CHAPITRE IX
L'Assemblée nationale. — Pendant l'armistice, en février 1871, la France élut une Assemblée nationale. Les élections se firent à la hâte sur la question de la paix ou de la guerre. Gambetta avait recommandé aux préfets de faire voter pour des partisans de la continuation de la guerre. Or le pays, l’est excepté, voulait la paix; il lui parut qu’élire des républicains, c’était voter pour la guerre: il élut de préférence des monarchistes, non pas en tant que monarchistes, maïs en tant que partisans de la paix. Sur 650 députés, il y eut 400 monarchistes; mais les uns étaient légitimistes, partisans du comte de Chambord, petitfils de Charles X; les autres étaient orléanistes, partisans du comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe.
L'Assemblée, réunie à Bordeaux, confia la direction du gouvernement à Thiers, alors le plus populaire des hommes politiques. L'Assemblée l’élut, “en attendant qu’il soit statué sur les institutions de la France, chef du pouvoir exécutif de la République française.” Ainsi elle réservait la question de la forme du gouvernement; elle n’acceptait la République que comme un régime provisoire.
La Commune. — Entre ce gouvernement conservateur et Paris, où dominaient les républicains avancés et les socialistes, un conflit était inévitable. Il ne tarda pas à se produire et il est resté tragiquement célèbre sous le nom de la Commune.
Les rigueurs du siège, la famine, la misère croissante avaient enfiévré la population parisienne, surtout la population ouvrière des quartiers de l’est. Trois mesures maladroites, prises par l’Assemblée, surexcitèrent encore les esprits. L'Assemblée ordonna la suppression de la solde des gardes nationaux (16 février): or, le travail n’ayant repris nulle part, les ouvriers
n'avaient que cette solde — 1 fr. so par jour — pour vivre. Peu après l’Assemblée décréta que le payement des dettes, loyers, effets de commerce suspendu pendant le siège, devrait reprendre comme en temps normal (10 mars): en quatre jours, 150,000 Parisiens, hors d’état de payer, se trouvèrent exposés à des poursuites. Le même jour, il fut décidé que l’Assemblée résiderait non pas à Paris, mais à Versailles. Cette décision acheva d’exaspérer les Parisiens; ils y virent à la fois une injure et une menace contre la République.
Au début de mars, il fut formé dans les quartiers de l’est une fédération républicaine de la garde nationale, qui élut un Comité central. Ce Comité, vrai gouvernement occulte révolutionnaire, prépara tout pour la lutte. Déjà à la fin de février, quand on apprit que les Allemands, en vertu des préliminaires de paix, occuperaient les Champs-Elysées, les gardes nationaux avaient enlevé et traîné à Montmartre un parc de 234 canons. Le Comité central fit saisir les dépôts de munitions et 450,000 fusils. L’armée de la révolution était ainsi en état de combattre.
Le 18 Mars. — Le 18 mars, de grand matin, par ordre de Thiers, deux régiments furent dirigés sur la butte Montmartre, afin de reprendre les canons qui s’y trouvaient parqués. Le parc fut cerné sans peine; mais, faute d’assez d’attelages, on ne put enlever rapidement les pièces. Bientôt, dans les rangs des troupes massées autour du parc, se glissèrent en foule des gardes nationaux, des femmes, des enfants, offrant à boire aux soldats, les invitant à fraterniser avec le peuple. Vers dix heures, quelques hommes mirent la crosse en l’air: le reste suivit. En même temps la foule s’emparait des généraux Lecomte et Clément Thomas, qu’une bande de forcenés fusilla au coin d’un mur. Ce fut le premier épisode d’une atroce guerre civile de deux mois (18 mars-28 mai).
Thiers n’essaya pas de résister dans Paris. Il se retira à Versailles, emmenant le gouvernement et les troupes, laissant le champ libre aux insurgés, leur abandonnant même les forts.
Second Siège de Paris. — Le Comité central fit procéder à ‘élection d’un “Conseil général de la Commune de Paris” Les élus des quartiers ouvriers siégèrent seuls. La Commune pré-
tendit se constituer en gouvernement régulier, adopta le drapeau rouge, et organisa la lutte contre le gouvernement de Versailles.
La guerre eut un caractère d’acharnement inoui. La Commune prit d’abord l'offensive. Elle lança des troupes sur Versaïlles (3 avril), mais la tentative échoua et les chefs des Fédérés ou Communards faits prisonniers furent fusillés sur l’heure. La Commune ordonna alors l’arrestation d’otages, parmi lesquels l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, le président de la Cour de Cassation, des gendarmes, des agents de police.
