DIVERSITÉ DBB LOIS ET DES COUTUMES
peuvent être l)ien déterminées, parce qu'elles ne cessèrent d*étre différentes selon les peuples et selon les lois , on doit admettre qu'il en fut de même de la condition des personnes , et que celle-ci, aussi bien que la puissance royale , se modifia diversement et gravement depuis la morl de Clovis et rétablissement de la monarchie galio-franque. Dans tous les cas , il est impossible de supposer qu'elle eut, dans ces transformations successives , uu caractère semblable en Neustrie, en Austrasie, en Bourgogne et en Aquitaine.
Les différentes classes de la population soumise aux
rois mérovingiens n'avaient point entièrement conservé entre elles ces rivalités j ces haines et ces défiances que la conquête avait naturellement fait naître ; Thabitude de la vie y les relations permanentes, et surtout la communauté des croyances religieuses, avaient peu à peu émoussé l'orgueil des conquérants, diminué les exigences des vainqueurs , et disposé les vaincus et les anciens colons à subir sans murmure ce que, dans les temps modernes, ou a appelé les faits accomplis. Toutefois il est à remarquer que les Gaulois avaient conservé, autant que possible, leurs vieilles lois et leur régime municipal, tandis que les barbares ne s'étaient point soustraits aux règles tracées par la loi salique , et par les autres codes édictés eu laveur de leurs ancêtres goths , burgondes, bavarois, ripuaires. Un demi-siècle après Texlinction de la race mérovingienne, Agobardus écrivait à l'empereur Louis le Pieux : « On voit souvent converser ensemble cin(( « personnes, dont aucune n'obéit aux mêmes lois. » Au
126 GAULE FRANQUS. — VÛlOVUiftlfiNft.
tond, ce n'était là que Tapplication de la tradition toujours en vigueur chez les nations germaniques, tradition qui consistait à respecter les lois des vaincus, autant que ce respect pouvait s'accommoder avec les droits et les nécessites de la conquête. Dans les provinces envahies par les Francs, le droit romain continua de subsister en faveur des indigènes à titre de droit personnel , et le droit germanique de la tribu conquérante devint droit territorial , parce que son empire s'étendait à tous les habitants du territoire, sauf l'exception autorisée en laveur des Gaulois : ceux-ci conservaient toujours, comme on Ta vu plus haut, la faculté de renoncer à la loi romaine, et de se placer sous l'empire de la loi saiique. INous avons déjà constaté que les Wisigoths, tant qu'ils furent maîtres «l'une portion des Gaules, y maintinrent le droit romain en faveur des vaincus, et qu'il en fut de même chez les Burgondes. Le principe des droits personnels est posé d'une manière explicite dans les formules de Marculfe, où nous voyons , par une instruction à l'usage d'un duc ou d un comte^ que les I Vancs , les Burgondes et tous les autres peuples de la Gaule doivent être régis d'après leur droit. Cette situation n'avait rien d'obligatoire pour les justiciables, en ce sens qu'elle constituait un privilège auquel les indigènes pouvaient se soustraire, eu réclamant la faculté d'être jugés désormais selon le droit des conquérants. Les femmes suivaient le droit de leurs maris ; devenues libres, elles reprenaient leur droit d'origine. Quant aux églises , considérées comme personnes juridiques, elles suivaient ordinairement le droit romain. Pour
DivBMiTÉ m LOIS BT DM cmmnÊ». 187
les affranchis , la œutume variait ; mais, en général , les individus de cette catégorie suivaient le droit de la nation sur le territoire de laquelle ils étaient ués^ même dans l'esclavage* On sent tout ce que de pareilles combinaisons renfermaient de propre à alléger les misères issues de la conquête, et à disposer les Romains et les barbares à mêler leur sang par des al« liances et à ne Taire qu'un seul peuple : et loulei'ois la fusion fut lente> graduelle , presque inaperçue; et l'histoire a beau remonter dans le passé, elle ne saurait jamais indiquer avec certitude T heure où le vaincu pardonna au vainqueur, celle où Tliomme de la race germanique fit plier sou orgueil jusqu'à voir dans Tindigène gaulois un égal ou un frère.
