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CHAPITRE XV LA GRANDE GUERRE

La Lutte pour l’hégémonie. — La politique de l’ Allemagne visait délibérément à l’hégémonie. Elle se heurta à des résistances de plus en plus vives qui déterminèrent, à partir de 190$, une longue crise, d’où la guerre sortit brusquement en 1914.

La question du Maroc et la question des Balkans fournirent tour à tour les principaux incidents de cette crise. On a vu qu’à deux reprises, en 190$, puis en 1911, l’antagonisme francoallemand au Maroc avait failli dégénérer en conflit armé.

Plus âpre encore était la lutte d’influences qui se poursuivait en Orient, l'Autriche pesant de tout son poids sur la Serbie pour la réduire en tutelle et s'ouvrir à travers les pays serbes la route de Salonique, l'Allemagne travaillant méthodiquement à s’assurer la main-mise sur la Turquie, de Constantinople à Bagdad. Soudain les événements de 1912-1913 — la victoire de la coalition balkanique sur la Turquie, la victoire des Serbes et des Grecs sur les Bulgares — portèrent un coup mortel aux ambitions austro-allemandes. On peut dire que dès lors la volonté de guerre des deux Empires fut irrévocable.

L'Allemagne arma formidablement. Par la loi du 30 juin 1913, l'effectif de l’armée active fut porté à 870,000 hommes; des sommes énormes furent consacrées à l’accroissement du matériel de guerre. Visée directement, la France riposta, le 7 août 1913, par le vote d’une loi qui élevait à trois ans la durée du service militaire obligatoire pour tous dans l’armée active.

L'Attentat de Serajévo. — L’attentat de Serajévo fournit aux Empires centraux l’occasion désirée. Le 28 juin 1914, à Serajévo, capitale de la Bosnie, l’archiduc héritier d’Autriche fut assassiné par un étudiant bosniaque, de nationalité serbe comme presque tous les Bosniaques. Ce meurtre pouvait servir de prétexte à des représailles contre la Serbie qu'on accu-

serait d’avoir fomenté le complot. Comme il était certain que la Russie ne laisserait pas écraser la Serbie sans intervenir, l'entrée en jeu des Russes permettrait tout à la fois de déclencher la guerre européenne et d’en rejeter sur eux la responsabilité.

Brusquement, le 23 juillet, par un ultimatum à la Serbie, l’Autriche dévoila ses exigences, formulées à dessein en termes provocants, et incompatibles avec la dignité et la souveraineté d’un État libre.

Contre toute attente la Serbie céda dans le délai prescrit — ne faisant de réserves que sur un point et proposant un arbitrage. Néanmoins l’Autriche décida de rompre (25 juillet).

Le 28 juillet, elle lançait sa déclaration de guerre à la Serbie, et, le lendemain, bombardait Belgrade.

Les Déclarations de guerre de l'Allemagne. — Presque aussitôt, par l'intervention directe de l'Allemagne, la guerre austro-serbe s’élargit en guerre européenne. Saisissant comme prétexte la mobilisation générale russe que les mesures militaires de l’Autriche et de l’Allemagne avaient rendue inévitable, le 1* août, Guillaume II lançait sa déclaration de guerre à la Russie.

Le sort de la France, alliée de la Russie, n’était pas douteux: la France savait qu’elle était visée la première par l’agression allemande. La mobilisation générale fut décrétée le samedi 1° août.

Le 3 août l’Allemagne déclara la guerre à la France.

L’Intervention de l’Angleterre. — L'Italie, conformément à un accord conclu avec la France en 1902, se déclara neutre, “la guerre ayant un caractère agressif ne cadrant pas avec le caractère purement défensif de la Triple Alliance.”

Pour décider l’Angleterre à se jeter dans la guerre, il fallut la violation de la neutralité belge.

La Prusse, avec les autres grandes puissances, avait contresigné les traités de 1831 et 1839 qui garantissaient la neutralité perpétuelle de la Belgique. Mais la Prusse professait que la fin justifie les moyens: or, pour écraser rapidement la France, le plus sûr moyen paraissait de l’attaquer par le nord, en traversant la Belgique. Le 2 aôut au soir, la Belgique reçut l’ul-

LA GRANDE GUERRE gi

timatum de l’Allemagne qui exigeait le libre passage de ses troupes; elle lui répondit le lendemain par un refus catégorique. Le 4 août, les Allemands attaquaient Liége. Le même jour l'Angleterre déclara la guerre à l’Allemagne.