Quand Thiers eut reconstitué avec les prisonniers revenus d'Allemagne une forte armée de 150,000 hommes, il entreprit, sous les yeux des Allemands, maîtres des forts du nord en vertu de l'armistice, un second siège de Paris. Le siège dura cinq semaines. Le dimanche 21 mai, des fusiliers marins surprirent à Auteuil, au Point du Jour, près de la Seine, une porte abandonnée. L’armée entra dans Paris. Alors commença une bataille des rues qui dura une semaine, “la semaine sanglante” (21-28 mai). La ville était couverte de barricades défendues avec rage: les troupes les enlevèrent péniblement une à une. Le mercredi 24 mai, les Fédérés assassinèrent les otages en même temps que dans une crise de folie de destruction, se sentant perdus, ils incendiaient au pétrole les Tuileries, la Cour des Comptes, l'Hôtel de Ville, la gare de Lyon, etc. Alors la répression devint impitoyable; on fusilla en masse les insurgés pris les armes à la main, femmes et hommes. Le 28 mai, l’insurrection était définitivement écrasée au Père-Lachaise. Il est impossible de connaître le nombre exact des morts: on l’estime à 17,000 environ. Il y eut en outre près de 36,000 prisonniers traduits en Conseil de guerre: on en condamna quelquesuns à mort, 10,000 au bagne et à la déportation. Les partis avancés se trouvèrent ainsi décimés comme après les journées de juin 1848; ils étaient pour longtemps — vingt ans environ — éliminés de la vie politique.
Le Gouvernement de Thiers. — La tourmente passée, Thiers se donna tout entier à l’œuvre de la libération du territoire et de la réfection des forces de la France.
Le traité de Francfort fixait à trois ans le délai de payement de
l'indemnité de guerre. Au mois de septembre 1873, un an avant le délai prévu, les cinq milliards étaient payés, la France était évacuée.
Le règlement de l’indemnité de guerre avait été assuré au moyen de deux emprunts, émis en 1871 et en 1872. Le second emprunt (18 juillet 1872) fut couvert quatorze fois; pour trois milliards que demandait l’État français, le public offrit quarantetrois milliards.
La rapidité de la réorganisation militaire ne fut pas moins étonnante. À peine un an après la signature de la paix (27 juillet 1872), l’Assemblée vota une loi qui devait donner à la France une armée égale à l’armée allemande. La loi militaire de 1872 établit le service personnel obligatoire pour tous les Français de vingt à quarante ans. La durée du service actif était de cinq ans.
Chute de Thiers. — Quand la libération du territoire et la réfection de l’armée furent assurées par le succès du second emprunt et le vote de la loi militaire, Thiers jugea qu'il était temps de régler la question de la forme du gouvernement. Il invita l’Assemblée à rechercher quelle organisation définitive pourrait être donnée à la République (13 novembre 1872).
Monarchiste à l’origine, longtemps un des chefs du parti orléaniste, Thiers était venu à la République par raison. “La République, disait-il, est le gouvernement qui nous divise le moins.” Mais la majorité de l’Assemblée était restée monarchiste. Elle chercha une occasion de se débarrasser de Thiers. Au mois de maï 1873, Thiers ayant pris comme ministres trois députés franchement républicains, l’Assemblée manifesta ses sentiments hostiles en votant à 14 voix de majorité un ordre du jour où elle invitait le président “à faire prévaloir dans le gouvernement une politique résolument conservatrice”? (24 mai). Thiers donna sa démission. L'Assemblée élut aussitôt pour le remplacer le maréchal de Mac-Mahon.
Tentative de restauration. — Dès lors les monarchistes tra- Vaillèrent hâtivement à la restauration de la royauté. Pour préparer les voies, un ministère présidé par le duc de Broglie procéda à l’épuration du personnel administratif, révoquant ou disgrâciant tous les fonctionnaires suspects d'opinions répu-
blicaines. Le clergé, de son côté, menait la plus vigoureuse campagne en faveur du comte de Chambord, que l’on appelait déjà Henri V. D'autre part on procédait à la “fusion” du parti orléaniste et du parti légitimiste par la réconciliation de leurs chefs: le comte de Paris vint à Frohsdorf, en Autriche, saluer le comte de Chambord “comme chef de la maison de France” ($ août 1873).
