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LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

L’Isolement. — Après les défaites de 1870, la France vécut pendant quelques années comme repliée sur elle-même, tout occupée à panser ses blessures, à se refaire une armée, à fortifier sa frontière de l’est. L'Allemagne, qui voyait avec inquiétude le relèvement rapide d’un ennemi irréconciliable, s’efforça de l’entraver, à plusieurs reprises, même par des menaces de guerre (1875). Elle n’y parvint pas. Du moins Bismarck sut employer toutes les ressources de sa diplomatie à maintenir la France isolée en Europe, tandis qu’il groupait autour de l’Allemagne, d’abord l’Autriche et la Russie — c’est ce qu’on appela “l'entente des trois empereurs” — (1872); puis l’Autriche et l'Italie réunies dans une Triple Alliance (1882).

Dans cette Europe qui semblait accepter l’hégémonie allemande et que dominait Bismarck, la France isolée ne pouvait jouer qu’un rôle effacé. C’est ainsi qu’elle fut amenée à chercher hors d'Europe l’emploi de ses forces reconstituées.

L’Expansion coloniale avant Jules Ferry. — En 1816, il ne restait à la France que quelques débris de ses anciennes colonies, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique, la côte du Sénégal, l’île de la Réunion et cinq villes dans l’Inde.

L'expédition d’Alger, décidée par le gouvernement de Charles X (1830), fut le point de départ de nouvelles conquêtes coloniales, poursuivies d’ailleurs pendant longtemps sans plan d'ensemble, sans but déterminé, au hasard des circonstances. La conquête de l’Algérie fut l’œuvre de la monarchie de Juillet: elle ne fut achevée définitivement qu’en 1857,sous Napoléon III, par la soumission de la Kabylie. Louis-Philippe fit occuper en outre plusieurs îles du Pacifique, entre autres Tahiti (1842).

Napoléon IIT prit la Nouvelle Calédonie (18 53), et commença en Asie la conquête de l’Indo-Chine par l'occupation de la Cochinchine (1858-1867) et l'établissement du protectorat français sur le Cambodge (1 863); en Afrique il commença la conquête du Soudan occidental par l'occupation de la vallée du Sénégal (1854-1865).

La Politique coloniale de Jules Ferry. — La troisième République, surtout à partir du ministère de Jules Ferry (1880), pratiqua systématiquement une politique d’expansion coloniale. Au moment où commençait à se dessiner dans toute l’Europe un mouvement protectionniste, la politique coloniale devait assurer à l’industrie et au commerce français de nouveaux marchés en même temps que des réserves de matières premières; mais elle avait aussi pour but de rendre à la France confiance en elle-même, d'étendre son influence et de restaurer son prestige dans le monde. “Il s’agit, déclarait Jules Ferry en 1882, de l'avenir même de la patrie” et il montrait qu’à la longue la politique de recueillement risquait de tourner à la politique d’effacement, ce qu'il appelait “la politique de pot-au-feu,” “le grand chemin de la décadence.” Grâce à lui, en quatre ans (1881- 1885), l'empire français fut agrandi de la Tunisie, de l’Annam et du Tonkin, et de plus, la conquête du Soudar, du Congo et de Madagascar était amorcée.

Cette politique coloniale fut combattue avec fureur par les monarchistes et l'extrême gauche du parti républicain. Elle fut dénoncée comme dangereuse pour la défense nationale et comme conseillée par Bismarck, désireux de mettre la France hors d’état d'agir en Europe. Elle prévalut cependant. Un empire colonial fut reconstitué, qui fait de la France la deuxième puissance coloniale du monde.

L’Indo-Chine française. — La France redevint puissance asiatique dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Tandis que l’Angleterre s’emparait de l’Indo-Chine occidentale, elle fit la conquête de l’Indo-Chine orientale (l’Annam, etc.) Le royaume de Siam, resté seul indépendant au centre de l’Indo- Chine, sert de tampon entre les possessions anglaises et françaises.

L'empire d’Annam comprenait depuis le début du dix-

neuvième siécle: au nord, le Tonkin, c’est-à-dire le riche delta et la vallée du Song-Koï ou fleuve Rouge; au centre, le long de la mer de Chine, l’Annam proprement dit; au sud, la Cochinchine avec le delta du Mékong.