Caractères généraux de la guerre. — On croyait généralement que la guerre serait courte, en raison du prodigieux effort militaire et financier qu’elle exigerait; elle dura plus de quatre ans (28 juillet 1914-11 novembre 1918).

Quand la guerre commença, plus des trois quarts de l’Europe s’y trouvaient engagés. Dès le début l'Angleterre obtint le concours de ses Dominions et du Japon. Par la suite, le nombre des belligérants ne cessa de s’accroître; les États-Unis intervinrent et envoyèrent de grandes armées combattre en France. La guerre européenne devint une guerre mondiale.

Engagés dans une lutte à mort, les principaux belligérants mirent en œuvre toutes leurs ressources matérielles et morales. On évalue à près de quatorze millions le nombre des Allemands, à plus de huit millions le nombre des Français mobilisés de 1914 à 1918. Une grande partie de la population civile elle-même fut pour ainsi dire mobilisé. Là où les hommes faisaient défaut, on fit appel à la main-d'œuvre féminine. La guerre eut le caractère d’une lutte à outrance, non seulement entre des armées, mais entre des nations entières.

L’armement, la tactique et la stratégie avaient été transformés par les progrès des sciences et de l’industrie. Par suite des efforts intenses faits de part et d’autre, i's se renouvelèrent plus rapidement encore au cours de la guerre. La guerre prit un caractère de plus en plus scientifique et industriel, et son aspect changea plus complètement en quatre ans qu'il n’avait changé auparavant en plusieurs siècles.

Le nombre et l’acharnement des combattants, la puissance croissante de l’armement firent de cette guerre une mêlée monstrueuse aux proportions inouïes. Jamais on n’avait vu se heurter d’aussi colossales armées, groupant plusieurs millions d'hommes. Jamais on n'avait vu des batailles aussi démesurées dans le temps et dans l’espace — plus de 300 kilomètres pour la Marne, plus de cinq mois pour Verdun. Jamais guerre ne fut plus coûteuse et plus meurtrière, les pertes en vies humaines

se chiffrant par millions, les pertes en capitaux par centaines de milliards.

Divisions de la guerre. — Les opérations militaires se déroulèrent parallèlement sur des théâtres multiples. Mais c’est sur ‘le front occidental” — en France — que se joua la partie décisive. Aussi peut-on distinguer dans la guerre trois grandes phases.

La première s'étend jusqu’à la fin de 1914. Elle est caractérisée par la “guerre de mouvements.” Les Aïlemands, qui cherchent à obtenir la décision à l’ouest par des coups foudroyants, sont arrêtés une première fois par la bataille de la Marne (6-12 septembre), une seconde fois par les batailles d’Ypres et de l’Yser (20 octobre-17 novembre).

La deuxième phase va de la fin de 1914 au début de 1918. Au point de vue politique, elle est marquée par l’extension de la guerre où entrent successivement aux côtés de l’Allemagne la Turquie (novembre 1914) et la Bulgarie (octobre 1915); aux côtés de la France l'Italie (mai 1915), le Portugal (mars 1916), la Roumanie (août 1916), les États-Unis (avril 1917) et la Grèce (juin 1917). Au point de vue militaire, c’est la période de la “guerre de tranchées” et des batailles d'usure, telles que Verdun et la Somme (1916). Il n’y a de grandes fluctuations que sur le front oriental, qui finalement s’effondre, en 1917, à la suite de la révolution russe. Cette deuxième période est marquée enfin par le développement du blocus et de la guerre sous-marine.

La troisième phase va du 21 mars au 11 novembre 1918. Revenus par des moyens nouveaux à la guerre de mouvements, les adversaires cherchent en un effort suprême à s’arracher la décision.

C'est la grande bataille de France, qui se termine par l’armistice du 11 novembre et la capitulation de l’Allemagne.

Les Armées, 1914. — Tout d’abord, on crut que la guerre serait rapidement terminée par des rencontres décisives entre les deux principales armées, l’armée allemande et l’armée française. Le plan de l’Allemagne était en effet de se jeter sur la France avec presque toutes ses forces, de la mettre rapidement hors de combat, puis de se retourner contre la Russie.