Aussitôt après la fusion, un comité de neuf députés négocia avec le comte de Chambord les conditions de la restauration. Tout semblait réglé, on préparait déjà l’entrée solennelle du roi dans Paris, — les lampions des illuminations étaient fabriqués, — quand la question du drapeau fit tout échouer.
Les orléanistes tenaient au drapeau tricolore, symbole de la Révolution. Or, dès son premier manifeste, le comte de Chambord avait déclaré qu’Henri V ne pouvait abandonner le drapeau blanc d'Henri IV. Comme on paraissait compter qu'il accepterait à la fin le drapeau tricolore, très loyalement, à la veille de son retour à Paris, il renouvela sa déclaration, ajoutant que “personne, sous aucun prétexte, n’obtiendrait de lui qu’il consentit à devenir le roi légitime de la Révolution” (27 octobre 1873). La négociation fut rompue et la restauration avec le comte de Chambord jugée impossible.
Le Septennat. L'Ordre moral. — Les monarchistes ne renoncèrent pas cependant à l'espoir de rétablir la royauté. En attendant des circonstances plus favorables, ils voulurent réserver l'avenir et maintenir la France dans le provisoire. Mac- Mahon reçut la présidence pour sept ans (19 novembre 1873). Le régime dit du “Septennat” fut aussi le régime de “l’ordre moral.” Sous prétexte de rétablir “l’ordre moral,” le gouvernement poursuivit avec plus d’acharnement que jamais la campagne antirépublicaine. On fit enlever des édifices publics tout insigne républicain; le mot même de République fut comme proscrit des actes officiels; on multiplia les poursuites contre les journaux républicains. A l’Assemblée nationale une commission fut chargée de préparer les lois constitutionnelles. Mais elle traîna ses travaux en longueur; en sorte qu’une année encore, l’année 1874, s’écoula sans qu’on eût abordé la question constitutionnelle.
Progrès du parti républicain. — Cependant l’agitation était. vive dans le pays. Le parti catholique, confondu avec le parti légitimiste, multipliait les manifestations politiques et religieuses, créait au gouvernement de sérieuses difficultés extérieures; avec l'Italie en réclamant le rétablissement du pouvoir temporel du pape; avec l’Allemagne en attaquant la politique religieuse de Bismarck. Le parti bonapartiste se réorganisait et remportait quelques succès électoraux. Mais surtout le parti républicain, malgré les efforts du gouvernement, progressait chaque jour. Ses progrès étaient dus à l’activité de Gambetta. “Commis voyageur de la République,” il poursuivait de ville en ville des tournées de conférences, gagnant partout de nouveaux adhérents à son parti, dans ce qu’il appelait “les nouvelles couches sociales,” la moyenne et la petite bourgeoisie, et les ouvriers. À la fin de 1874, après le renouvellement général des conseils municipaux qui fut comme un plébiscite pour ou contre la République, on ne put plus douter que la France ne fût en majorité républicaine. |
La Constitution de 1875. — Au début de 1875, l’Assemblée se décida à entreprendre l’examen des lois constitutionnelles. Elle vota successivement une loi relative à l’organisation du' Sénat; une loi relative à l’organisation des pouvoirs publics; une loi sur les rapports des pouvoirs publics (février-juillet 1875). Ces trois lois forment ce que l’on appelle la constitution de 1875; ce sont celles qui, un peu modifiées en 1884, régissent aujourd’hui la France.
Au début de la discussion la majorité avait une fois encore écarté le mot “République” des textes qui lui étaient proposés: elle voulait, disait un de ses membres, que “chacun pôût garder ses espérances et sa foi.” Maïs, à propos du mode d’élection du président, le mot fut introduit dans un amendement présenté par Wallon et qui, très discuté, fut finalement adopté à.une voix de majorité (30 janvier 1875).
Les lois constitutionnelles de 1875 confient le pouvoir exécutif à un président de la République; le pouvoir législatif à deux assemblées: le Sénat, la Chambre des députés.
Le président est élu pour sept ans par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il dispose de la
force armée, nomme à tous les emplois, négocie et ratifie les traités. Irresponsable, sauf Le cas de haute trahison, il est assisté de ministres nommés par lui, solidaires et responsables devant les Chambres. Il peut dissoudre la Chambre après avis favorable du Sénat.