T.e Gallo-Roniain , aussi bien que le Franc et T honniie d'origine germanique , était appelé par le roi à la condition deleude, de fidèle, de convive, d'antrustion ; on hii confiait les gouvernements des provinces , on le faisait duc et comte ; et si , en cas de meurtre commis sur sa personne , le wehrgeld faisait quelque fois sa part plus humble que celle de son collègue de race Iranque , son autorité administrative, militaire, ju- ' diciaire, n était pas pius contestée que celle du barbare.
En Aquitaine, depuis la retraite des Goths, la loi romaine, le régime municipal de 1 empire continuaient de régir la plupart des habitants , et laissaient subsister dans les villes, dans les cités inq)ortantes, certaines traditions républicaines, des libertés et des privilèges qui traversèreul les siècles. Dans les campées, le colon, le petit propriétaire , étaient heu-
438 PRAMOUB. — MftOVlHGiniB.
reuxy ety paternelleinent administrés, ne redoutaient guère que l'apparition imprévue et d'ailleurs trop fréquente des iiordes venant du Nord. Les hommes libres se groupaient militairement autour de leurs ehefs locaux , de leurs seigneurs héréditaires , et leur obéissaient à titre de clients et de fidèles , comme si la subordination en pareille matière eût été de droit naturel. £n INeustrie , en Bourgogne , et surtout en Àustrasie, on avait vu en présence, durant deux siècles , les essais du système monarchique , les débris des institutions libres en vigueur avant la conquête, et enfin les éléments du régime aristocratique qui, par la combinaison de l'état des terres avec Tétat des personnes, devint le régime féodal. Nous savons déjà . ce que devint la royauté ^ or, Taltératiou du système de liberté germanique ne fut guère moins rapide : les hommes libres , disséminés sur un vaste territoire , perdirent peu à peu l'habitude de se rendre dans les plaids locaux que présidaient les centeniers et les comtes , parfois même les dizainiers. A mesure que disparaissait, par la désuétude, la juridiction des assemblées d'hommes libres , on voyait s'établir, se fortifier sans relâche la juridiction des propriétaires sur les habitants de leurs domaines ; et la justice appartint bientôt moins aux juges nationaux et aux plaids , qu'aux propriétaires des grands alleux ou des grands bénéfices , entourés de leurs compagnons , de ' leurs leudes , de leurs colons et de leurs serfs. Les • institutions semblaient s'eifacer au milieu de la confusion et de la violence qui dominaient seules le payS| et de toutes parts on négligeait les plaids locaux ,
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ȃGABSNCR DBS INSTITUTIONg. 129
tantôt parce que les liomiiies puissuiiU les considrraient comme une entrave inutile , tantôt parce ((u'ils cessaient d'offrir une véritable garantie aux faibles. Ainsi le système aristocratique gagnait seul du terrain , et toutefois il était loin d^avoir atteint Forganisation puissante, la stabilité^ redoutable dont nous le verrons plus tard étayé. On s'essayait à établir la féodalité, sans réussir encore à la constituer. I^s relations des hommes libres, soit entre eux , soit avec les habitants de leurs terres , n'étaient régies par aucun principe bien commun , par aucune forme déterminée : la force en faisait Timique base , et audessous d'un pareil système on entrevoyait |)arl()ut des symptômes de dissolution et de désordre. Aussi vit-on bientôt tomber en décadence ces asseml)lées nationales qui n'avaient été réellement sérieuses et fortes qu'en Germanie, alors que la tribu ou la bande guerrière constituait ce qui plus tard devint le peuple. IJu jour où la conquête et l'établissement territorial des Francs dans la Gaule eurent dispersé les hommes et introduit entre eux de grandes inégalités, les assemblées générales devinrent inutiles et impossibles : inutiles, parce que les lionnnes libres ne se préoccupaient désormais que des intérêts locaux ; impossibles, eu égard au nombre, aux distances, aux obstacles matériels de toute nature qui empêchaient un peuple de se rassembler tout entier, et de se transformer en sénat délibérant. Les assemblées générales de la nation disparurent donc lor^ue cessa l'égalité ^ des forces individuelles; et il faut bien se ganler de
prendre au sérieux ce que les chroniques ont dit de T, m. »
430 6AULB FRAMQUB. — llÉII(mM6nN8.
