CHAPITRE VII LES GUERRES DU SECOND EMPIRE
La Politique de Napoléon III. — Deux idées directrices inspirèrent la politique napoléonienne: le principe nouveau des nationalités, le principe traditionnel des frontières naturelles. Le principe des nationalités se formulait pour Napoléon à peu près en ces termes: les peuples de même langue et de même race, lorsqu'ils sont divisés en groupes politiques distincts ou bien soumis à une domination étrangère, doivent être affranchis et réunis en un Etat unique; l’empereur l’entendait d’ailleurs dans un sens démocratique: dans l’Europe nouvelle qu’il rêvait d’organiser, tous les Etats devaient être fondés sur le libre consentement des peuples. D'autre part, élevé dans le culte de la tradition napoléonienne, Napoléon III voulait effacer les traités humiliants de 1815 et donner satisfaction au sentiment national en rendant à la France ses frontières naturelles, le Rhin et les Alpes. Il espérait y parvenir précisément à la faveur des remaniements territoriaux que devait entraîner en Europe l’application du principe des nationalités. C’est ainsi qu’il obtint la Savoie pendant la formation de l’unité italienne, et qu’il essaya d'obtenir pendant la formation de l’unité allemande la Belgique ou la rive gauche du Rhin.
Mais pour réaliser d’aussi vastes projets, il manquait à Napoléon III les qualités essentielles de l’homme d’État, celles que possédèrent au plus haut degré ses contemporains, Cavour et Bismarck, à savoir le sens des réalités et des possibilités, l’habileté à calculer les conséquences lointaines d’une décision, et surtout la vue claire des intérêts nationaux.
Conflit avec la Russie. — Pourtant les premières années du règne furent glorieuses. Deux grandes guerres: la guerre de Crimée et la guerre d'Italie, se terminèrent victorieusement.
La guerre de Crimée fut provoquée surtout par les ambitions
russes. Depuis le début de son règne, le tsar Nicolas I* proje- | tait soit de démembrer l’Empire turc, soit de le mettre sous le protectorat russe. En 1853 il se résolut à agir. Par un véritable ultimatum, il mit le sultan en demeure de choisir entre une alliance avec la Russie ou la guerre. Il exigeait en outre que le sultan lui reconnût un droit de protectorat sur tous les chrétiens orthodoxes de l’Empire turc. Le sultan refusa. Aussitôt Nicolas [°° fit entrer ses troupes dans les provinces moldovalaques, la Roumanie actuelle.
C'était sur le conseil de l’Angleterre et de la France que le sultan avait repoussé l’ultimatum du tsar. L’Angleterre et la France, en effet, étaient intéressées à ne pas laisser modifier l'équilibre méditerranéen par la substitution d’un Etat énergique comme la Russie à un Etat chancelant comme la Turquie. D'autre part la question des “Lieux saints,” dont les religieux grecs et latins se disputaient la garde, mettait depuis longtemps aux prises la France et la Russie. En outre, Napoléon IIT avait des griefs personnels contre Nicolas qui, lors du rétablissement de l’Empire en France, s’était efforcé de décider les puissances à ne pas le reconnaître. Les gouvernements français et anglais, venant au secours du sultan, sommèrent le tsar d’évacuer la Moldavie et la Valachie. Sur son refus ils lui déclarèrent la guerre et signèrent une alliance avec la Turquie (mars 1854). En 1855 le Piémont se joignit à la coalition anti-russe.
La Guerre de Crimée. — La guerre eut pour théâtre essentiel la presqu'île de Crimée dans la mer Noire — d’où le nom de guerre de Crimée —, et se résuma en un siège colossal, le siège de Sébastopol. Les Russes avaient créé à la pointe sud de la presqu'île, à Sébastopol, un puissant arsenal maritime qui était une menace constante pour Constantinople: il s'agissait de le détruire.