Le Sénat, composé de 300 membres, âgés de quarante ans au moins, devait comprendre 75 sénateurs inamovibles, élus à vie par l’Assemblée nationale, ultérieurement par le Sénat luimême; les 225 autres étaient élus pour neuf ans par des collèges sénatoriaux comprenant les députés, les conseillers généraux et d'arrondissement, les délégués des conseils municipaux à raison d’un par municipalité. Mais, en 1884, on décida de supprimer, par voie d'extinction, les sièges de sénateurs inamovibles; et dans les collèges sénatoriaux, on donna à chaque Conseil municipal un nombre de délégués proportionnel au chiffre des habitants de la commune. Le Sénat est renouvelable par tiers tous les trois ans.
Les députés sont élus pour quatre ans, au suffrage universel, par tous les Français âgés de vingt et un ans, et ayant six mois de domicile dans une commune.
Les deux Chambres ont les mêmes pouvoirs. Elles votent les lois et le budget; cependant le budget doit être d’abord voté par les députés. Par le droit d’interpellation, elles peuvent obliger le gouvernement à rendre compte de tous ses actes.
La constitution de 1875 fonda en France le régime parlementaire. Le président de la République, dont toute décision doit être contresignée par un ministre, n’a aucun pouvoir personnel. Le véritable chef du gouvernement est le président du Conseil des ministres. Mais le président du Conseil, responsable devant les Chambres, ne peut gouverner que d’accord avec la majorité des Chambres: il est ainsi simplement le délégué de cette majorité à l'exécutif.
Le Seize Mai. — L'Assemblée nationale se sépara le 31 décembre 1875. Les élections sénatoriales donnèrent une faible majorité aux monarchistes, mais, à la Chambre, la majorité républicaine fut de près de 200 voix. Mac-Mahon, pour se conformer à la constitution, prit un ministère républicain.
Leur échec ne découragea pas les monarchistes. Aïdés par les bonapartistes, ils redoublèrent leurs attaques contre la République. Ils cherchèrent à maintenir le personnel conservateur en fonctions; c’est ce qu’on appelait: “la République sans les Républicains.” Ils reprirent en même temps la campagne en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du pape et organisèrent une pétition pour réclamer l'intervention de la France à Rome. Ces menées provoquèrent à la Chambre, au mois de mai 1877, une interpellation des gauches, au cours de laquelle Gambetta, combattant l’ingérence du clergé dans les luttes politiques, prononça la formule devenue célèbre: “Le cléricalisme, voilà l’ennemi.”” La Chambre vota un ordre du jour accepté par les ministres, qui les invitait à réprimer “les manifestations ultramontaines” propres à “compromettre la sécurité intérieure et extérieure du pays” (4 mai). La politique à suivre à l’égard du clergé fut la cause profonde de la rupture entre Mac-Mahon et la Chambre.
Les monarchistes finirent par persuader à Mac-Mahon que le triomphe des républicains serait dangereux pour le relèvement extérieur de la France, que la constitution lui donnait le droit d’avoir sa politique personnelle et d’essayer de la faire triompher. Le président se résolut “à faire le pays juge entre le Parlement et lui,” par une dissolution et des élections nouvelles. Le 16 mai 1877, il adressait à Jules Simon, président du Conseil, une lettre où il blâmait son attitude dans la discussion de projets de loi relatifs à l’organisation municipale et au régime de la presse. Le ministère démissionna et fut remplacé par un ministère royaliste de Broglie. La Chambre, ayant voté par 363 voix un ordre du jour de méfiance, fut dissoute.
La République fut sauvée par l’union et la vigoureuse propagande des républicains sous la direction de Gambetta. Le grand orateur déclara dans un discours que, quand le pays aurait fait connaître sa volonté, Mac-Mahon devrait “se soumettre ou se démettre”; pour cette formule, considérée comme injurieuse, il fut condamné à trois mois de prison et 2,000 francs d'amende. Mais au mois d'octobre 1877, il y eut, malgré une forte pression du gouvernement et du clergé, 318 républicains élus contre 208 monarchistes. Mac-Mahon, par loyauté, se refusa à un coup
d'État que beaucoup lui conseillaient: il “se soumit” et reprit un ministère républicain.
La République aux républicains. — Au début de 1879, les républicains enlevèrent aux monarchistes leurs dernières positions et conquirent la majorité au Sénat. Mac-Mahon démissionna et fut remplacé à la présidence par un républicain, Jules Grévy (30 janvier 1879). Les républicains étaient désormais pleinement maîtres du pouvoir.