certains plaids royaux , lorsqu'ils les ont confondus avec la nation entière des Francs : sous le déclin de la race mérovingienne il n'y avait plus là que des réunions de seigneurs j d'éyéques ou de leudes , qui n'avaient ni la prelention ni la puissance de représenter le pays, et qui ne servaient désormais qu'à régler certains différends avec la royauté , qu'à asseoir et à étendre le privilège des possesseurs de bénéfices , qu'à stipuler, en faveur de telle ou telle classe , des concessions ou des garanties.
Insensiblement la classe des hommes libres (abriinans et rach imbourgs) disparaissait , pour faire place à la souveraineté exclusive des leudes : les uns s'appauvrissaient de jour en jour, et devenaient colons ou seris ; les autres , à la liberté du citoyen qu'ils étaient impuissants à sauvegarder, laissaient se substituer peu à peu la liberté restreinte du client et du vassal. Tout concourait à faire descendre à l'état de servage les hommes d'existence médiocre y et à attirer vers la condition de leudes les bommes de quelque valeur. Insensiblement les leudes constituèrent à eux seuls la véritable nation franque; les rois et les bommes puissants s'ei't'orçaient sans cesse d'abcrottre le nombre de leurs fidèles, de leurs clients; ils accueillaient les pauvres et les riclies ; et comme , au demeurant y le printie ne pouvait compter que sur ses leudes, il s'attachait avec un soin persévérant à les retenir auprès desapersonney et à en appeler d'autres , tantôt par des concessions de bénéfices, tantôt par des emplois publics et des charges de cour. Les grands propriétaires agissaient, dans leur sphère, par
TnmAMGBS TKE8 L'ORDRB FÉODAL. i31
les mêmes moyens , et chacune de leurs puissantes familles devenait, à peu près comme la maison royale y le centre d'une société particulière , fondée sur les engagements d'homme à homme et siu* les services personnels. Ce mouvement ^ qui ne cessa de se produire, eut évidemment une grande influence sur la fusion des races. Le titre d'antrustion du roi, de fidèle ou de leude du prince ^ appartenant au Romain non moins qu'au Franc , fut bientôt préféré à la coiidition primitive d'iioinme libre , de barbare possesseur de terres allodiales ; et il se forma chez les (iallo-l^rancs une sorte de noblesse? hiérarcliicjue , au sommet de laquelle se trouvaient le roi, puis le maire , puis les grands propriétaires d'alleux, et qui, semblable en cela à la noblesse de la Rome impériale , se composait de courtisans , de clients , de convives , (le dignitaires publics , d'offîcîers du palais, qui , tous ensemble 9 formaient la classe des bénéficiers ou des leudes. Que les bénéfices royaux, que les emplois et les offices, de viagers, de personnels, de révocables qu'ils étaient encore y devinssent héréditaires , inamovibles et de possession certaine , et le régime féodal allait succéder au régime barbare.
La société gallo-franque n'en était point encore venue là vers le milieu du huitième siècle; mais elle se hâtait vers ce but, et c'est dans ce sens que depuis le règne deClovis elle avait subi, sous le double point de vue des institutions et des personnes , les transibrmations que nous venons d'indiquer.
Sous le rapport de la civilisation chrétienne , le mouvement qui se produisait dans les esprits et dans
132 GAULE FRANQUE. — MÉROViNGIBNft.
les choses nous semble mériter une mention spéciale.
On a pu voir, par le récit des faits historiques,
comment après la conversion de Clovis les Francs s'étaient mis au service du christianisme, et par quels merveilleux effets de la protection de Dieu ils avaient grandi, ils étaient devenus forts , à mesiu*e que, nonobstant la grossièreté etTignorancede leurs mœurs, ils avaient rempli la mission de travailler à rendre rÉglise catholique grande et forte.