Retranchée derrière la rivière de l’Alma, l’armée russe essaya d'arrêter les alliés qui, après avoir débarqué à Eupatoria, marchaïent sur Sébastopol: elle fut battue (20 septembre 1864). Pendant le siège même, des armées russes vinrent à plusieurs reprises prendre à revers les assiégeants; elles furent battues à Balaklava (octobre 1854), à Inkermann (novembre 1854), au pont de Traktir (avril 1855).
Le siège, un des plus prodigieux de l’histoire, dura onze mois (9 octobre 1854 — 8 septembre 1855). Il coûta par le feu et surtout par la maladie et les rigueurs de l’hiver, plus de 100,000 hommes aux alliés, près de 200,000 hommes aux Russes. La clef de la défense était, au sommet d’un mamelon, l’ouvrage Malakoff, citadelle en terre longue d’environ 350 mètres, et couverte à un kilomètre en avant par un autre ouvrage, le Mamelon Vert. Les Français enlevèrent le Mamelon Vert, le 7 juin 1765. De là, il leur fallut trois mois de travaux et de combats pour atteindre le pied de Malakoff. Le 8 septembre, l’assaut fut donné à toutes les défenses de la ville par 56,000 hommes. Repoussé partout, il réussit à Malakoff que les Russes, malgré des efforts désespérés, ne purent reprendre à la division du général de Mac-Mahon. Malakoff pris, Sébastopol ne pouvait plus se défendre; les Russes l’évacuèrent dans la nuit, après avoir fait sauter tous les bastions et incendié tous leurs navires dans la rade.
Congrès de Paris. — Pendant le siège de Sébastopol, Nicolas était mort du désespoir de ses défaites (mars 1855). Après la chute de la place, le nouveau tsar, Alexandre IT, se résigna à traiter.
Un congrés, où siégèrent les représentants de la France, de l’Angleterre, de la Russie, de la Turquie, de l’Autriche, du Piémont, de la Prusse se réunit à Paris et régla les conditions de la paix (février-avril 1856). On décida de neutraliser la mer Noire: il était interdit à la Russie et à la Turquie d’y avoir ni vaisseaux de guerre, ni arsenaux. Les puissances garantissaient l’autonomie des provinces roumaines et de la Serbie. Mais elles garantissaient aussi l'intégrité territoriale de l’Empire turc. Ainsi la Turquie, officiellement placée sous la sauvegarde de l’Europe, semblait désormais à l’abri du péril russe.
La Question italienne. — Le représentant du Piémont au Congrès de Paris fut Cavour. Il était destiné à être le créateur de l’unité italienne.
Le Congrès de Vienne avait donné à l’Autriche une situation prépondérante en Italie: elle y possédait le royaume lombardvénitien; en outre des princes autrichiens régnaient à Parme, à Modène et en Toscane. Le reste de l'Italie était partagé
entre le roi de Sardaigne, maître du Piémont et de la Savoie, le pape et le roi des Deux-Siciles, qui possédait toute l'Italie du sud. Depuis 1815, des troubles continuels avaient agité l'Italie. Les patriotes italiens, qui étaient en même temps des libéraux, voulaient renverser les gouvernements absolutistes, chasser les Autrichiens d'Italie et faire l’unité italienne. En 1848, alors que la Révolution éclatait dans toute l’Europe, à Paris, à Vienne, à Berlin, ils avaient cru toucher au but. Le roi de Sardaïgne, Charles-Albert, après avoir accordé une constitution à ses sujets, s'était mis à la tête de la croisade nationale contre l’Autriche. Mais les Autrichiens avaient été vainqueurs, et, avec leur concours, la réaction avait triomphé dans toute l'Italie. Seul le Piémont était resté un Etat libéral autour duquel se groupèrent : désormais les patriotes Italiens (1849).