Au nord de la Cochinchine, sur les deux rives du Mékong, s’étendait le royaume du Cambodge, gouverné par des rois pacifiques, et sans cesse menacé dans son indépendance par ses voisins, l’Annam et le Siam.

Acquisition de la Cochinchine. — Des persécutions contre les chrétiens indigènes, un massacre de missionnaires français, ordonnés par l’empereur Tu-Duc (1858) fournirent à Napoléon III l’occasion d'intervenir. Des opérations lentement conduites et dont les plus importantes se déroulèrent autour de Saïgon (1859-1861) aboutirent à l’acquisition d’abord de trois provinces (1863), puis de la totalité de la Cochinchine (1867). Dans l'intervalle des deux conquêtes, le roi du Cambodge, inquiet des visées du Siam, s'était placé sous le protectorat de la France (1863).

Première Conquête du Tonkin. — La conquête du Tonkin fut la conséquence des explorations du lieutenant de vaisseau Francis Garnier. Il avait pensé que le fleuve Mékong serait une magnifique voie d’accès aux riches provinces de la Chine méridionale, en particulier au Yunnan. Mais, remontant le fleuve, il l’avait trouvé coupé de rapides et s’était convaincu à la fin de son exploration que la vraie route commerciale du Yunnan était le fleuve du Tonkin, le fleuve Rouge. Sur ses indications un commerçant audacieux, Jean Dupuis, tenta un premier voyage qui réussit brillamment. Mais, lorsque Dupuis voulut entreprendre un nouveau voyage, les mandarins lui barrèrent la route; Garnier fut alors envoyé de Cochinchine pour lui venir en aide. N'ayant pu déterminer les Annamites à livrer le passage, il attaqua et enleva avec 175 hommes la citadelle de Hanoï, la capitale du Tonkin, où 7,000 Annamites tenaient garnison. Puis il occupa toutes les places du delta (1873); mais il périt peu après dans une embuscade (décembre 1873).

La France sortait à peine de la guerre de 1870; les dernières troupes allemandes venaient seulement d’êvacuer son territoire:

on ne voulut pas courir le risque d’une guerre en Indo-Chine, et l’onrendit ledelta à l’empereurd'Annam. Celui-ci s’engageait en échange à ouvrir le fleuve Rouge au commerce français (1874).

Cet engagement ne fut pas tenu. Alors, en 1883, sous le ministère Jules Ferry, un petit corps de 600 hommes fut envoyé de Cochinchine sous la direction du commandant Rivière, et pour la seconde fois la France fit la conquête du delta.

Guerre avec la Chine. — Aussitôt l’empereur d’Annam se rappela les liens anciens de vassalité qui le rattachaïent à l’empereur de Chine. Il lui demanda secours. En même temps il appelait à l’aide les Pavillons Noirs. C’étaient d’anciens rebelles chinois, soldats excellents, qui formaient dans le sud de la Chine des bandes analogues aux Grandes Compagnies du Moyen Âge. Troupes chinoises et Pavillons Noirs envahirent le Tonkin; Rivière fut bloqué dans Hanoï et tué pendant une sortie (1883). De là la guerre, à la fois contre l’Annam et contre la Chine.

La guerre contre l’Annam fut promptement terminée. L’amiral Courbet força l’entrée de la rivière de Hué et vint dicter la paix à l’empereur dans sa capitale (août 1883). L’Annam accepta le protectorat de la France.

La guerre contre la Chine dura près de deux ans. Elle se fit à la fois sur terre et sur mer. Elle eut pour théâtre le Tonkin, d’où il s’agissait de chasser les armées chinoises, et les côtes méridionales de la Chine. Elle fut très rude parce que le pays était difficile, presque sans routes, marécageux et couvert de rizières dans le delta, hérissé de montagnes et de forêts partout ailleurs. Elle fut rude surtout parce que les Français, qui ne furent jamais plus de 16,000, se heurtèrent à des troupes très nombreuses, aguerries, armées de fusils à tir rapide et de canons Krupp et tenant intrépidement sous le feu.

