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CHAPITRE

LES wCAPÉTIENSMNET ILE DOMAINE ROYAL

Les Capétiens. — De 987 à 1328, la couronne de France a appartenu à la dynastie capétienne. Cette dynastie a compté quatorze rois, dont trois, Philippe Auguste, Louis IX, Philippe le Bel, eurent une importance exceptionnelle. Mais tous les rois capétiens travaillèrent d’un effort persévérant à une même œuvre qui fut considérable, l’unification de la France, morcelée en grands fiefs depuis la fin de la dynastie carolingienne.

Le Royaume à l’avènement des Capétiens. — En 987, le royaume de France avait pour limites: au nord, la mer du Nord et les embouchures de l’Escaut; au sud, le Llobregat en territoire espagnol et les Pyrénées; à l’est, la frontière suivait à peu près l’Escaut, la Meuse depuis Mézières jusqu’à sa source, la Saône, les Cévennes, l'Ardèche et la branche occidentale du delta du Rhône.

Le royaume était composé de principautés héréditaires, duchés et comtés, les grands fiefs dont on a vu la liste précédemment. Les principautés étaient indépendantes les unes des autres. Dans chacune d’elles le duc ou le comte était souverain. Ducs et comtes étaient les vassaux et non les sujets du roi.

Le Domaine royal. — Le roi était un seigneur élu par d’autres seigneurs. Comme eux il possédait des terres, des chàteaux, des villes qu’il avait hérités de ses ancêtres; c’est ce qu’on appelait le domaine royal. Ce domaine consistait en une étroite bande de terre, une sorte de couloir resserré entre le duché de Normandie et le comté de Blois, le comté de Champagne et le duché de Bourgogne. Le domaine royal était le plus petit des grands fiefs. Le roi était le moins riche et le moins puissant des grands seigneurs.

Il n’y avait ni gouvernement ri administration du royaume.

Il n’y avait pas de fonctionnaires comme au temps de Charlemagne. Personne ne représentait le roi dans les grands fiefs; les ordres qu’il donnait n'étaient exécutoires que sur ses terres personnelles. Le roi ne gouvernait et n’administrait que son domaine.

Les Premiers Capétiens. Le Sacre.—Hugues Capet (987-996) et ses trois premiers successeurs, Robert le Pieux, Henri 1° et Philippe I“, furent donc des souverains sans grande puissance, et leur histoire qui occupe cependant un siècle (987-1 108) ne renferme aucun fait important. Ce qui ajoutait à leur faiblesse, c’est que la couronne était élective. Ceux qui avaient élu Hugues Capet à Noyon pouvaient être tentés à sa mort d’élire un autre que son fils.

Pour échapper à ce danger, Hugues Capet eut l’idée de faire élire et sacrer son fils, lui vivant. On sait quelle était l’importance du sacre. Celui qui avait été sacré était considéré comme ’élu de Dieu et les hommes ne pouvaient désormais refuser la couronne à “l’Oint du Seigneur.” Pendant deux siècles la précaution prise par Hugues Capet le fut aussi par tous ses descendants, jusqu’à Philippe Auguste. Avec celui-ci la dynastie capétienne devint assez puissante pour que personne ne pût penser à lui enlever la couronne et pour que toute précaution devint inutile.

Pendant le règne de Philippe I‘, deux grands événements se produisirent. En 1066 le duc de Normandie, Guillaume le Bâtard, fit la conquête de l’Angleterre. En 1095, la première croisade fut prêchée à Clermont, en Auvergne. Philippe [* n’y prit aucune part.

Conquête de l’Angleterre par les Normands. — La conquête de l’Angleterre par les Normands devait avoir pour la France et pour les Capétiens d'importantes conséquences. Du duc de Normandie, vassal et voisin du roi de France, elle fit un roi trop puissant pour ne pas être un vassal peu fidèle et un voisin peu: sûr. Elle engendra ainsi entre les deux maisons une rivalité qui devait durer plusieurs siècles.

L’Angleterre avait été conquise au cinquième siècle par des bandes germaniques, les Angles, —qui lui donnèrent leur nom, — et les Saxons. Entre les rois saxons et les ducs normands, des

relations s’étaient établies: c’est ainsi qu’Édouard le Confesseur, qui régnait en Angleterre depuis 1035, était Normand par sa mère et avait été élevé en Normandie. En 1066 Édouard étant mort sans laisser d’enfants, son beau-frère Harold fut reconnu comme roi par les Saxons; mais alors le duc de Normandie, Guillaume, qui était cousin d’ Édouard, réclama la couronne.