L'expérience était faite que les Italiens ne pouvaient par leurs seules forces chasser les Autrichiens, et que, pour réaliser leur rêve, il leur faudrait le concours de l’étranger. C’est ce que comprit Cavour, ministre du nouveau roi de Sardaigne, Victor- Emmanuel II. Diplomate incomparable, Cavour manœuvra avec la plus grande habileté pour s’assurer l'alliance de Napoléon III, qu’il savait favorable à la cause italienne et partisan déterminé du principe des nationalités. A la fois pour relever le prestige de l’armée sarde et se ménager la reconnaissance de la France, il engagea le Piémont dans la guerre de Crimée (1855). En 1858 enfin, dans la mystérieuse entrevue de Plombières, l'alliance franco-sarde était conclue. En échange de son appui contre l’Autriche, la France devait recevoir la Savoie et peutêtre le comté de Nice; Victor-Emmanuel aurait le Lombard- Vénitien et une partie des Etats de l’Église; les Etats italiens seraient réunis en une confédération que présiderait le pape. Cavour avait accepté sans conviction cette dernière clause qu’il jugeait irréalisable; mais l’essentiel pour lui était d’avoir l’armée française: il l'avait.
La Guerre d’Italie. — La guerre contre l’ Autriche, soigneusement et secrètement préparée, éclata au mois d’avril 1859. Elle dura deux mois à peine. Les Autrichiens avaient réuni sur la rive gauche du Pô 120,000 hommes commandés par Giulay et s'étaient avancés jusque sur la Sésia, 100,000 Français et
60,000 Sardes étaient concentrés sur la rive droite du P6, en avant d'Alexandrie.
Surpris par une conversion brusque de l’armée française qui avait franchi le Pô à Casale, Giulay recula derrière le Tessin. C'est là que fut livrée, le 4 juin, la première grande bataille de la campagne, Magenta. Après une lutte acharnée et jusqu’au soir indécise, l’arrivée du général de Mac-Mahon sur le flanc droit des Autrichiens les obligea à battre en retraite; ils avaient perdu 10,000 hommes, les Français 4,500. La victoire de Magenta livra toute la Lombardie aux Franco-Sardes: les Autrichiens reculèrent du coup jusqu’au Mincio.
Trois semaines plus tard, sous le commandement de l’empereur François-Joseph, les Autrichiens reprenaient l’offensive: ils étaient 126,000. Le 24 juin, Français et Autrichiens, marchant les uns et les autres sans s’éclairer, se heurtaient inopinément au sud du lac de Garde. L’action — un choc de front sans manœuvre aucune — eut pour centre le village de Solférino. Après douze heures de lutte sous un ciel de plomb, les Autrichiens durent de nouveau battre en retraite. La bataille coûtait 17,500 hommes aux Franco-Sardes, 22,000 hommes aux Autrichiens.
Solférino semblait devoir être le premier acte de la conquête de la Vénétie. Brusquement, Napoléon offrit la paix à François-Joseph: les conditions en furent arrêtées à l’entrevue de Villafranca. L’Autriche cédait la Lombardie au Piémont, mais gardait la Vénétie. L'Italie devait former une confédération, sous la présidence honoraire du pape (11 juillet 18 59). Ainsi Napoléon n’avait pas tenu sa promesse: “l'Italie libre des Alpes à l’Adriatique.” Les Italiens se crurent joués et crièrent à la trahison. Pourtant ce revirement de l’empereur tenait à des causes multiples,quelques-unes très graves; l’armée autrichienne n'était pas détruite, et l’entrée de la Vénétie était couverte par plusieurs citadelles dont la prise eût nécessité des sièges longs et difficiles. Mais, surtout, la France était menacée d’une seconde guerre sur le Rhin: la Prusse avait commencé à mobiliser. Napoléon ne voulut pas courir le risque d’une double guerre.
Annexion de la Savoie. — D'ailleurs les stipulations de Villafranca, ratifiées par la paix de Zurich (novembre 1859), restèrent
lettre morte. Sans tenir compte des décisions des empereurs, le peuple italien acheva de lui-même l’œuvre de l'unité.