Leurs premiers actes furent de décider le retour des Chambres à Paris — elles siégeaient encore à Versailles —, de voter l’amnistie pour les condamnés de la Commune, et d’instituer la fête nationale du 14 juillet.
De 1879 à nos jours, les républicains ont gardé le pouvoir. La présidence de la République a été confiée successivement à Jules Grévy (1879-1887), Sadi Carnot — assassiné en 1894 par un anarchiste italien, Casimir-Périer (1894-1896), Félix Faure (1895-1899), Loubet (1899-1906), Fallières (1906-1913), Poincaré (1913-1920), Deschanel (1920), Millerand (1920-1924), Doumergue (1924— ).
Divisions des républicains. — Mais la victoire des républicains ne mit pas fin aux luttes des partis. Unis pour lutter contre les monarchistes et pour fonder la République, les républicains étaient par ailleurs profondément divisés, soit par des rivalités de tactique, soit par des rivalités de personnes. A l'extrême gauche il s'était formé un groupe radical, dont le chef fut Clemenceau, qui réclamait la revision totale de la constitution, la suppression du Sénat, l'impôt progressif, la séparation de l'Eglise et de l’État. La majeure partie des républicains se ralliaient, selon leurs préférences personnelles, autour de Gambetta ou de Jules Ferry. Gambetta pensait qu’on pouvait s’accommoder de la constitution en modifiant seulement par une revision partielle l’organisation du Sénat, et qu’il fallait ajourner les autres réformes du programme radical — son ancien programme — jusqu’au moment “opportun,” jusqu’à ce qu’on fût assuré “d’avoir la majorité du pays pour soi”: les radicaux le qualifièrent d’opportuniste. Plus populaire dans le pays qu’à la Chambre, Gambetta, devenu ministre, ne réussit pas à se maintenir trois mois au pouvoir (1881).
Après la mort de Gambetta (1882), Jules Ferry resta le prin- | cipal chef des républicains modéres ou opportunistes: presque constamment au pouvoir de 1879 à 1885, soit comme ministre de l'instruction publique, soit comme ministre des affaires étrangères, il fit voter les grandes lois scolaires, dissoudre la compagnie de Jésus et donna une vive impulsion à la politique d'expansion coloniale. Mais violemment attaqué à droite par les monarchistes et les catholiques, à gauche par les républicains radicaux, il finit par devenir prodigieusement impopulaire et fut renversé en 1885.
Les ministères de Jules Ferry sont d’une importance capitale dans l’histoire de la troisième République. Sa politique extérieure rétablit la France au rang des grandes puissances; sa politique intérieure engagea la République dans la voie d’une politique anticléricale.
Le Boulangisme. — Après la chute de Jules Ferry, la lutte de plus en plus vive entre les différents groupes républicains réveilla les espoirs de l’opposition monarchiste. Elle en profita pour livrer un nouvel assaut aux institutions républicaines, au cours d’une crise de près de trois ans (1886-1889), dont le héros fut le général Boulanger. Boulanger avait d’abord été imposé comme ministre de la guerre par les radicaux qui le déclaraient “le seul général vraiment républicain.” Beau parleur, cavalier élégant, il plut au peuple par ses dehors, sut flatter de désir de revanche que les Français gardaient au cœur; les journaux à sa dévotion annonçaient en lui le prochain vainqueur de l’Allemagne.
Conseillé par des ambitieux, Boulanger crut possible de devenir un prochain jour maître de la France. Les républicains modérés l’ayant écarté du ministère, il devint le chef d’un parti ‘“‘revisionniste” ou “national,” coalition où se coudoyaient des patriotes exaltés, quelques radicaux, et surtout les adversaires de la République: le programme se résumait dans ses trois mots: “Dissolution, Revision, Constituante.” La tactique fut d’organiser sur le nom de Boulanger une sorte de plébiscite permanent, en posant sa candidature partout où il y avait un député à élire. L'argent pour cette incessante campagne électorale fut fourni sans compter surtout par les royalistes. En cinq mois,
Boulanger fut six fois élu député. Une septième élection à Paris (27 janvier 1889) fut un éclatant triomphe, et le soir, après la proclamation des résultats du scrutin, on put croire que Boulanger allait s'emparer de la présidence. Il n’osa pas. Ce manque de décision le perdit. Menacé par le gouvernement d’être arrêté et traduit pour complot devant la Haute Cour, il s'enfuit en Belgique. Du coup tout son prestige s’évanouit et les élections générales de septembre 1889 virent la déroute de ses partisans et l’éclatante victoire des républicains.