Guillaume rassembla une forte armée de 14,000 cavaliers et 45,000 fantassins, Normands et aventuriers de tous les pays. Il débarqua en Angleterre le 28 septembre 1066. Quinze jours après, à la grande bataille d'Hastings, Harold était tué, l’armée saxonne écrasée; et Guillaume se trouvait maître de tout le royaume anglo-saxon.

Louis le Gros. Louis le Jeune. — Dans le même temps, le suzerain de Guillaume, Philippe [°', ne possédait guère que ses deux villes de Paris et d'Orléans entre lesquelles le petit seigneur de Montlhéry ne le laissait pas circuler librement. Son fils, Louis VI (1108-1137), surnommé l'Éveillé, puis dans la suite le Gros, voulut mettre fin à cette situation humiliée. C'était un vrai soldat, intrépide et tenace, payant partout de sa personne, Il passa trente-quatre ans à détruire les brigands installés dans le domaine, notamment les seigneurs de Montlhéry et du Puiset. A sa mort le domaine royal était unifié et l’autorité du roi y était partout incontestée.

Avec Louis VII le Jeune (1137-1180) la puissance des rois capétiens grandit tout d’un coup. Louis avait épousé Éléonore d'Aquitaine, héritière de la plus grande partie du pays compris entre la Loire et les Pyrénées. Par ce mariage le roi était devenu le plus grand et le plus riche propriétaire du royaume. Malheureusement, au retour de la seconde croisade, il répudia Éléonore. Celle-ci reprit ses biens et épousa un vassal du roi de France, Henri Plantagenet.

Rivalité des Capétiens et des Plantagenets. — Or, Henri Plantagenet, par sa mère arrière-petit-fils de Guillaume le Bâtard, possédait déjà l’Anjou, le Maine, la Touraine et la Normandie. En y ajoutant les biens de sa femme il se trouvait maître de toute la France maritime, du cours inférieur de la Seine, de la Loire et de la Gironde: sept ou huit fois le domaine

royal. Deux ans après son mariage Henri Plantagenet devenait roi d'Angleterre (1154) sous le nom d'Henri II.

Un vassal aussi puissant était dangereux pour les rois de France. Il fallait l’abaisser, sinon les Capétiens couraient le risque d’être écrasés quelque jour par les Plantagenets. La rivalité entre les deux familles dura près d’un siècle. Elle donna lieu à une guerre qui, commencée sous Louis VII en 1154, ne se termina que sous Louis IX, en 1242. Ce fut une première guerre de Cent Ans. C’est de cette guerre que sortit en grande partie la puissance des Capétiens. Les épisodes les plus importants se sont déroulés pendant le règne de Philippe Auguste.

Pailippe Auguste. — Philippe Auguste (1180-1223) fut roi à quinze ans. Les historiens de son temps l’ont appelé prudens et sapiens, avisé et sage. Sa sagesse était souvent ruse et dissimulation. C'était un diplomate raffiné, un politique peu scrupuleux, qui jugeait bon tout acte qui lui paraissait proftable. Il était actif, patient et tenace, très habile à profiter des événements et même à les faire naître. Ses contemporains ont dit qu'il aimait la paix plus qu’un moine. En réalité, il était très brave: mais à la différence de ses contemporains, il n'aimait pas la guerre pour elle-même, pour les beaux coups d'épée qu’on y pouvait frapper, pour la réputation de preux chevalier qu’on y pouvait acquérir. Il ne la faisait que par nécessité et pour le profit. Il la fit presque constamment aux Plantagenets. Pendant les quarante-trois années de son règne il ne laissa jamais passer deux printemps sans guerroyer contre eux.

Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. — Philippe Auguste eut d’abord pour auxiliaires les fils même d'Henri LE notamment Richard Cœur de Lion. “C’est l’usage chez nous, disait Richard, que les fils haïssent le père.” Les haines des frères entre eux étaient aussi de tradition. Philippe Auguste exploita et entretint ces haines de famille. Richard s'étant révolté contre son père, il l’accueillit et le traita en ami intime: suivant l’usage du temps ils couchaient dans le même lit et mangeaient dans la même assiette. Henri II fut vaincu par les deux amis (1189). Il mourut de l’humiliation de sa défaite

et de la douleur qu’il éprouva en apprenant que son dernier fils, “son cœur, son bien-aimé” Jean sans Terre était secrètement d’accord avec Philippe Auguste et Richard.