L'Allemagne ne pouvait pas compter sur une supériorité numérique aussi marquée qu’en 1870; à l’armée de choc qu’elle se préparait à lancer contre la France, — un million et demi de combattants —, la France avec l’appoint des Belges et des Anglais, opposait des forces sensiblement équivalentes. Mais l’Allemagne comptait sur la supériorité incontestable de -sa préparation technique, de ses formations de réserve, de son artillerie lourde de campagne, de son matériel d’artillerie de siège, enfin sur l’effet de surprise que devait produire sa manœuvre par la Belgique. Nettement inférieure en artillerie lourde de campagne, l’armée française disposait, il est vrai, d’un matériel supérieur d'artillerie légère, le canon de 75 — du calibre de 75 millimètres.

L’Invasion. — La première grande bataille, dite bataille des frontières, eut lieu du 20 au 23 août. Ce fut une victoire allemande: elle aboutit à la perte de la Belgique et du nord de la France.

Les deux adversaires prirent presque en même temps l’offensive. L'Etat Major allemand, commandé par le général de Moltke, neveu du vainqueur de 1870, avait montéune manœuvre d’immense envergure en vue de tourner la barrière fortifiée Belfort-Verdun et de déborder par le nord la ligne de bataille française: à cet effet, il força le camp retranché de Liége (7-16 août) et jeta cinq armées sur sept en Belgique. L’Etat-Major français, commandé par le général Joffre, ne croyait pas que les Allemands dépasseraient la Meuse; il comptait paralyser la manœuvre ennemie par une attaque foudroyante en Alsace- Lorraine et dans l’Ardenne. Mais l'offensive française fut brisée à Morhange en Lorraine les 22-23 août. L’aile gauche — la 5° armée et une armée anglaise de 75,000 hommes — attaquée à Charleroi et à Mons et menacée d’enveloppement, dut battre en retraite (23 août). Les Allemands envahirent la France.

Victoire de la Marne. — La deuxième grande bataille, dite bataille de la Marne, eut lieu du 6 au 12 septembre. Ce fut une victoire française; elle aboutit au repli des Allemands et à l'effondrement de leur plan initial.

Par une avance rapide, surtout de leur aile droite, les Alle-

mands s’efforçaient d’envelopper les armées françaises en retraite ou de les refouler jusqu’à la frontière suisse. Mais en Lorraine, dès le 25 août, ils furent mis en échec. L’avance téméraire de la 1* armée allemande, commandée par von Klück, fournit au gouverneur de Paris, Galliéni, l’occasion d’une manœuvre décisive: il ramassa toutes les forces disponibles du camp retranché de Paris pour les jeter dans le flanc de l’armée von Klück, sur l’Ourcq. En même temps, à l'appel de Joffre, toutes les armées françaises et les Anglais, bien qu’épuisés par la retraite, reprenaient l’offensive (6 septembre). Sur un front de plus de 300 kilomètres, une gigantesque bataille mit aux prises, pendant six jours, environ deux millions d'hommes. La situation périlleuse de l’aile droite allemande, complétement disloqueé et menacée d’être coupée en deux, détermina enfin les Allemands à battre en retraite (9-12 septembre).

La victoire de la Marne n’était pas décisive, puisque le vainqueur, lui-même épuisé, ne réussit pas à repousser le vaincu plus loin que l’Aisne. Mais ses conséquences morales furent immenses. La France reprit confiance en elle-même; et le monde entier, qui l’avait crue trop vite réduite À merci, reprit aussi confiance en elle; le dogme de l’infaillibilité militaire allemande se trouva ruiné du coup. D'autre part le plan dont l’Allemagne escomptait le succès foudroyant était irrémédiablement compromis. La résistance francaise allait permettre aux Empires russe et britannique d'intervenir dans la lutte de tout le poids de leur masse énorme. L'Allemagne devait continuer à combattre, non plus pour écraser, mais pour ne pas être écrasée: il lui fallait renoncer à son rêve de domination universelle.

Ypres et l’Yser. —La troisième grande bataille, dite bataïlle de l’Yser, eut lieu du 20 octobre au 17 novembre: ce fut une bataille indécise; elle mit fin aux opérations offensives et aboutit à l’immobilisation des fronts.

