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ÉTABLISSEMENT DU RÉGIME FÉODAL

Louis le Pieux. — Charlemagne eut pour successeur son fils Louis le Pieux ou le Débonnaire. C’était un homme juste, bon, généreux, un brave soldat; mais sa faiblesse de caractère gâtait toutes ses qualités.

En 817, il partagea l’Empire en trois royaumes et mit à la tête de chacun d’eux l’un de ses fils, Lothaire, Louis et Pépin. Ce partage était fait à l’imitation du partage de l’Empire romain par Dioclétien. En théorie, l’Empire subsistait. Les royaumes n'étaient que des divisions administratives, les rois n’etaient que les premiers des fonctionnaires. Lothaire était désigné pour succéder à l’empereur et son père se l’associait.

Louis le Pieux, en 823, eut un quatrième fils, Charles, surnommé plus tard le Chauve. Louis trouva juste de lui constituer un royaume comme à ses aînés. Pour cela, il voulut prendre à chacun d’eux une part des terres qu’il leur avait données. Ils ‘se révoltèrent. En 832, Louis le Pieux fut fait prisonnier, et dut faire amende honorable à Soissons, dans l’église de Saint- Médard, en présence de ses fils, des évêques et des grands. Il déposa la couronne et l’épée, puis il fut enfermé dans un couvent.

L’injuste humiliation infligée par ses fils à l’empereur lui ramena l'opinion. D'autre part, Louis et Pépin ne voulurent pas reconnaître l’autorité de Lothaire. Louis le Pieux fut rétabli en 834. Pépin étant mort peu après, l’empereur donna sa succession à Charles le Chauve. De là un soulèvement nouveau au milieu duquel Louis le Pieux mourut en 840.

Partage de l’Empire à Verdun. — Louis et Charles le Chauve s’entendirent alors pour demander à Lothaire un nouveau par-

tage. Lothaire s’v refusa: il fut battu à Fontanet, près

d'Auxerre (841); quatre-vingt mille hommes restèrent sur le champ de bataille, au dire des chroniqueurs. Peu après, Louis et Charles resserrèrentdeur alliance. A Strasbourg, en présence de leurs troupes, ils se jurèrent “pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le leur, de se soutenir en toutes choses, comme on se doit justement soutenir entre frères, et de ne prendre aucun arrangement avec Lothaire qui puisse être dommageable à l’un des deux.” Pour se faire comprendre des deux armées, ils prêtèrent le serment, non pas en latin, mais en langue tudesque et en langue romane. Le Serment de Strasbourg est le premier document en langue vulgaire de l’histoire de France.

En 843, Lothaire demanda la paix. Pour que le partage fût fait avec équité, cent dix commissaires dressèrent un véritable inventaire de l’Empire. Le traité de Verdun donna à Louis tout le pays sur la rive droite du Rhin avec Mayence sur la rive gauche “pour sa provision de vin.” Lothaire eut pour sa part l'Italie, la vallée du Rhône et de la Saône, et la vallée de la Meuse. Il avait les deux capitales de l’Empire, Aïx-la- Chapelle et Rome, et gardait le titre d’empereur, mais sans avoir aucune autorité sur ses frères. Charles se vit attribuer tout le pays le long de la mer, les bassins de l’Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne.

Ainsi le partage de Verdun a définitivement séparé les deux extrémités de l’ancien Empire franc, la Francie orientale et la Francie occidentale. La première est devenue le royaume de Germanie, aujourd’hui l’Allemagne. La seconde est devenue la France.

Entre les deux le royaume de Lothaiïre se disloqua en moins de cinquante ans: il se divisa en royaume d'Italie au delà des Alpes; en royaume de Bourgogne, plus tard royaume d’Arles dans la vallée de la Saône et du Rhône; en Lotharingie dans la vallée de la Meuse. La Lotharingie dans la suite s’est appelée la Lorraine. Elle est depuis dix siècles le champ de bataille de l'Allemagne et de la France, qui commencèrent à se la disputer au lendemain même du traité de Verdun.

Causes du démembrement de l’Empire. — Le démembrement de l’Empire a eu pour causes, d’abord son immensité.

Un seul homme — à moins qu’il n’eût le génie de Charlemagne — ne pouvait suffire au gouvernement d’un si grand Etat.

D'autre part, les peuples réunis dans cet État n’avaient entre eux rien de commun. Saxons, Espagnols, Francs, Italiens, Avars, Aquitains, Gallo-Francs n'étaient pas de même race; ils étaient à des degrés très différents de civilisation; ils ne parlaient pas la même langue.

Les Nouvelles Invasions. — Au cours du neuvième et du dixième siècle, les trois royaumes issus de l’Empire de Charlemagne, France, Germanie, Lotharingie, se démembrent à leur tour en de nombreuses principautés. C’est alors que se constitue, dans l’Europe morcelée à l'infini, ce qu’on a appelé le régime féodal.

