RÉSUMÉ UE LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE
Cette période avait vu s'accomplir plusieurs transformations historiques : nous les avons signalées Tune après Tautre, en racoutanl les laits généraux^ et maintenant nous les embrasserons dans leur ensemble, en jelanl un coujj d'œil rapide sur la condition politique, sociale et religieuse des populations gallofranques, durant la première dynastie et à Favénement de la race carlovingienne.
Dans les provinces orientales de la Gaide , dans les contrées austrasiennes l'empire romain avait disparu même avant Tinvasiou de Clovis : les patrices , les Césars , les empereurs avaient bien conservé sur ce pays une autorité fictive; niais T élément barbare y dominait presque seul , et c'était l:i tme Gaule germanique, et non une Gaule romaine , avec cette diHërence, néanmoins, que les populations étaient catholiques et se rattachaient, par le lien religieux, à l'Église et à l'empire d Occident, (let empire une fois détruit, il ne restait plus dans la Gaule orientale, entre la Meuse et la IVonlière, ijuc des p( iiplades livrées aux caprices de la force, toujours pillées ou refoulées par les barbares , et dont le territoire était sans relâche envahi, découpé et partagé au profit des hordes d*outre-Rhin , qui le traversaient en ennemies, ou s*y
établissaient par droit de conquête. Depuis Ârio\isle jusqu'à Pbaramond de douteuse mémoire , la Germanie avait débordé presque sans relâche sur la rivegauclie du grand fleuve, et s'était étendue^ comme par alluvion, jusqu'à la limite des Vosges et des Ardennes, subissant ou rejetant la suzeraineté de Rome y selon que Rome était victorieuse ou vaincue. Lors donc que Clovis eut porté le dernier coup à la domination romaine dans les Gaules, FAustrasie se trouva tout naturellement constituée; elle était franque , elle demeura telle , et TélémenL romain , vaincu et oublié y n'essaya ni de résister ni de réagir : loin de là 9 il se vit de plus en plus absorbé par l'élément germanique , à mesure que de nouvelles hordes barbares f franchissant à leur tour la barrière du Rhin, venaient imposer à la Gaule orientale d'autres conquérants et d'autres hôtes.
Un mouvement inverse se produisit en Neustrie. L'armée franque victorieuse à Soissons ne se composait que de quelques milliers d'hommes ; et les conquérants , après avoir enlevé aux vaincus les domaines qui se étaient à leur convenance, se trouvèrent bientôt en grande minorité vis-à-vis des Gallo-Romains, et se laissèrent en quelque sorte absorber ou dominer par les races indigènes dès que l'ordre fut établi, et qu'une politique de conciliation et de fusion prévalut dans les conseils de Clovis , de Cbildebert et de Clotaire. Aux leudes francs^, grossiers, rudes et jaloux des vieux privilèges germaniques , les rois mérovingiens ne tardèrent pas à préférer ces riches Gaulois, ces Romains façonnés à
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rarbitraire impérial , qui payaient rimpot saus murmure^ et obéissaient par tradition ou par oonscienèe.
Il y eut bien, sous Chilpéric et sous Frédégonde, quelques symptômes de résistance de b part des grands ou de la multitude , mais on en vint a bout par la violence et la ruse ; et la Neustrie , sans abdiquer entièrement les formes et les institutions de la Germanie , consentit généralement à ne contester aux rois ni le pouvoir législatif qu'ils s'attribuaient, ni les prétentions fiscales à Taide desquelles ils grossissaient leur épargne. L'élément gallo-romain prévalut ; les hommes de race franque , sans renoncer expressément à leurs privilèges, les oublièrent , cessèrent d'en revendiquer l'exercice , et préférèrent peu à peu, à l'état de hordes conquérantes et aux joies périodiques de la guerre et du pillage, la jouissance du bien-être matériel, le repos, la sécurité, la richesse agricole, enfin tout ce qui pouvait contribuer à les assimiler à la société romaine.
