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LES CAROLINGIENS

au sud de la Gaule contre les Aquitains qui s’étaient révoltés; il eut surtout la gloire de repousser l'invasion arabe.

Maîtres de l'Afrique du Nord, puis de l'Espagne, les Arabes avaient pénétré en Gaule dès 719... Charles Martel les battit près de Poitiers, dans une rencontre décisive, où toutes les charges de la cavalerie arabe vinrent se briser contre les masses serrées des guerriers francs, “semblables, dit un contemporain, à un mur immobile et glacé par le froid” (732).

La bataille de Poitiers est l’une des plus importantes de l’histoire: elle mit fin aux progrès des musulmans en Europe occidentale; pour la deuxième fois le flot de l'invasion asiatique — les Arabes après les Huns — venait se briser sur le sol de France. D'autre part Charles Martel, vainqueur des musulmans, apparut comme le soldat du Christ et le défenseur de la chrétienté. Le pape, menacé dans Rome par les Grecs et les Lombards, songea à l’appeler à son aide et lui dépêcha une ambassade. Ainsi se nouèrent des relations qui devaient avoir pour les descendants de Charles Martel, les “Carolingiens,” plus d’importance encore que n’avait eu pour Clovis la bonne entente avec saint Rémi et les évêques de la Gaule. Les Carolingiens, depuis longtemps rois de fait, devaient devenir par l’aide des papes rois de droit.

Avènement de la Dynastie Carolingienne. — L'événement se produisit sous le fils de Charles Martel, Pépin, surnommé le Bref à cause de sa petite taille. Pépin s’était acquis des titres particuliers à la reconnaissance des papes. Il protégeait les missionnaires qui s’efforçaient au delà du Rhin d’évangéliser les tribus germaniques encore païennes. Suivant les conseils de saint Boniface, l’apôtre de la Germanie, il avait fait procéder à la réforme du clergé de la Gaule, en chassant de leurs sièges tous les évêques indignes.

En 751, Pépin écrivit au pape Zacharie: “Lequel mérite d’être roi, de celui qui demeure sans inquiétude et sans péril en son logis, ou de celui qui supporte le poids de tout le royaume?” Le pape répondit: “Il vaut mieux appeler roi celui qui a la sagesse et la puissance, que celui qui n’est roi que de nom sans aucune autorité royale.”

Alors Pépin, dans une assemblée tenue à Soissons, fit couper

les cheveux, insigne de la royauté, à Childéric III; puis le dernier Mérovingien fut enfermé dans un couvent (752).

Après que Childéric eut été tonsuré, saint Boniface, représentant du pape, renouvela en faveur de Pépin un usage religieux des Juifs. Il le sacra, comme le prophète Samuel avait sacré Saül, au nom de Dieu, en versant sur son front l’huile sainte. Deux ans plus tard, le pape Étienne II lui-même, venu pour demander secours à Pépin contre les Lombards, le sacra une seconde fois dans la basilique de Saint-Denis, près de Paris. Ainsi Pépin et les Carolingiens eurent un caractère religieux que n’avaient eu ni Clovis ni les Mérovingiens; ils furent les élus, les oïints du Seigneur, rois par la volonté de Dieu. Le sacre de Pépin marque le commencement de la monarchie de droit divin.

Charlemagne. — Quand Pépin mourut en 768, la Gaule entière reconnaïssait son autorité. Elle fut partagée une fois encore à la mort de Pépin entre ses deux fils Carloman et Charles. Maïs Carloman mourut en 771 et Charles se trouva seul maître. Il est resté célèbre sous le nom de Charles Grand, Carolus Magnus ou Charlemagne (771-814). Nul souverain du Moyen Age n’a autant de titres de gloire, car Charlemagne fut tout à la fois grand conquérant et fondateur d'Empire, sage administrateur, défenseur de la foi chrétienne et protecteur des lettrés.

Dans les quarante-six années de son règne, on ne compte pas moins de cinquante-cinq expéditions. Mais les guerres de Charlemagne ne sont pas comme les guerres de Clovis et de ses successeurs de simples opérations de pillage, faites principalement pour le profit qu’on en retire, c’est-à-dire pour le butin; elles sont inspirées le plus souvent par des raisons politiques et religieuses. Leur objet est d’une part de mettre le royaume à l’abri des invasions qui le menacent, d'autre part de convertir les païens, de refouler les musulmans et d'étendre ainsi le domaine de la chrétienté.

Les plus importantes des guerres de Charlemagne eurent pour théâtre l'Italie, l'Espagne, la Saxe et la Hongrie.

Guerres d’Italie. — En Italie, la première guerre fut dirigée contre le roi des Lombards, Didier, à la fois ennemi de Charle-

magne et du pape. Didier fut vaincu et détrôné, et Charlemagne, ceignant la couronne de fer, prit le titre de roi des Lombards. Dans la suite il conquit la péninsule jusqu’au Garigliano et créa le royaume d’Italie, dont il confia le gouvernement à l’un de ses fils. ”

Guerres d’Espagne. — Charlemagne poursuivit contre les Sarrasins en Espagne une guerre commencée par Pépin. Sept expéditions, en vingt ans, aboutirent à la conquête du versant méridional des Pyrénées et à la formation d’une province frontière ou marche d’Espagne, dont Barcelone fut la principale ville.