Ces démembrements, particulièrement en France, s’opérèrent comme s'était opéré le démembrement de l’Empire romain, sous l’action des Barbares et de nouvelles invasions.

A l’est, la Germanie fut attaquée par des peuples slaves, entre autres les Tchèques en Bohême, puis par un peuple de race jaune, les Hongrois, parents des Huns et des Avars établis dans la grande plaine du Danube.

Au sud, les Sarrasins musulmans, venant d’Afrique, ravagèrent les pays riverains de la Méditerranée, les côtes d’Italie, la Provence.

A l’ouest, par la Manche et l’océan Atlantique, s’abattaient sur la France les plus redoutables de tous les envahisseurs, les Normands.

Les Normands en France. — Les pillards normands paraissent avoir eu une préférence pour la terre de France. L’un d'eux, Regnard Lodbrog, la proclamait “bonne et fertile, et remplie de toutes sortes de biens que les habitants craintifs ne savaient pas défendre.” Ils débutèrent en 841 par le pillage de Rouen. Dès lors et jusqu’à 911, date à laquelle une partie du territoire français leur fut cédée, ils ne cessèrent pas d’assaillir le pays.

En 885, ils vinrent mettre le siège devant Paris, défendu par ‘évêque Gozlin et le comte Eudes. Ils restèrent plus d’un an sous les murs de la place, mais tous leurs assauts furent repoussés. Charles le Gros, roi de Germanie et empereur, venu

au secours de Paris, acheta la retraite des Normands en leur donnant sept cents livres d’argent et la Bourgogne à piller.

Établissement des Normands en France. — Vingt-cinq ans plus tard, plus de vingt mille Normands étaient établis à l’embouchure de la Seine. Leur chef Rollon s’était emparé de Rouen et se trouvait en fait maître du cours inférieur de la Seine et de la plus grande partie du pays, depuis la presqu’ile du Cotentin jusque vers la Somme. Le roi Charles le Simple, petit-fils de Charles le Chauve, offrit à Rollon de lui donner tout ce territoire, le titre de duc, sa fille en mariage, à condition qu'il se convertit au christianisme et qu’il reconnût le roi de France pour son souverain. Rollon accepta dans une entrevue qui eut lieu en g11 à Saint-Clair sur les bords de la petite rivière de l’Epte.

Le traité de Saïint-Clair-sur-Epte mit fin aux invasions normandes. Les Normands vinrent désormais s’établir pacifiquement dans le pays cédé à Rollon et qui s’appela, du nom de ses conquérants, la Normandie. Ce fut bientôt l’une des régions les plus prospères de la France. Rollon se montra un chef habile, fit régner l’ordre et rendit à tous une exacte justice. Les Normands se convertirent au christianisme et ne tardèrent pas à oublier la langue de leur première patrie. Devenus Français, ils gardèrent pourtant un caractère original, l'esprit entreprenant, le goût des aventures et des expéditions lointaines.

Conséquences des invasions normandes. — Les invasions n’eurent pas seulement pour conséquence l'établissement des Normands en France. Les princes de la famille carolingienne, dans la lutte contre les envahisseurs, se montrèrent faibles, incapables, et parfois même firent preuve de lâcheté. Cette faiblesse et cette lâcheté des rois contribuèrent à moditier l’organisation de la société, provoquèrent des transformations politiques et aboutirent à un changement de dynastie.

Disparition des Carolingiens. — Tout ce que les Carolingiens perdirent de popularité pendant les invasions, une famille nouvelle le gagna par l'énergie qu’elle mit à combattre les envahisseurs. Le premier personnage connu de cette famille, Robert le Fort, était un riche propriétaire des bords de la Loire. Charles le Chauve le nomma duc et le chargea en cette

qualité de la défense du pays entre les cours inferieurs de la Seine et de la Loire.

Son fils Eudes était comte de Paris quand les Normands vinrent assiéger la ville en 885. Son rôle fut héroïque: il traversa les lignes des assiégeants pour aller chercher des secours; puis, sa mission remplie, il traversa de nouveau l’armée normande pour venir reprendre sa place au danger dans Paris. Aussi la couronne de France se trouvant vacante, en 887, Eudes fut-il élu roi, bien qu’il y eût encore des princes de la famille carolingienne.

Depuis la mort d'Eudes (898) jusqu’à 987 la couronne passa

et repassa d’une dynastie à l’autre. Eudes eut ainsi pour successeur un Carolingien, Charles le Simple. C’est que les Carolingiens avaient conservé des partisans. (C’est aussi que les comtes trouvaient profitables ces changements de dynastie qui achevaient de ruiner l’autorité royale. Le dernier des Carolingiens, Louis V, disait qu’il ne lui restait plus même une pierre où reposer sa tête. Il mourut sans enfant en 987. . Alors les évêques et les comtes se réunirent à Noyon pour nommer son successeur. Il y avait encore un prince carolingien, Charles de Lorraine, oncle de Louis V. Mais, comme les Carolingiens étaient ruinés et qu’on ne pouvait plus rien espérer d’eux, on écarta Charles et l’on élut un fils de Hugues le Grand, Hugues Capet. ’ Ce fut le vrai fondateur de la dynastie Capétienne.