Les deux adversaires, ne parvenant à se vaincre ni sur la Meuse ni sur l’Aisne, cherchaient à se déborder mutuellement du côté de l’ouest et, de bataille en bataille, avaient étendu leurs lignes jusqu’à la mer du Nord — c'est ce qu’on a appelé la course à la mer. Après la prise d'Anvers, dernier réduit

de la défense belge (9 octobre), les Allemands essayèrent de frapper un coup décisif en s’emparant de Calais. Mais leurs assauts, qui se prolongèrent durant un mois, furent repoussés devant Ypres et sur l’Yser par les forces alliées, placées sous Îa direction du général Foch.

La Guerre sur les autres fronts. — Ainsi, contrairement aux prévisions, la campagne de 1914 se terminait à l’ouest sans résultats décisifs. Il en était de même sur tous les fronts.

A l’est, les événements les plus notables sont: l’invasion russe en Prusse orientale, diversion hâtive faite pour aider la France, mais qui aboutit au désastre de Tannenberg (29 août); la grande victoire remportée par les Russes sur les Autrichiens à Lemberg, en Galicie (3-11 septembre); les offensives austro-allemandes en Pologne, que les Russes brisèrent dans de sanglantes batailles autour de Varsovie (novembre-décembre); enfin, par deux foix, l'invasion et la défaite des Autrichiens en Serbie (août et décembre).

Les Alliés possédaient un avantage capital, la maîtrise de la mer, que leur assurait la supériorité de la flotte britannique. Les Allemands n’osèrent pas risquer une grande bataille navale; leurs croiseurs rapides, lancés en course, furent rapidement éliminés après la bataille des îles Falkland (8 décembre). Toutefois, si l’ Allemagne était chassée de la surface des mers, il lui restait une arme redoutable, les sous-marins.

La maîtrise de la mer laissait les colonies allemandes à la merci des Alliés. Ils en commencèrent la conquête en Afrique. En Extrême-Orient, les Japonais prirent la forteresse de Tsing- Tau (29 août—7 novembre). Mais, grâce à l’alliance turque, les Allemands purent, dès octobre 1914, s’'embusquer dans les détroits, menacer l'Egypte, et étendre la guerre iusqu’aux confins de l’Asie occidentale.

La Guerre des tranchées. — Incapable de se vaincre et également épuisées, les armées adverses s'étaient immobilisées face à face, dans des retranchements improvisés qui formèrent une ligne continue — 780 kilomètres sur le front occidental, de la mer du Nord à la Suisse. Ainsi la guerre se transforma en une guerre de tranchées, guerre d'usure qui mit à l’épreuve les forces morales autant que les forces matérielles des combattants.

De part et d’autre, on travailla à renforcer sans cesse les organisations défensives. Chaque système défensif comprit bientôt plusieurs lignes de tranchées, reliées les unes aux autres par des boyaux de communication, munies d’abris souterrains ou bétonnés, protégées par des réseaux de fils de fer barbelés, et par les tirs de barrage des mitrailleurs ou de l'artillerie. On remit en usage les armes qui convenaient au combat rapproché, grenades et lance-bombes, les armes défensives abandonnées depuis le Moyen Âge, casques d’acier et cuirasses. Mais, de part et d’autre, on travailla aussi à perfectionner les moyens offensifs pour arriver à percer les lignes adverses: l'artillerie surtout et l’aviation se développèrent dans des proportions colossales. Enfin on s’ingénia à trouver de nouveaux engins, capables de produire un effet de surprise foudroyant. Violant les conventions internationales, les Allemands firent usage de liquides enflammés et surtout de gaz asphyxiants (avril 1915). Les Alliés construisirent des chars d’assaut ou tanks, montés sur chenilles d’acier, de façon à pouvoir franchir et broyer tous les obstacles.

Pour fabriquer ce matériel formidable, il fallut multiplier les industries de guerre. Par suite la guerre devint aussi une lutte économique. L’Angleterre se servit de son immense flotte pour bloquer les ports allemands, gêner le ravitaillement des Empires centraux en matières premières et en produits alimentaires. L’Allemagne riposta en inaugurant le blocus par sousmarins: mais les sous-marins, ne pouvant pas saisir les navires marchands, les coulèrent le plus souvent avec leurs équipages; ils s’attaquèrent même aux paquebots à passagers, tels que le Lusitania dont le torpillage fit 1145 victimes, hommes, femmes et enfants (7 mai 1916).