En Bourgogne , la condition respective des races variait ; moins soumise à l'arbitraire des rois que la population neustrienne , la Bourgogne n'avait pas la rudesse sauvage et brutale des Austrasiens; les Francs étaient clair-semés sur ce territoire; en revanche, on y rencontrait fréquemment les descendants et les héritiers de ces vieux Burgondes, « géants de sept pieds , » qui s'étaient montrés doux à Tégard des vaincus , respectueux en face dqs empereurs d'Occident, et fort disposés à ne faire qu'un seul peuple avec les Gallo-Roniains. Insensiblement les deux races s étaient mêlées; elles cessaient de rappeler leur
as GAQLK PRANQmS. — MÉROTOIOlItlfS.
origine avec oi^eil ou défiance, et les hommes d'origine romaine f riches, libres et respectés, trouvaient dans leur puissance territoriale, et dans Taccession presque exclusive aux dignités ecclésiastiques, assez de points d'appui pour prévaloir et pour dominer. £n revanche, se dégageant des traditions impériales, ils acceptaient, pour leur part, les prétentions et les privilèges de la haute aristocratie burgondienne; ils n'entendaient pas se soumettre à tous les caprices des rois mérovingiens , ils voulaient être gouvernés séparément; ils établissaient leur propre indépendance; ils détestaient le joug delà Néustrie à peu près autant que celui de l'Austrasie; ils intervenaient dans les affaires de l'État par leurs évéïfues et par leurs chefs de clans; et, à mesure qu'ils s'isolaient de leur force , ils commençaient , mieux que partout ailleurs, cette vigoureuse et universelle hiérarchie de seigneurs et de clients qui , plus tard , reçut la dénomination historique de régime féodal.
Notre pensée serait mal comprise si les observations qui précèdent étaient appliquées dans un sens absolu , au lieu d'être entendues dans un sens gé- . néral, et en tenant compte des exceptions et des nuances. 11 est évident que trop d'intérêts conununs, trop d'événements mettaient en contact les populations d' Austrasie , de JNeustrie et de Bourgogne , pour que des distinctions tranchées et précises s'établissent entre elles, de tella façon que l'Austrasie ne fût qu'une société germanique, la Neustrie un royaume gallo-romain , la Bomgogne une contrée soumise à une aristocratie de leudes et d'évéques. Ces grands
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traits convieunent bien, dans leur eusemble, à chacun de» irois pays ; mais à chaque pas on renoontraît des faits exce})tiomiels, des situations isolées, en dehors des règles générales que nous venons d'indiquer. L'histoire ne procède pas par définitions absolues : les observations que nous venons de consigner sur la diversité sociale et politique des trois royaumes francs ne seront donc d'une vérité exacte que si Ton envisage la masse des faits, et non les détails. Dieu nous garde de l'esprit €le système qui , à la réalité , substitue le rêve !
Si Ton s'est bien pénétré des événements dont nous avons donné le récit , on se fera une idée juste de ce que fut l'Aquitaine depuis que les armes de Clovis avaient enlevé ce territoire à la domination des Wi* sigolhs. Nous croyons qu'il est superflu de constater ici , une fois encore , que les contrées qui s'étendent de la Loire aux Pyrénées, et plus particulièrement celles qui avoisiuent l'Lspagne et la Méditerranée y ue subirent jamais que malgré elles le joug des Francs; qu'elles eurent horreur de la souveraineté des barbares ; qu'elles ne cessèrent de se révolter et de s'af* franchir, et qu'elles ne furent presque toujours, pour les rois de INeustrie et d'Austrasie, que des champs de bataille et des théâtres de pillage. Soustraites pour la plupart aux lois des VV isigoths et des Ostrogoths, la Novempopulanie, la Provence, l'Arvemie , les riches provinces qui plus lard reçurent les noms de Poitou , d'Anjou , de Berry , de Languedoc, de Béam et de Guyenne, cherchèrent toujours à vivre de leur vie propre , à reconstituer la natio-
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nalité gallo-romaine , à briser le joug odieux des barbares; et si elles sucoombèrent dans la lutte ^ elles ne cessèrent jamais de reprendre les armes.
La langue teutonique prévalait en Austrasie, la langue romaine en Neustrie : ce simple fait devrait suffire pour déterminer les tendances sociales et politiques des deux peuples, et pour établir les différences que nous avons signalées tout à l'heure. Quant à la prépondérance qu'ils exercèrent sur les affaires de la Gaule , elle varia : d'abord elle appartint à la Neustrie, et nous avons vu que TAustrasie en fut investie à son tour.