Les Seigneurs.—Les rois ne s’occupant pas de la défense du royaume, les grands propriétaires se mirent en devoir de se défendre eux-mêmes. Chacun organisa une troupe de soldats et se construisit un ou plusieurs camps retranchés, castella, dont les fortifications étaient encore très simples, maïs constituaient un asile suffisant pour le maître, sa famille, ses serviteurs et ses richesses. Le pays commença ainsi à se couvrir de châteaux forts.

Les petits propriétaires, trop faibles pour se défendre seuls, et les paysans qui, en certaines régions, dans la peur du pillage, n’osaient même plus cultiver la terre, vinrent naturellement se grouper dans le voisinage des châteaux forts et demandèrent aux grands propriétaires de les protéger. Cela s'appelait se

recommander. La protection était accordée moyennant certains engagements. Le protégé promettait au protecteur de lui obéir, de le servir soit par les armes, soit en travaillant la terre, et de lui être fidèle. Le protégé devenait ainsi un véritable sujet du protecteur que l’on appelait le seigneur. On obéissait au seigneur à qui l’on avait prêté serment de fidélité avant d’obéir au roi auquel on n’avait prêté aucun serment, et on n’obéit plus au roi que par l'intermédiaire du seigneur.

L'autorité directe du roi sur ses sujets se trouva ainsi supprimée. Il est à remarquer que Charles le Chauve, ne pouvant empêcher cette transformation, autorisa, puis obligea tous ceux de ses sujets qui ne l’avaient pas encore fait à se choisir un seigneur.

Les Fiefs, le régime féodal. — Dans le même temps, les fonctionnaires royaux, comtes et ducs, s’efforçaient d’échapper le plus possible à l'autorité du roi et de transformer les comtés et les duchés dont ils étaient gouverneurs en de véritables petits royaumes dont ils seraient les rois. Dès le règne de Charles le Chauve, comme le montre le capitulaire de Quierzy-sur-Oise promulgué en 877, leurs fonctions étaient en fait devenues heréditaires. Dès lors, le roi n’eut plus d’autorité réelle sur des fonctionnaires qu’il n’avait pas le pouvoir de révoquer.

Le roi resta cependant de nom maître des comtés et des du- chés; il était censé en avoir seulement abandonné la jouissance, comme fait un propriétaire qui nous loue sa maison. Les territoires ainsi cédés étaient appelés bénéfices ou fiefs. Celui qui donnait le fief s’appelait le suzerain, celui qui le recevait le vassal.

En échange de la jouissance du fief, le comte ou le duc devait, comme celui qui s'était choisi un seigneur, rendre hommage au roi, lui jurer fidélité et s’engager à le servir: à l’armée comme soldat, dans les procès comme juge. Ces services n'étaient pas dus en tout temps, ni selon le bon plaisir du roi, comme les aurait dus un sujet. Ils étaient dus seulement dans des conditions fixées à l’avance par un véritable contrat passé entre le suzerain et le vassal. Par exemple, le roi était en droit d’exiger chaque année du comte de Champagne le service à armée ou service d’ost pendant un nombre de jours déterminé, trente ou

quarante jours: son temps de service accompli, le comte avait le droit absolu de se retirer et de rentrer chez lui, fût-ce au milieu d’une expédition.

Dans son fief, le comte commandait l’armée, rendait la justice, percevait les redevances; il était roi. Comme le roi il avait le droit de guerre, le droit de battre monnaie. À son tour, il avait au-dessous de lui des gens auxquels il concédait des parties du fief ou bien qui lui avaient demandé protection. Ils lui étaient liés et il leur était lié par un contrat; ils lui devaient l'hommage; ils étaient ses vassaux.

On aboutit de la sorte et à la longue à une nouvelle organisation de la société, dans laquelle tous les hommes étaient subordonnés les uns aux autres et formaient comme une échelle. Leurs droits et leurs devoirs réciproques étaient définis et fixés par des contrats. Cette organisation est connue dans l’histoire sous le nom de Féodalité.

Les Grands Fiefs. — Vers la fin du dixième siècle, les principaux fiefs étaient, au nord de la Loire, dans la France proprement dite: le comté de Flandre; le duché de Normandie; le comté, plus tard duché de Bretagne; le comté d'Anjou; le comté de Blois; le comté de Champagne; le duché de Bourgogne.

Au sud de la Loire, dans l’ancienne Aquitaine, on trouvait: le comté de Poitiers, dit encore duché d’Aquitaine ou de Guyenne; le duché de Gascogne; le comté de Toulouse; le comté de Barcelone.

Il y avait, en outre, un certain nombre de fiefs ecclésiastiques, dont les possesseurs étaient des évêques. Les plus importants étaient les évêchés-comtés de Tournai, de Beauvais, de Noyon, de Laon, de Châlons, de Langres, de Reims.

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