Les épisodes les plus importants furent: sur mer, la destruction de la flotte chinoise et de l’arsenal de Fou-Tchéou par l'amiral Courbet (23 avril 1884); sur terre, la défense epique de Tuyen-Quan, où pendant trois mois le commandant Dominé, avec 600 hommes, repoussa victorieusement les assauts de 15,000 Chinois (décembre 1884-mars 1885); enfin le dernier acte

de la guerre, l'affaire dite de Lang-Son (28 mars 1885). Le général de Négrier, avec moins de 4,000 hommes, attaqué en avant de Lang-Soñ par 20,000 Chinois, les avait repoussés, quand une balle lui traversa la poitrine. L’officier qui le remplaça manqua de sang-froid, ordonna une retraite précipitée, envoya des dépêches affolées qui firent croire à un désastre, alors que les Chinois se retiraient en hâte. Cette “déroute de Lang-Son” qui à Paris amena le renversement du ministère Ferry, n’empêcha pas la Chine de poursuivre les négociations de paix engagées auparavant. Ces négociations aboutirent à la signature du traité de Tien-Tsin, par lequel la Chine abandonnait le Tonkin et reconnaissait le protectorat de la France sur PAnnam (9 juin 1885).

Occupation de la Tunisie. — La conquête de l'Algérie fut complétée sous la troisième République par l’établissement du protectorat français en Tunisie (1881) et au Maroc (1912).

La régence de Tunis, nominalement vassale de la Turquie, avait pour souverain un bey. Dès que la France fut établie en Algérie, elle s’efforça d'établir son influence en Tunisie. Cette politique était dictée par le souci d’assurer la sécurité de l'Algérie, sur qui la Tunisie, par suite de la disposition du relief, ouvre une série de routes d’invasion. Or, à partir de 1870, les Italiens, à peine leur unité achevée, jetèrent de leur côté les yeux sur la Tunisie, vieille terre romaine, toute voisine de la Sicile, et dont la possession les rendrait maîtres du passage central de la Méditerranée. Leur politique fut si active qu’en 1881 Jules Ferry, alors président du Conseil, jugea urgent d’agir pour empêcher que “la clef de notre maison” ne tombât en des mains étrangères. Les incessantes pilleries commises en territoire algérien par des montagnards tunisiens, les Kroumirs, servirent de prétexte à l’entrée d’une armée française en Tunisie (avril 1881). D'autre part, un corps envoyé de Toulon débarquait à Bizerte, marchait sur Tunis, et le 12 mai 1881, au palais du Bardo, le bey était obligé de signer un traité par lequel il se plaçait sous le protectorat de la France.

Peu de temps après la Convention du Bardo, un soulèvement général éclata, dont le centre était à Kairouan, une des villes saintes des musulmans. Mais la répression fut prompte, et la

Tunisie a depuis lors accepté sans résistance le protectorat français qui lui a valu la paix intérieure et la prospérité.

L'Égypte. — Ce grand succès de la politique française fut presque aussitôt suivi d’un échec, le plus grave que la France subît dans cette période: la perte de son influence et de sa situation privilégiée en Égypte.

Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, le pacha Méhémet-Ali avait, principalement à l’aide de collaborateurs français, réorganisé l'Égypte, province turque, et obtenu l’autonomie. Sous son petit-fils Ismaïl, personnage magnifique et dépensier, le gaspillage financier fut tel que la France et l’Angleterre, ses deux plus gros prêteurs, lui imposèrent deux contrôleurs, chargés de remettre en ordre les finances de l'Egypte: c’est ce qu’on appela le condominium franco-anglais (1876). Ce régime ne dura pas plus de six ans. Il s'était formé en Égypte un parti national qui, en 1882, essaya de soulever la population contre les Européens. L’Angleterre offrit à la France de rétablir l’ordre en commun: mais la Chambre française, par 417 voix contre 75, refusa les crédits nécessaires à l'envoi de 4000 hommes. Les Anglais intervinrent seuls, occupèrent Alexandrie, le Caire et le canal de Suez. L'ordre fut promptement établi, mais le corps d'occupation fut maintenu. x

Dès lors l'Égypte, où, jusqu'a 1882 tout était français, même les écoles, se trouva placée de fait sous le protectorat de l’Angleterre. La France pendant vingt ans ne cessa de protester. En 1898, le commandant Marchand, venu par le Congo, occupa Fachoda, sur le Haut-Nil: une guerre franco-anglaise faillit éclater, mais la France céda et évacua Fachoda. Finalement, par la Convention de 1904, en échange de sa liberté d’action au Maroc, la France abandonna l'Égypte aux Anglais.