La Retraite russe, 1915.— D’année en année, la guerre se prolongea, s’étendit, s’intensifia sans aboutir à des résultats plus décisifs que la campagne de 1914. L'année 1915 fut marquée par l'entrée en guerre de l’Italie contre l’Autriche (23 mai), de la Bulgarie contre la Serbie et les Alliés (£ octobre). Elle fut surtout l’année des revers orientaux.

Tandis que les Alliés échouaient dans des tentatives mal concertées pour forcer les Dardanelles par mer (18 mars) et par

terre (avril-décembre), les Austro-Allemands réussirent, par la victoire de la Dunajec (2 mai), à percer le front russe de Galicie, à refouler toutes les armées russes, à conquérir toute la Pologne, la Lithuanie et la Courlande; ils ne s’arrêtèrent que devant Riga et Dwinsk (septembre). Puis, renforcés des Bulgares, ils écrasèrent l’armée serbe et conquirent la Serbie (octobre-décembre). Sur l’initiative de la France, une petite expédition de secours avait débarqué à Salonique ($ octobre); les Alliés escomptaient le concours de la Grèce, alliée de la Serbie, mais ils se heurtèrent à l’opposition du roi Constantin, beau-frère de Guillaume II. Réduits à leurs seules forces, ils ne purent dégager l’armée serbe; du moins ils en rallièrent les débris et ils restèrent à Salonique pour barrer à l’ennemi la route de la Méditerranée.

Sur le front occidental, malgré quelques succès locaux, les armées franco-anglaises échouèrent dans leurs tentatives de percée, soit en Artois, soit en Champagne. L'armée italienne s’immobilisa, elle aussi, dans les Alpes du Trentin et devant l’Isonzo sur la route de Trieste.

Verdun, 1916. — L'année 1916 fut marquée par l’entrée en guerre du Portugal (9 mars) et de la Roumanie (28 août) aux côtés des Alliés. Elle fut surtout l’année de la bataille de Verdun, la plus grande bataille de la guerre par sa durée et son acharnement épique.

Revenant à leur plan primitif, les Allemands voulurent frapper un coup décisif sur l’armée française avant que les nouvelles armées anglaises, en voie d'organisation, ne fussent prêtes à entrer en ligne. Sous le commandement du kronprinz, ils attaquèrent le saillant de Verdun (21 février). Leurs furieux efforts, prolongés pendant cinq mois (février-août), se brisèrent contre la résistance opiniâtre des Français commandés par le général Pétain. Les pertes furent effroyables de part et d’autre — plusieurs centaines de mille hommes —, mais les Allemands ne réussirent ni à percer les lignes françaises ni à prendre Verdun. Par leur ténacité, leur endurance stoique, les Français avaient gagné la plus terrible bataille défensive que connaisse l’histoire. |

La suprématie militaire parut alors sur le point de passer

aux Alliés. Ils prirent l’avantage à l’ouest sur la Somme (juillet-novembre), sur l’Isonzo à Gorizia (4-9 août), à l’est en Galicie (juin-août), en Transylvanie et en Macédoine (août-septembre). Les Empires centraux, en détresse, confièrent le commandement suprême au vainqueur des Russes, Hindenburg, doublé de son inséparable adjoint Ludendorff. Ceux-ci, par une offensive audacieuse, réussirent à mettre hors de combat l’armée roumaine et à conquérir presque toute la Roumanie (septembredécembre). Mais ces succès étaient précaires et Ludendorff lui-même avouait “être en équilibre sur une lame de couteau.”

Sur mer, les flottes anglaise et allemande se livrèrent la grande bataille du Jutland, sans résultats décisifs (31 mai).

En Asie, les Russes emportèrent en plein hiver la grande forteresse turque d’Erzeroum (février) et conquirent presque toute l’Arménie. Mais une armée anglaise, cernée par les Turcs, dut capituler à Kut-el-Amara en Mésopotamie (avril). En Afrique, les Alliés achevèrent la conquête des colonies allemandes.