Au retour de la première expédition, l’arrière-garde commandée par Roland, neveu de Charlemagne, fut surprise et écrasée par les montagnards basques dans le défilé de Roncevaux (778). Cet incident de guerre sans importance devint par la suite le sujet d’un poème épique, la Chanson de Roland, qui fut pour les hommes du Moyen Age ce que l’Iliade avait été pour les Grecs.

‘ Guerres de Saxe. — La conquête de la Saxe fut le dernier épisode de la conquête de la Germanie par les Francs.

La Saxe était la partie de l’Allemagne comprise entre le Rhin et le royaume des Pays-Bas à l’ouest, l’Elbe à l’est, la mer au nord. Elle correspondait au Hanovre et à la Westphalie, et non pas à la Saxe actuelle. Le pays couvert de forêts, coupé de marais, était d’accès difficile. Les Saxons étaient divisés en nombreuses tribus, entre lesquelles il n’existait d’autre lien que la communauté de culte. Restés païens malgré les efforts des missionnaires, ils adoraient une idole appelée l’Irmensul.

Combattant à la fois pour leur indépendance et pour leur religion, aidés par la nature du pays, les Saxons furent de tous les adversaires de Charlemagne les plus difficiles à vaincre. Ils tinrent plus de trente années (772-804) et il ne fallut pas moins de dix-huit expéditions pour triompher de leur résistance. Les Francs opéraient de préférence l’hiver, parce qu’alors ils pouvaient aisément franchir les marais pris par les glaces, et que, les forêts étant dépouillées de leur feuillage, les Saxons n’y

‘trouvaient plus un abri aussi sûr. Le héros de l'indépendance

saxonne fut Witikind. Plusieurs fois soumis, il reprit plusieurs fois les armes. A la fin il se fit baptiser à Attigny et renonça à la lutte (785).

La guerre eut de part et d’autre un caractère sauvage. Les Saxons massacraient les corps de troupes isolés, les missionnaires, les marchands qui s’aventuraient chez eux. Charlemagne pensa les amener à se soumettre en les épouvantant: il fit en un seul jour, à Verden, égorger 4,500 prisonniers (782); puis il fit enlever des tribus entières que l’on déporta en Gaule, à l’embouchure de la Loire, et jusqu’en Italie.

Mais, en mème temps qu’il prenait des mesures de rigueur, Charlemagne faisait ouvrir des routes, établissait des garnisons, fondait des villes destinées à un grand avenir, telles que Brême, Magdebourg, Hambourg; les missionnaires, protégés par lui, entreprenaient la conversion et la conquête morale des vaincus. En sorte que, conquérant la Saxe, Charlemagne travaillait du même coup à la civiliser. Son œuvre en Saxe, et d’une façon générale l’œuvre des Francs en Germanie, fut analogue à l’œuvre des Romains en Gaule. Elle eut pour l’avenir de l'Europe la même importance: si l’on peut dire que la France— est sortie de la conquête romaine, on pourrait dire aussi que de la conquête franque est sortie l’Allemagne.

Guerres contre les Slaves et les Avars. — Maître de la Germanie, Charlemagne se trouva en contact avec de nouveaux barbares, les Slaves, établis au delà de l’Elbe, et les Avars, débris des Huns, campés dans la plaine actuelle de Hongrie. Pour arrêter les Slaves, il organisa sur l’Elbe différentes marches, entre autres la Vieille Marche, qui contribua plus tard à former le Brandebourg, premier élément de l'Etat prussien. Contre les Avars, il créa sur le Danube, à l’entrée de la Hongrie, la Marche de l'Est, Osferreich, qui devint l’Autriche. Puis il les fit attaquer chez eux. On prit et l’on détruisit leurs camps retranchés ou rings, faits de plusieurs enceintes rondes et concentriques. Les Francs y trouvèrent de grandes quantités d’or et d’argent accumulées par les longs pillages des Avars.

Charlemagne empereur. — À la Noël de l’an 800, Charlemagne se trouvait à Rome. Pendant l’office de minuit, dans la basilique de Saint-Pierre, il priait agenouillé devant l’autel,

quand tout à coup le pape Léon III lui plaça sur la tête une couronne d’or; le peuple l’acclama en criant: A Charles Auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire!” Après quoi, raconte Eginhard, l'historien de Charlemagne, le pape se prosterna devant lui “suivant la coutume établie du temps des anciens empereurs.”