Depuis Clovis, quatre rois réunirent sous leur sceptre toute la monarchie franque , et ce furent tous des rois de Neustrie. Ils durent cette situation moins au hasard qu à différentes causes , parmi lesquelles nous devons mentionner la position centrale du royaume de Paris par rapport au reste de la Gaule , la supériorité de civilisation et de richesse qu'assurait à la Neustrie la population romaine, l'extension rapide que prit, dans cette contrée, l'autorité royale, et les fluctuations que faisaient subir à 1* Austrasie les luttes intérieures , les nouvelles invasions germaniques , et les guerres continuelles entreprises du côté de la Saxe et de la Thuringe. L' Austrasie , d'ailleurs, ne se résigna point à subir sans protestation la prépondérance de la Neustrie, et une lutte tantôt sourde , tantôt déclarée, exista entre les deux rovaumes et les deux nationalités. A la superficie , cette lutte opiniâtre empruntait d'autres noms et d'autres prétextes ; mais là où 1^ chrouir|ue ne signale ((ue la rivalité de bru-
MBUii:iU£ fiT ▲liftTAAlîlfi. 121
nebault et de Frédégonde , là où n'apparaissent que des querelles de priocesy de leudes et de maires , on découvre qu'il y avait un dëbat plus sérieux , des causes de guerre plu& vivaces et plus profondes , un conflit entre ce que nous pourrons appeler, avec Thisioire^ la France roiuaiue {Francia rotnaïui) et la France germanique {^Francia ieutonica).
Théodébert, Sigbebert, Gbtldebert, Brunehault même, ne purent faire triompher TAustrasie dans sa lutte contre la Neustrie. Ce qui leur manqua , ce ne fut point Taudace, ce ne fut point le génie ; ce fut Tadhésion de TAustrasie elle-même. Tandis qu'ils voulaient humilier la Neustrie comme royaume rival, ils cherchaient à établir en Austrasie la monarchie roniainCi avec son cortège d'arbitraire et ses habitudes fiscales ; et les grands d' Austrasie, en vrais (>erniains, s'insurgèrent constamment contre cette politique, et la firent échouer. L' Austrasie ne commençadonc à prévaloir que lorsque ses intérêts , ses privilèges et ses droits furent représentés, non parles Mérovingiens toujoursdisposés au despotisme, mais par une famille d origine austra* sienne, qui confondit ses propres volontés avec celles des grands d'Austrasie, et qui représenta réellement l'antique aristocratie franque. La famille des Pépins eut le bonheur et la gloire de remplir ce rôle : du jour où elle lutta pour les intérêts de F Austrasie, ceux-ci prévalurent ; du jour où elle triompha à la bataille de Testry (iiS-j) , la Neustrie vit la prépondéi^ance éciiapper de ses mains débiles. Les rois issus de Cllovis gardèrent bien encore pour quek|ue temps la couronne, mais déjà les Carlo\ingiens régnaient
1^22 GAULK FRANQUB. MÉROVINGIENS.
seuls et sans contrôle ; et quand Pépin le Bref monta sur le trône , devenu vacant par la déposses&iûu de Cbildéric III, il y avait plus de soixante ans que la
rSeustrie était vaincue, et subordonnée à sa rivale. Sous ce point de vue dcMic, Tavénement de la seconde dynastie fut comme une seconde invasion des races germaniques dans la Gaule. Retenons bien le caractère de ce grand fait historique, parce qu'il nous donne d'avance 1 explication des nouvelles tendances qui vont être imprimées au génie et à la puissance de la nation franque, sous les rois issus de Cliarles Martel et de ses fils.
En résumant l'histoire de l'établissement de dovis
dans les Gaules, nous avons fait connaître ce qu'étaient les institutions politiques et sociales des Francs. Deux siècles plus tard, au déclin de la race mérovingienne, ces lois étaient demeurées les mêmes, du moins en principe : mais dans l'application, et par la pratique des choses, le droit s'était peu à peu modi* fiéy et la condition primitive de la royauté, des personnes et des terres avait subi de profondes altérations , dont il est nécessaire de tenir compte.