Intervention des États-Unis, 1917. — L'année 1917 fut la plus troublée de la guerre. Les événements politiques et économiques y dépassent en importance les événements militaires. L'Allemagne, épuisée par ses pertes et par le blocus, se sentait faiblir: elle redoubla d’efforts et d’intrigues pour imposer la paix aux Alliés. Elle faillit arriver à ses fins par la guerre sous-marine et la révolution russe.

L’amirauté allemande se faisait forte de réduire l'Angleterre à merci en cinq mois, par la guerre sous-marine, à condition de renoncer à tout ménagement à l’égard des neutres. La guerre sous-marine à outrance fut déclarée par la note du 31 janvier 1917. Elle fit subir d'énormes pertes aux Alliés et les mit dans une situation critique: ils réussirent cependant à conjurer le péril, soit en perfectionnant la défense contre les sous-marins, soit en intensifiant les constructions navales. Loin de donner la victoire à l’Allemagne, la guerre sous-marine eut une conséquence qui devait lui être fatale: elle détermina l’entrée en guerre des Etats-Unis. Tout en observant jusqu’alors la plus stricte neutralité, le président des États-Unis, Wilson, avait maintenu irréductiblement le droit des neutres à la libre naviga-

tion. La note du 31 janvier le décida à rompre avec l’Allemagne (3 février): à son appel, le Congrès américain vota la guerre (6 avril). Les Etats-Unis n'avaient, il est vrai, qu’une petite armée; leur intervention en Europe paraissait difficile et ne pouvait être effective que dans un assez long délai.

La Révolution russe. — Au même moment, l’équilibre des forces se trouvait rompu en Europe par la révolution russe, qui éclata à Pétrograd le 11 mars 1917.

La révolution avait été préparée de longue date en Russie par les fautes du gouvernement. La guerre avait mis en pleine lumière l'incapacité et la corruption des dirigeants. L’excès de souffrance et de misère produit par l’incurie administrative, le manque de pain et de charbon à Pétrograd, firent éclater la révolte. Dans les journées du 11 et du 12 mars, l’émeute se rendit maîtresse de la capitale. La Douma forma un gouvernement provisoire. Nicolas II, abandonné de tous, abdiqua (15 mars).

La révolution russe prit rapidement le caractère d’une révolution sociale. Dans la masse immense du peuple russe, ignorant, apathique et crédule, il n’y avait qu’aspirations confuses vers la paix ou vers le partage des biens et des terres. Toute la réalité du pouvoir appartint bientôt, non au gouvernement provisoire, mais aux Soviets, comités de délégués élus par les ouvriers et les soldats. Les intrigues allemandes hâtèrent la désagrégation militaire, politique et sociale de l’Empire russe. Elles facilitèrent l’arrivée au pouvoir des bolcheviks ou communistes, dont les chefs, Lenine et Trotski, renversèrent par un coup de force le gouvernement provisoire (7 novembre). Les dictateurs bolcheviks signèrent avec l’Allemagne et ses alliés l'armistice de Brest-Litovsk (15 décembre) et entamèrent des négociations de paix. L'Allemagne parut avoir gagné la partie à l’est.

Les Opérations militaires en 1917. — A l’ouest, les Allemands s'étaient tenus d’abord prudemment sur la défensive. En février-mars 1917, leurs armées reculèrent sur des positions puissamment fortifiées, dites ligne Hindenburg. L'armée française, passée sous le commandement du général Nivelle, échoua, dans une nouvelle tentative de percée, sur le front de l’Aisne (16

avril). L'armée anglaise usa ses abondantes réserves dans de meurtrières attaques en Flandres (juillet-novembre), sans réussir à deyage: la côte belge. Cependant, avec les troupes ramenées de l’est, Ludendorff montait une violente offensive contre le front italien, qui fut entièrement rompu à Caporetto (24 octobre): la Vénétie fut envahie. Il fallut envoyer en toute hâte onze divisions de renfort franco-anglaïses sur le front italien reconstitué derrière la Piave.

Dans les Balkans, après l’abdication forcée de Constantin (12 juin) et le retour au pouvoir du ministre Venizelos, la Grèce se rangea aux côtés des Alliés. En Asie, les Anglais s’emparèrent de Bagdad (11 mars) et de Jérusalem (9 décembre).

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