Ce fut d’abord l’Italie centrale — Modène, Parme, la Toscane et la Romagne pontificale — soulevée dès le début de la guerre, qui vota par plébiscites son annexion au royaume de Sardaigne (mars 1860). Quelques semaines plus tard un aventurier audacieux, Garibaldi, ayant réuni un corps de volontaires qu’on appela les Mille ou les Chemises rouges à cause de leur uniforme, se rendait maître de la Sicile, et de là passait dans l’État napolitain soulevé contre son roi, François II. L'armée sarde intervint alors, occupa dans les États de l’Église les Marches et l’Ombrie, puis, rejoignant Garibaldi, battit l’armée napolitaine et conquit toute l'Italie méridionale. A la fin de 1860, les Etats de l’Eglise et l’ancien royaume des Deux-Siciles votèrent à leur tour l’annexion au Piémont. Le 18 février 1861, Victor-Emmanuel était proclamé roi d'Italie par un parlement national réuni à Turin. L'unité italienne était faite: il ne manquait au nouveau royaume que Rome, où régnait encore le pape, et la Vénétie, restée autrichienne.
La formation du royaume d'Italie eut pour conséquence l'achèvement de la France au sud-est, par l’annexion de la Savoie et du comté de Nice. Cette double cession, prévue à Plombières, ne fut cependant réclamée par Napoléon qu'après l’annexion de l'Italie centrale au royaume sarde (mars 1860). L’annexion fut précédée d’un plébiscite; il y eut pour l'union à la France, en Savoie 130,000 suffrages contre 2,250; à Nice 25,000 “oui” contre 160 “non.”
La Question romaine. — Les catholiques français formaient, on l’a vu,un parti puissant avec lequel Napoléon devait compter. [ls reprochaient vivement à l’empereur d’avoir laissé Victor- Emmanuel annexer les États de l’Église. Ils obtinrent au moins qu’il mît obstacle à l’annexion de Rome en y maintenant une garnison française.
Mais l’Italie voulait avoir Rome pour capitale. Pris entre les exigences contraires du parti catholique français et du peuple italien, Napoléon III ne parvint à satisfaire ni l’un ni l’autre. Après avoir essayé vainement d'amener le pape Pie IX à des concessions, il se résolut à retirer de Rome la garnison française
qui s’y trouvait depuis 1849: ce fut l’objet de la Convention de septembre 1864. Le gouvernement italien s'engageait “à ne pas attaquer le territoire pontifical et à empêcher même par la force toute attaque contre ledit territoire”; les Français évacueraient Rome dans un délai de deux années. L’évacuation eut lieu à la fin de 1866.
Dès 1867, Garibaldi, échappant à la surveillance des ministres italiens, tentait un coup de main sur Rome, Aussitôt Napoléon III fit réoccuper le territoire pontifical et une brigade française, commandée par le général de Failly, battit Garibaldi à Mentana (3 novembre 1867). Cette nouvelle intervention souleva dans toute l'Italie les plus vives colères contre la France.
L'Aventure mexicaine. — Le désir de donner satisfaction aux catholiques fut encore dans une certaine mesure un des mobiles qui poussèrent l’empereur à s'engager dans la coûteuse aventure mexicaine.
Le Mexique était déchiré par les luttes des partis. De 1857 à 1860,une guerre civile avait mis aux prises le parti conservateur catholique et les libéraux qui avaient fait élire président de la République leur chef, Juarez. Vainqueur et maître de Mexico, Juarez décréta la faillite provisoire de l’État mexicain. Cette mesure, qui atteignait surtout les financiers étrangers, créanciers du Mexique, fut l’occasion de l’intervention européenne: la France, l'Angleterre et l'Espagne s’entendirent pour envoyer leurs flottes à la Vera-Cruz (1861).