Richard, devenu roi, d'Angleterre, et Philippe Auguste partirent ensemble l’année suivante pour la troisième croisade. Mais, en 1191, Fhilippe Auguste abandonna l'expédition pour rentrer en France. Avant de partir il jura à Richard de protéger ses terres et ses hommes “avec le même soin qu’il mettrait à défendre sa propre ville de Paris.” Richard, revenant à son tour de la croisade, tomba aux mains de son ennemi le duc d'Autriche, qui le livra à l’empereur Henri VI. Philippe Auguste offrit à l’empereur de grosses sommes pour qu’il gardât Richard prisonnier. En même temps il négociait avec Jean sans Terre; il le reconnaissait roi d'Angleterre, moyennant cession de la Normandie.

Brusquement Richard, remis en liberté contre une forte rançon, reparut. “Le diable était lâché”: Jean s’empressa d'abandonner Philippe. Une guerre de cinq années fut malheureuse pour le roi de France. L'intervention du pape amena la signature d’une trêve (1199). Quelques semaines après, Richard allait se faire tuer misérablement en Limousin devant le château de Châlus, pour la conquête d’un trésor qu’on y disait caché.

Conquête de la Normandie. — Jean sans Terre lui succèda.

Philippe Auguste se tourna aussitôt contre lui et soutint que les fiefs des Plantagenets en France devaient revenir à Arthur de Bretagne, fils d’un frère aîné de Jean. Jean se refusa à : toute restitution. Alors, agissant comme souverain justicier de ses vassaux, Philippe Auguste le cita à comparaître à jour fixé devant les juges royaux de Paris. Jean ne s'étant pas présenté, les juges le déclarèrent “félon,” c’est-à-dire coupable d’infidélité à l’égard de son suzerain, et, conformément à l’usage féodal, prononcèrent la confiscation de ses fiefs (avril 1202). Peu après, Arthur était battu et pris par les Anglais; Jean le fit transférer à Rouen et le supprima on ne sait à quelle date. La rumeur publique accusa le roi d'Angleterre d’avoir lui-même poignardé son neveu, la nuit, sur une barque au mi-

lieu de la Seine.

Philippe Auguste envahit la Normandie à l’automne de 1203. Le réduit central de la défense était le Château-Gaillard, formidable citadelle bâtie par Richard Cœur de Lion sur une boucle de la Seine près des Andelys, et barrant la route de Rouen. Elle fut enlevée de vive force après un blocus de cinq mois (février 1204). Jean cependant avait fui en Angleterre. Les Rouennais lui demandèrent secours; leurs envoyés le trouvèrent jouant aux échecs; il leur répondit sans même interrompre sa partie: “Impossible de vous secourir dans le délai voulu; faites pour le mieux.” Les Rouennaïs se rendirent (1204): Philippe se les attacha par la douceur. Il agit de même dans l’Anjou, la Touraine, le Maine et le Poitou (1205) où il paya largement les seigneurs et les villes qui se soumettaient. Jean demanda la paix (1208).

Coalition contre Philippe Auguste. — Six années plus tard il essaya de prendre sa revanche et organisa contre Philippe Auguste une coalition où entrèrent avec lui des vassaux du roi de France, le comte de Flandre et le comte de Boulogne; la plupart des seigneurs des régions flamande, belge, lorraine: enfin l’empereur Otton IV: c'était une coalition européenne, la première. Elle trahissait les inquiétudes que Philippe Auguste causait à ses voisins et par conséquent témoignait avec éclat de la puissance acquise par les Capétiens.

Jean attaqua le premier par l’Anjou. Il fut mis en déroute à la Roche aux Moines, près d'Angers (2 juillet 1214). Les coalisés du nord eurent le même sort. Le 27 juillet 1214, non

loin de Tournai, ils pensaient surprendre l’armée française très inférieure en nombre, pendant qu’elle passait le pont de Bouvines. Les Français prirent cependant l'offensive. Philippe, engagé au plus fort de l’action, fut un moment en danger de mort. L'empereur de son côté faillit être pris. La victoire fut brillamment gagnée par les Français. La nouvelle de ce succès souleva l’enthousiasme dans tout le royaume. Bouvines fut comme une première victoire nationale.

Elle eut, d’autre part, d'importantes conséquences. En Allemagne, elle entraîna la chute de l’empereur Otton. En Angleterre, elle amena une révolte contre Jean sans Terre. En France, elle assura la paix jusqu’à la mort de Philippe Auguste en 1223.