En effet, ce ne fut pas un titre impérial nouveau qui fut créé en faveur de Charlemagne. L'Empire romain n’avait pas cessé d'exister. Seulement la capitale avait été transportée en Orient, à Constantinople (330) par Constantin, et depuis lors les empereurs étaient ceux qui régnaient à Constantinople. En 800, Charlemagne ayant réuni sous son autorité à peu près tous les peuples qui, dans l’Europe occidentale, avaient fait partie de l’Empire romain, et d’autre part, la couronne étant alors portée à Constantinople par une femme, le centre de l’Empire romain fut ramené à Rome. Charlemagne fut proclamé empereur des Romains. £

Le titre d’empereur jouissait encore d’un immense prestige. L'empereur était le roi des rois, et les rois considéraient qu'ils devaient lui rendre hommage. Deux rois d'Angleterre vinrent saluer Charlemagne dans sa résidence d’Aix-la-Chapelle; le roi d'Écosse, le roi des Asturies en Espagne, se déclarèrent ses fidèles. Le renom de Charlemagne s’étendit jusqu’en Asie. L’un des plus puissants empereurs arabes, le kalife de Bagdad Haroun-al-Raschid, entra en relations avec lui et lui envoya, avec de riches présents, les clefs du tombeau du Christ, comme au chef du monde chrétien.

L’Administration de l’Empire. — Autour de Charlemagne vivait un nombreux personnel qui formait le Palais. Les plus hauts dignitaires dirigeaient les affaires de l’État ou les services domestiques du souverain: l’archichapelain s'occupait de tout ce qui concernait la religion et l’Église; le comte du Palais était une sorte de ; juge suprême en même temps que le chef de l'administration civile; le chancelier était comme le secrétaire de l’Empire; le sénéchal commandait aux services de la cuisine; le connétable aux services des écuries.

Chaque année Charlemagne réunissait de grandes assemblées ou “Champs de Mai” pour délibérer sur les affaires de l’Empire

et préparer les lois et règlements appelés capifulaires. Les évêques et les grands personnages siégeaient à part; avant de publier un capitulaire, l’empereur les consultait, mais il décidait seul.

L'Empire était divisé en comtés — environ trois cents —,

. chacun d’eux administré par un comte nommé par l’empereur et révocable à sa volonté. A côté des comtes, les évêques étaient considérés par Charlemagne comme de véritables fonctionnaires ecclésiastiques. Mais comtes et évêques administraient souvent fort mal et se disputaient le pouvoir. Pour les surveiller, Charlemagne institua des inspecteurs appelés #55 dominici ou envoyés du souverain: choisis parmi les principaux personnages de l’Empire, ils allaient deux par deux, un ecclésiastique, un laïc, et faisaient quatre tournées par an.

La Civilisation carolingienne. Les Écoles. — Les siècles pendant lesquels avait régné la dynastie mérovingienne furent pour la Gaule des temps de profonde ignorance. De la mort de Clotaire I° (561) à l’avènement de Charlemagne (771) à peine trouve-t-on deux écrivains à mentionner: Grégoire de Tours (mort en 594) et Frédégaire (mort en 660). Encore la chronique de ce dernier est-elle écrite dans le latin le plus barbare. Nombre de membres du clergé savaient à peine lire et ne savaient pas écrire, et le clergé cependant était seul instruit. Les manuscrits copiés à cette époque sont pleins de fautes et très difficiles à lire. “L’indolence de nos ancêtres, écrivait Charlemagne, avait presque réduit à rien l’étude des lettres.”

Il s’efforça de la restaurer, parce que des prêtres ignorants ne pouvaient pas enseigner bien les vérités de la foi. Il voulut que chaque monastère eût son école où les moines et les clercs apprendraient la grammaire, le chant, l’histoire et la calligraphie, c’est-à-dire l’art d’écrire en beaux caractères. D’admirables manuscrits presque aussi faciles à lire que nos livres imprimés, avec de belles lettres dorées et des dessins en couleurs, sortirent dès lors des monastères. Charlemagne voulut aussi que le peuple pût s’instruire et qu’il y eût près de chaque église dans les bourgs et les villages une école gratuite tenue par le prêtre. Il fit ouvrir dans son Palais même une école où les enfants pauvres étaient reçus à côté des fils des nobles.

Cette restauration des études ne fut possible que grâce au concours d'hommes instruits que Charlemagne attira auprès de lui de tous les pays: des Italiens, comme Paul Diacre; des Irlandais, comme Clément, directeur de l’École du Palais; des Bretons, comme Alcuin. Celui-ci, né à York en Aoulerenee et mort abbé de Sdint-Martin, fut le principal collaborateur littéraire de Charlemagne.

La Légende. — Charlemagne mourut en 814 d’une pleurésie, à l’âge de soixante-douze ans. II fut enseveli à Aïx-la-Chapelle.

La légende transforma bien vite la physionomie réelle de Charlemagne. On se le représenta comme un beau vieillard à longue barbe, l’empereur à la barbe fleurie, guerrier jamais las, dont la seule vue frappe les ennemis d’épouvante, courant le monde avec ses compagnons les paladins, les douze pairs de France, allant de la Saxe à l'Espagne, et de Jérusalem à Constantinople.

“Te suis émerveillé de Charlemagne, dit le roi des Sarrasins dans la Chanson de Roland. À mon compte, il doit avoir au moins deux cents ans! Il a couru par tant de pays! Il a reçu tant de coups de lance et d’épée! Il a réduit tant de rois puissants à mendicité! Quand donc cessera-t-il la guerre?” — “Jamais,” répond Ganelon, l’ambassadeur de Charlemagne.

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