Le Maroc. — La Convention de 1904 fut le point de départ de l’action française au Maroc, en même temps que de nouvelles et graves complications internationales. Plus étendu que l’AIgérie, habité par des populations plus belliqueuses encore, plus important par sa situation à un tournant de l'Afrique, entre l'Atlantique et la Méditerranée, le Maroc était resté jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle presque complètement fermé aux

Européens, à l'exception du port de Tanger. Le souverain du Maroc, à la fois chérif et sultan, détenait tous les pouvoirs politiques et religieux. Mais il ne maïntenait sous son autorité réelle qu’une partie des tribus, d’ailleurs toujours prêtes à la révolte. Le commerce qui se faisait tout entier par Tanger était entre les mains de Français et d’Anglais, et la France ne paraissait devoir craindre au Maroc que la rivalité de l’Angleterre. Or, par la Convention de 1904 l’Angleterre se désintéressa du Maroc, à la condition qu’une zone d'influence y fût reconnue à l'Espagne.

C’est alors qu’intervint l’Allemagne, à la fois pour des raisons d'intérêt — parce que, les entreprises allemandes commençant à se développer au Maroc, ses ambitions coloniales s’éveillaient, et pour des raisons de politique générale — parce que le rapprochement franco-anglais l’inquiétait et menaçait ses prétentions à l’hégémonie. Quand Guillaume IT, venu en personne à Tanger, eut garanti solennellement l’indépendance du Maroc, le conflit franco-allemand devint si violent que la guerre parut sur le point d’éclater (19065). Il se termina cependant pacifiquement par la réunion de la conférence internationale d’Algésiras (1906) qui, tout en maintenant le principe de l’indépendance et de l’intégrité du Maroc, reconnut la situation spéciale de la France et lui confia, ainsi qu’à l'Espagne, l’organisation de la police dans les ports marocains.

L'acte d’Algésiras ne pouvait pas régler définitivement la question. marocaine. De nouveaux incidents surgirent dès 1907. Des Français ayant été massacrés par les indigènes, la France fit occuper Casablanca et la province voisine de la Chaouïa (1907-1908). Puis pour débloquer le sultan et les Européens assiégés dans la capitale par les tribus rebelles, les troupes françaises pénétrèrent jusqu’à Fez (1911). De nouveau l'Allemagne intervint alors pour réclamer des compensations: il fallut, pour qu’elle reconnût le protectorat de la France sur le Maroc, lui céder d'importants territoires au Congo. En 1912 enfin, la Convention de Fez, analogue au traité du Bardo, régla l'établissement du protectorat français sur tout l’Empire du Maroc, à l’exception de la zone septentrionale réservée à l'Espagne. Plus tard, sous la direction du général Lyautey, les

troupes françaises conquirent et pacifièrent la majeure partie du Maroc.

Le Soudan français. — A travers les déserts du Sahara dont les oasis furent progressivement occupées malgré la résistance des Touareg, la France méditerranéenne se relie à un autre vaste domaine colonial qui comprend une partie du Soudan et de la région du Congo. |

Les traités de 1815 avaient laissé à la France les comptoirs du Sénégal avec Saint-Louis. Ce fut le point de départ de l'expansion française au Soudan, commencée sous le second Empire par l'initiative et l'énergie de Faïdherbe, le futur commandant de l’armée du Nord en 1870. Faïdherbe occupa la vallée du Sénégal et fonda sur le haut fleuve, à mille kilomètres en amont de Saint-Louis, le poste de Médine (1855). A peine établi, le poste fut attaqué par Hadj-Omar, un aventurier musulman, qui travaillait à se constituer un grand empire entre le Sénégal et le Niger. Médine, défendue par un mulâtre, Paul Holl, 8 soldats d'infanterie de marine et 40 Sénégalais, résista plus de trois mois aux attaques de 1 5,000 noirs, si bien que Faidherbe eut le temps de venir débloquer l’héroïque garnison.

Jusque vers 1880, on s’en tint à la possession du Sénégal. Mais alors on voulut atteindre le Niger et s'ouvrir pacifiquement une route vers des territoires réputés très riches. On se heurta, dans la vallée moyenne du Niger, au fils et successeur d'Hadj-Omar, Ahmadou, puis, sur le haut Niger, à un autre aventurier, Samory, un marchand d’esclaves.