LE DOMAINE ROYAL 4ï

Saint Louis; la paix avec l'Angleterre. — Louis VIII (1223- 1226), fils et successeur de Philippe Auguste, fut aussitôt après son avènement attaqué par Henri III, fils de Jean sans Terre. Louis VIT le battit et lui enleva l’Aunis, la Saintonge, le Limousin et le Périgord. Henri ne fut pas plus heureux contre Louis IX ou saint Louis. Saint Louis, en 1242, le battit à Saintes. A la suite de cette défaite, Henri III se hâta de demander une trêve. e

En 1259, saint Louis, revenu de la croisade d'Egypte, voulut transformer la trêve en paix définitive et “mettre amour entre ses enfants et ceux du roi d'Angleterre.” Un traité fut signé à Paris. Henri III renonçait à jamais à tous les territoires conquis par Philippe Auguste. En revanche saint Louis rendait les conquêtes de son père Louis VIII. Il les rendait quoique victorieux, spontanément, pour le seul amour de la justice et de la paix. Le fait est unique dans l’histoire. Aussi le pape Innocent IV donna-t-il à saint Louis le surnom mérité d’Ange de la paix.

Le traité de Paris marquait la fin de la première guerre de Cent Ans et de la rivalité des Capétiens et des Plantagenets. Ceux-ci ne gardaïent plus en France que l’ancienne dot d’Eléonore d'Aquitaine: les pays rendus par saint Louis et le duché de Guyenne au sud de la Garonne. Les Capétiens leur avaient enlevé leurs possessions de l’ouest de la Seine et du nord de la Loire, les deux berceaux de leur puissance, la Normandie et l’Anjou, avec la Touraine, le Maine et le Poitou. Le domaine royal jadis complètement isolé de la mer, s’ouvrait désormais largement sur la Manche et sur l'Atlantique.

Cette victoire s'explique par la valeur des Capétiens, par le caractère incohérent de l’empire des Plantagenets, et par les divisions dans la famille d'Henri II.

Extension du domaine au midi; croisade des Albigeois. — Le domaine royal, agrandi au nord et à l’ouest par la lutte contre les Plantagenets, s’étendit au sud par la croisade des Albigeois. Cette croisade avait été prêchée en France, sous le règne de Philippe Auguste, par ordre du pape Innocent III, contre les hérétiques sujets du comte de Toulouse, l’un des plus puissants seigneurs du royaume (1208). Philippe Auguste,

occupé à combattre Jean sans Terre, refusa d’y prendre part. Ce fut une véritable guerre du Nord contre le Midi — gens de langue d’oïl contre gens de langue d’oc — : les Languedociens opposèrent aux Français du nord une résistance acharnée pendant près de dix-huit ans.

Une grande partie des possessions du comte de Toulouse fut néanmoins conquise par Simon de Montfort. En 1226 son fils Amaury, incapable de garder ces conquêtes, vendit ses droits à Louis VIII. Le Midi était à bout de forces. Le roi prit sans difficulté possession du pays qui s’est appelé depuis le Languedoc, et dont Beaucaire et Carcassonne furent alors les capitales. Le domaine royal touchait désormais à la Méditerranée.

Derniers Accroissements du domaine. —Lesagrandissements ultérieurs du domaine royal résultèrent non plus de la guerre, mais de mariages ou d’achats.

Philippe Auguste avait acquis déjà l’Artois et le Vermandois en épousant Isabelle de Hainaut. Blanche de Castille, mère de saint Louis, acheta le comté de Blois. Elle fit épouser à son second fils, Alphonse de Poitiers, l’héritière du comté de Toulouse; Alphonse mourut sans enfants et le comté revint à la couronne sous Philippe IIT, fils de saint Louis (1271).

Le mariage de Philippe le Bel, petit-fils de saint Louis, avec la fille du comte de Champagne fit entrer le comté de Champagne dans le domaine. Philippe acquit encore Lille et Lyon. Avec lui le royaume de France commença à déborder sur l’ancienne Lotharingie, c’est-à-dire sur la vallée de la Saône et du Rhône et les pays entre Meuse et Rhin.

En résumé, les terres directement soumises aux Capétiens à l'avènement de Hugues Capet en 987, représentaient à peine deux départements: elles en représentaient cinquante-neuf en 1328, la mort de Charles IV, dernier roi capétien.

À cette date il ne restait plus dans le royaume que quatre grands fiefs, isolés les uns des autres: comté de Flandre, duché de Bretagne, duché de Bourgogne, duché de Guyenne, ce der- ‘nier au roi d'Angleterre. Le domaine royal embrassait la plus grande partie du royaume.

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