En février 1862, l'Angleterre et l'Espagne signaïent une convention avec le gouvernement mexicain et retiraient leurs troupes. Au contraire Napoléon décida de continuer la guerre et d'envoyer une expédition contre Mexico. Il avait conçu l’étrange projet de fonder au Mexique un Empire de civilisation latine destiné à contrebalancer la puissance des États-Unis anglo-saxons, et dont la couronne serait donnée à l’archiduc Maximilien, frère de l’empereur d’Autriche.
La Guerre du Mexique. — La guerre fut beaucoup plus longue et plus difficile qu’on ne s’y attendait en France. La masse de la nation mexicaine se groupa autour de Juarez pour la défense de l'indépendance nationale.
Une première expédition, trop faible — elle ne comprenait
que 7,000 hommes — échoua devant Puebla (mai 1862). Il falut envoyer 20,000 hommes, sous le commandement des généraux Forey et Bazaine. Après deux mois de siège et de combats, Puebla fut emporté (mai 1863). Le 10 juin, l’armée française entrait dans Mexico, où un simulacre d'Assemblée nationale proclama empereur l’archiduc Maximilien. Non sans hésitation, Maximilien accepta la couronne qui lui était offerte et se rendit au Mexique (1864).
Mais la prise de la capitale n’avait pas mis fin à la guerre. Comme les Espagnols au temps de Napoléon I”, les Mexicains, formés en guerillas, ne cessaient de harceler les troupes françaises. La situation devint tout à fait grave en 1865 quand les Etats-Unis, délivrés de la guerre civile, menacèrent d'intervenir. Au même moment la rivalité de la Prusse et de l'Autriche semblait sur le point de déchaîner une nouvelle crise européenne. Napoléon, inquiet, se décida à rappeler ses troupes du Mexique. L'évacuation, commencée en 1866, était achevée en mars 1867.
Le dénouement ne se fit pas attendre. Maximilien avait refusé d’abdiquer; abandonné de tous, il fut pris par les Juaristes à Queretaro, condamné à mort et fusillé (19 juin 1867). Ainsi se termina cette aventure qui, moralement surtout, eut pour l'Empire de très graves conséquences.
La Politique de Bismarck. — Au moment où prenaïit fin l’aventure mexicaine, l’extension soudaine de la puissance prussienne créait pour la France un péril des plus redoutables.
En Allemagne, comme en Italie, la question de l’unité était posée depuis 1815. L'Allemagne était restée morcelée en 38 Etats. Ces Etats formaient, il est vrai, une Confédération germanique, maïs la Confédération n’établissait aucun lien réel entre les Etats. En Allemagne comme en Italie, les patriotes libéraux avaient essayé de profiter de la crise révolutionnaire de 1848 pour fonder l’unité allemande. Comme les Italiens en 1848, ils avaient complètement échoué.
Mais, parmi les 38 États allemands, il y en avait deux qui étaient de grandes puissances, l'Autriche et la Prusse. L’une et l’autre voulaient faire l’unité allemande sous leur direction et à leur profit. L'Allemagne était ainsi vouée soit à l’hégémonie autrichienne, soit à l’hégémonie prussienne.
Depuis 1861, la Prusse avait pour roi Guillaume [*. Depuis 1862, le premier ministre de Prusse était le baron de Bismarck. Le roi et le ministre se proposèrent comme but de mettre la Prusse “à la tête de l'Allemagne.” Tous deux étaient d’ailleurs pénétrés de cette idée que l’unité allemande ne se ferait “ni par des discours, ni par des votes, mais par le fer et le sang,” et que l'instrument en serait l’armée prussienne. Celle-ci, réorganisée sous la direction de Moltke, chef de l’État-Major général, fut portée à l'effectif de 450,000 hommes sur le pied de guerre.
Une fois prêt l’outil de guerre, Bismarck se chargea de l’employer. Ce fut par deux grandes guerres, voulues par lui, préparées par lui, éclatant à son heure, qu’il réalisa l’unité allemande: la guerre de 1866 contre l’Autriche; la guerre de 1870 contre la France.