Le colonel Archinard en finit assez rapidement avec Ahmadou (1888-1893). Segou, sa capitale, était prise dès 1890. Mais contre Samory, qui s'était constitué de Kong au Niger, un empire plus grand que la moitié de la France, et qui parvint à réunir jusqu’à 40,000 guerriers, la lutte ne dura pas moins de seize ans (1882-1898). Elle ne prit fin que lorsque, par un hardi coup de main, le capitaine Gouraud eût capturé Samory au milieu même de son camp.

Dès le 1$ décembre 1893, un détachement français avait occupé Timbouctou, au sommet de la boucle du Niger, tête de ligne des caravanes à destination de l'Afrique du nord.

Au sud, le roi du Dahomey, Béhanzin, s’étant attaqué aux établissements français de la côte, une expédition conduite par le colonel Dodds s’empara du royaume après de sérieux combats (1893-1894).

Le Congo français. — Dans l’Afrique équatoriale la France ne possedait qu’un modeste établissement sur l’estuaire du Gabon, acquis en 1839. La création de la colonie du Congo français fut l’œuvre d’un audacieux explorateur, l'enseigne de vaisseau Savorgnan de Brazza. Sans coup férir, par des traités avec des chefs indigènes, par sa douceur et sa diplomatie, Brazza donna à la France, dans l’Afrique équatoriale, sur la rive droite du Congo et de son affluent l’Oubanghi, d'immenses et riches territoires (1875-1885).

Partant du Congo, on voulut étendre la domination française au nord jusqu’au lac Tchad, et l’on atteignit la vallée du Chari. Quand on entreprit de descendre le Chari, on se heurta, comme sur le Niger, à un despote musulman, Rabah, chef de bandes et marchand d’esclaves, un Samory de l'Afrique centrale, qui s’y était créé un vaste empire.

Deux petites expéditions furent massacrées. Mais au début de 1901, la puissance de Rabah fut détruite par la jonction, sur les rives du Tchad, des troupes de trois missions, venues des trois parties de l’Afrique française: la mission Foureau et Lamy venue de l'Algérie à travers le Sahara, la mission Joalland venue du Sénégal, la mission Gentil venue du Congo.

La jonction des trois missions sur le Tchad fut politiquement un fait très important. Le succès de leur marche à travers l’arrière-pays de chacune des grandes possessions françaises transforma en droits réels les droits théoriques reconnus à la France sur ces arrière-pays, par des conventions signées avec l'Angleterre et l'Allemagne. L'unité de l’empire français en Afrique était assurée.

Madagascar. — A ces possessions africaines, la France joignit la grande île de Madagascar.

La population de Madagascar, environ deux millions et demi d'habitants, se compose d’abord de peuples noirs encore barbares, désignés sous le nom général de Malgaches; puis d’un peuple probablement de race jaune, venu peut-être au douzième

siècle des archipels asiatiques, et qui s’est établi sur le plateau central, les Hovas.

Les Hovas dominaient l’île. Convertis en majorité au protestantisme par des missionnaires anglais, ils étaient à demi civilisés. Dans leur capitale, Tananarive, une grande ville de 50,000 habitants, on trouvait des écoles, des imprimeries, des journaux. Le gouvernement était une monarchie absolue. Il y avait, au moment de la conquête, une armée d’environ 49,000 hommes, munie de fusils à tir rapide et d’une artillerie moderne.

Le premier établissement de la France à Madagascar remontait à Richelieu, qui fit créer dans le sud de l’île le poste de Fort- Dauphin (1642). Pendant la plus grande partie du dix-neuvième siècle, il y avait eu à Tananarive lutte d'influence entre l’Angleterre et la France. L'influence anglaise parut l’emporter vers 1878: les Hovas crurent pouvoir impunément maltraiter les Français établis dans l’île. De là un conflit, le bombardement et le blocus de Tamatave et des principaux ports, puis une apparente soumission des Hovas qui, en 1885, déclarèrent accepter le protectorat de la France. En fait, pendant dix ans encore, les Hovas se jouèrent de la France, et en 1895 il fallut se résoudre à une expédition.

Sous le commandement du général Duchesne, 1 5,000 hommes furent débarqués à Majunga sur la côte occidentale. Des travaux entrepris pour construire une route qui devait permettre d'assurer le ravitaillement au milieu d’une région vide d’habitants, coûtèrent la vie à plus de 5,000 hommes, tués par la fièvre (mars-août 1895). Finalement une colonne légère de 4,000 hommes, lancée à travers le plateau, bouscula l’armée hova et parvint devant Tananarive: aux premiers obus tombant sur son palais, la reine Ranavalo capitula (30 septembre 1895). Les Hovas acceptèrent le protectorat de la France. Mais, à la suite d’une tentative de soulèvement, le protectorat fut aboli et Madagascar déclarée colonie française. La reine déchue fut déportée en Algérie (1 897).