Et d'abord la royauté avait eu des phases difS^rentes en Austrasie, en Neustrie, en bourgogne et en Aquitaine ; et c'est ce que perdent trop souvent de vue les historiens qui d'ordinaire , lorsqu'ils ont à caractériser la royauté mérovingienne^ ne l'envisagent que telle qu'elle fut en Neustrie. La royauté, dans ce dernier royaume, perdit promptementses allures germaniques; d'élective, elle devint héréditaire presque sans transition aucune , et le contrôle de la nation
TRAimPOMUflOIIS DB Là HOTAOTÉ» 428
OU le droit électoral se réduisit à une acclamation de pure forme, à une adhésion que ntd ne pouvait et ne
devait refuser. C'est là l'un des sympt6mes les plus sérieux de la réaction des populations gallonromaines contre les hordes conquérantes. Or, rien de semblable ne se produit en Austrasie. Ce sont les Francs d'Austrasie qui forcent Thierry, fils de Glovis, de les conduire en Arvernie et de leur procurer des occasions de pillage ; ce sont les leudes austrasiens qui se jettent sur Clotaire l", le terrassent, et le contraignent de déclarer la guerre aux Saxons ; ce sont eux qui, à Tavé* nementdeThéodebert se prononcent en faveur de ce prince, et le maintiennent roi malgré ses oncles; ce sont eux qui luttent avec mie persévérante audace contre Brunehault et ses fils, leur inarcliandenl l'obéissance, et imposent plus tard à Clotaire 11 d'abord le supplice de Bnmehault leur ennemie, puis l'obli* galion de donner Dagobert i " à TAustrasie, pour ré» gner sur elle, pour la constituer de nouveau en royaume séparé, et la gou\erner sous la surveillance et la tutelle de l'aristocratie, représentée par les maires du palais. Enfin, c*est en Austrasie que s'éteint d'abord la royauté mérovingienne ; c'est là qu'elle s eli'ace sous le second des Pépins, quatre-vingts ans avant de disparaître du soi de la ^custrie et même de la bourgogne. Et quant à la Bourgogne, qui ne comprend qu'à dater (le Dai^obcrl I" Cldc (llovis 11 elle nVsl soumise que de nom aux rois mérovingiens, et qu'eu réalité elle appartient à ses grands, à ses seigneurs, àsesévéques, toujours disposés à s'artrancbir du joug de la Neustrie ? Le jour où le maire du palais Ébro'in osa
iâi QAMLK FAAMQUfi. — MSaOVllIGISHfi.
proclamer roi de Neu$trie et de Bourgogne le prince mérovÎDgien que sa néissaoce appelait au trône , ce fîit la Bourgogne qui protesta contre cette entreprise du maire, et leva une armée pour faire respecter le droit d'élection réservé aux Francs^ ou les privilèges des nialls nationaux. N'est-il pas évident que la royauté mérovingienne, nonobstant les tentatives de Gontran, n'avait point en Bourgogne l'autorité et Tindépendance dont elle était investie à Paris et à Soissons j et qu'il n'est pas permis de lui attribuer un caractère égal dans toute la Gaule irauque? Si cela est vrai pour
son doit'On reconnaître qu'il en était ainsi des pro* vinces d'Aquitaine, de Wasconie et de Provence- Là, comme on n'a cessé de le dire, les rois n'étaient que des chefs de bandes que le midi de la Gaule n'appelait rois et ne reconnaissait pour tels que lorsqu'ils étaient victorieux, armés, et en état d'imprimer la terreur. Dans les temps ordinaires, les peuples du Midi ne connaissaient pas même les noms de ces prétendus rois; et on les voyait se grouper autour de leurs princes nationaux, sous les ordres des ducs et des comtes particuliers qui les conduisaient à la guerre ; et certes il ne serait possible à aucun historien de définir exactement dans quelles limites et sous quelles apparences se produisirent la royauté d'Eudes, les actes souverains de ses héritiers Hunald et Waïfer, le gouvernement administratif et militaire d'Amandus, chef des Wascons, de Lupus, de Boggis et de Bertram, qui furent revêtus du même titre.
Si les conditions de la royauté mérovingienne ne