Une guerre contre l'Autriche paraissait en effet la première et l'indispensable condition de l’unification de l'Allemagne au profit de la Prusse. Mais, avant de courir la redoutable aventure, Bismarck voulut s’assurer la neutralité de la France et l'alliance de l'Italie. L’entrevue qu’il eut à Biarritz (octobre 1865) avec Napoléon III n’aboutit pas à une entente formelle; cependant l’empereur se montra favorable aux projets de Bismarck et c’est sur son conseil que fut conclue en avril 1866 l'alliance entre la Prusse et l'Italie, alliance offensive, dont le prix devait être pour Victor-Emmanuel l’acquisition de la Vénétie.
Aussitôt Bismarck chercha un prétexte de rupture. Comme Cavour en 1859, il sut habilement provoquer l’Autriche. Le 16 juin 1866, la guerre éclatait. L’Autriche avait de son côté la plupart des Etats de la Confédération germanique.
Sadowa. — Les opérations furent menées par Moltke avec une rapidité foudroyante et dont on n’avait pas vu d’exemple depuis la campagne d’Iéna: en un mois et demi tout était terminé. La bataille décisive eut lieu en Bohême, à Sadowa (3 juillet): l’armée autrichienne fut mise en pleine déroute. Le 26 juillet, des préliminaires de la paix étaient signés à Nikolsbourg: ils furent transformés en paix définitive à Prague (23 août 1866).
La victoire prussienne eut pour l’Allemagne et pour l’Europe les plus graves conséquences. L’Autriche dut accepter la dissolution de la Confédération germanique et renoncer définitivement à faire partie de l’Allemagne. La Prusse s’agrandit considérablement: sans consulter les populations, elle s’annexa le Slesvig et le Holstein, le royaume de Hanovre, la Hesse électorale, Francfort-sur-le-Main, en tout quatre millions et demi d’habitants. L’Allemagne du nord s’unit sous l’hégémonie prussienne: tous les États au nord du Main formèrent la Confédération de l'Allemagne du nord (avril 1867), dont le président héréditaire fut le roi de Prusse.
L'Italie, bien qu’elle eût été vaincue par. l'Autriche à Custozza (24 juin 1866), reçut par l’entremise de Napoléon IIT la Vénétie.
La Politique de pourboires. — La bataille de Sadowa eut encore une autre conséquence capitale: elle marqua la ruine de la prépondérance française en Europe et elle fut le point de départ d’un antagonisme entre la France et la Prusse qui devait aboutir à la guerre de 1870.
D'abord le prestige militaire de la France, établi sur les victoires de Crimée et d'Italie, se trouva éclipsé par le prestige nouveau des armes prussiennes.
En outre les démarches maladroites de Napoléon III—ce que Bismarck appela 4 politique de pourboires — aggravèrent la situation de la France. Par de simples négociations diplomatiques, sans recourir à la force ou tout au moins à une médiation armée, l’empereur crut possible après Sadowa d’obtenir de la Prusse la récompense de sa neutralité. Successivement il demanda à Bismarck les territoires bavarois de la rive gauche du Rhin avec Mayence (5 août 1866); puis, à la suite d’un refus, le Luxembourg et la faculté, quand :il le jugerait opportun, d’annexer la Belgique. Cette seconde démarche n’eut pas plus de succès que la première.
Bismarck profita habilement de ces fausses manœuvres. C'était sur l'intervention de Napoléon que la limite du Main avait été imposée à la nouvelle Confédération allemande. Or en échange des territoires qu’il réclamait, Napoléon offrait à la Prusse le droit d’agir à sa guise dans l’Allemagne du sud.
Après s’être donné l'air de protéger l'indépendance des États du sud, il offrait en secret de les sacrifier. Bismarck se hâta de communiquer les propositions françaises aux rois de Bavière et de Würtemberg qui, furieux de la trahision de l’empereur, signèrent aussitôt des conventions militaires avec Guillaume I”,