Valeur des colonies françaises. — Dans l’ensemble des colonies françaises, il faut distinguer les colonies d'exploitation et les colonies de peuplement.

Les colonies d’exploitation sont celles où le climat empêche le Français de s’établir.à demeure. Il ne peut y être qu’un passager, dont les séjours plus ou moins prolongés doivent toujours être coupés de “congés” passés en des régions moins chaudes ou moins humides. C’est par leurs produits, par les éléments qu'elles fournissent au commerce, par les matières premières et les marchés qu’y peut trouver l’industrie que ces colonies sont importantes. Telles sont, à des degrés divers, les colonies de la zone tropicale, Congo, Soudan, Madagascar en grande partie et surtout l’Indo-Chine, dont le commerce extérieur dépassait déjà le demi-milliard en 1913.

Les colonies de peuplement sont celles où les conditions naturelles de la vie se rapprochent si bien des conditions de la vie en France que le Français peut s’y fixer sans esprit de retour et y faire souche: ainsi l'Algérie, la Tunisie et le Maroc. Par une fortune singulière, elles sont les plus proches de la France: Alger est à vingt-quatre heures de Marseille. Aucun autre Etat colonisateur n’est aussi favorisé. Terres d'Europe autant que terres d'Afrique, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc sont une nouvelle France en formation.

Les Alliances de la France. — A la fin du dix-neuvième siècle, grâce au succès de ses entreprises coloniales, à sa forte organisation militaire, à sa politique résolument pacifique, la République avait rétabli le crédit de la France dans le monde. C’est ainsi qu’elle put sortir enfin de l'isolement où Bismarck s’était efforcé de la maintenir, et travailler à libérer l’Europe de l’hégémonie allemande.

Celle-ci était, depuis 1882, fondée sur le groupement formidable de la “Triplice” — Allemagne, Autriche et Italie. De part et d’autre de ce groupement, la France et la Russie également isolées devaient être tout naturellement tentées de se rapprocher. Tant qu’il fut au pouvoir, Bismarck mit tout en œuvre pour empêcher ce rapprochement qu’il prévoyait et qu’il redoutait. Grâce aux relations amicales qui unissaient les souverains et les Cours d'Allemagne et de Russie, il parvint à faire signer en 1884 encore, puis en 1887, des conventions secrètes par lesquelles le tsar promettait sa neutralité bienveillante au cas où l’Allemagne serait attaquée par une autre puis-

sance. Mais en 1890, le jeune empereur Guillaume II se débarrassait de la tutelle du “chancelier de fer.” La chute retentissante de Bismarck fut un événement considérable qui modifia la situation européenne. Privée de l’homme d'Etat qui avait fait sa grandeur et sa force, l’Allemagne parut moins redoutable. Presque aussitôt après s’opéra le rapprochement franco-russe, qui aboutit bientôt à une alliance formelle (1892). Cette alliance avait un caractère purement défensif et visait exclusivement le maintien de la paix, c’est-à-dire du statu quo territorial; mais elle servit de contrepoids à la Triplice, rétablit l’équilibre européen et permit à la France de reprendre sa place légitime au premier rang des puissances.

Douze ans plus tard, en 1904, l’alliance franco-russe était complétée par l’‘“‘entente cordiale” de la France et de l’Angleterre. À ce moment, la situation européenne était profondément modifiée: d’une part l’Angleterre se voyait menacée à son tour par les prétentions de l’Allemagne à la suprématie commerciale et maritime; d’autre part les défaites de la Russie dans la guerre contre le Japon (1904-1905) affaiblissaient le groupe franco-russe et détruisaient de nouveau, au profit de l’Allemagne, l’équilibre européen. Guillaume II, on l’a vu, en profita aussitôt pour s'opposer à l’expansion française au Maroc. Les menées agressives de la politique allemande ne firent que rendre plus étroite l’entente franco-anglaise. La France à son tour servit de médiatrice entre les deux anciennes rivales, l'Angleterre et la Russie. Ainsi, en face de la Triple Alliance, se constitua dès 1907 la Triple Entente.

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