Lorsque Clovis disait , « Je ne puis souffrir que les ariens possèdent la plus grande partie des Gaules, » il afTectait évidemment un zèle religieux destiné à servir de masque à son ambition ; mais , par cela même que pour se faire suivre des Francs il invoquait ce pieux prétexte, il démontrait que le mobile religieux était déjà, pour les barbares, l'un des plus puissants , l'un des plus nobles auxquels il fût permis d'avoir recours. Dès ce moment les Francs commençaient la politique du moyen âge, qui se résuma en ce peu de mots : Le glaive et le sceptre mis au service de la ioi. Convertis à la religion catholique, les Francs hé-; ritèrent légitimement des droits de cet empire romain qu'avaient renversé les barbares , et dont la seule raison d*étre, dans ses dernières années, fut la nécessité de sauvegarder la civilisation et la vérité religieuse. A ce titre, les Francs mirent fin, autant qu'il dépendait de leur courage , aux invasions des barbares ; ils fermèrent aux races du Nord les barrières du Midi ; ils constituèrent définitivement, dans Tordre des faits matériels. Ta société qui, depuis des siècles, se glorifie du
ClVlLi6AT10M CHRÉTIENNE. 133
nom de chrétienté ; et s'ils ne furent purs ni d'excès ni de violences, avant de^^s juger nous nous souviendrons que saint Remy répondait aux détracteurs de Clovis : « Il faut pardonner beaucoup à celui qui s'est fait le « propagateur de la foi et le sauveur des provinces. . »
Le mouvement qui tendit à christianiser les Francs, leurs lois , leurs institutions , leurs personnes , ne fut pas l*œuvre d'un jour, et les générations de l'époque mérovingienne le virent s'accomplir avec lenteur et par degré* £n Neustrie, comme on a pu le voir, l'autorité royale, exercée par Qotaire et Childebert, était souvent consacrée à faire respecter les décisions des évéques et les commandements de TÉglise. Les
évêt|ues étaient chargés par le roi de surveiller les actes des tribunaux, et, enTabsence du prince, de corriger les erreurs des juges. On peut se rappeler que rassemblée nationale qui siégea à Paris en 6 1 4 se composait presque en entier d'évéques, qu'elle lut plutôt un concile qu'un plaid, et que les évéques usèrent de leur autorité et de leur droit pour réformer et modifier, dans le sens de l'Évangile, les coutumes et la législation à demi-sauvage des peuples francs. Vers le même temps, saint Amoud et Pépin de Landen tra- \ aillaient à leur tour à corriger, dans l'intérêt de la foi et de la justice , l'administration et les lois du royaume d'Austrasie. Le clergé catholique, en intervenant ainsi auprès des chefs de la société barbare , gardait, plus qu'on ne le pense, les formes de la prière ol (lu respect ; et c'était avec une fermeté douce <|u'il enseignait les rois. « Oroi très-pieux, ccrivait.un, évé- « que à Clovis 11, fils de Dagobert , vous deve% repas-
i34 GAULE FRAIHKIIB. — MÉKOVUffilBNS.
n ser très-fréquemment les saintes Écritures, pour y « apprendre Thistoire des anciens rois qui furent a agréables au Seigneur... Ils prêtèrent toujours un m coeur attentif aux avertissements des prophètes : de
« tnènie, très-glorieux seigneur, il faut que vous écoua tiez aussi les évéques. » Le pieux conseiller plaçait ensuite sous les yeux du jeune roi Qovis les exemples de ses ancêtres Childebert et Ciotaire TAncien, et , ignorant sans doute l'histoire des crimes de ce dernier prince, il en faisait, fort charitablement, un homme juste dans ses œiwres, un pontije dans le siècle, 11 ajou* tait : <r Vous donc , mon très-doux seigneur, puisque ce vos pères ont eu tant de sagesse et de doctrine^ « conduisez- vous en toutes choses comme il convient « à un roi; que jamais la colère ne soit maîtresse de a votre âme... Apaisez doucement les clameurs du a peuple, et corrigez sévèrement les mauvais juge», a Gardez à une seule épouse la foi nuptiale... GouverfiL nez ce qui reste de la race des Francs, je veux dire « leurs fils , non avec la durelr d'un tyran , mais avec <K Taifection d'un père. » Heureuse laGaule, si ces avis paternels eussent toujours été docilement reçus ! mais on ne pouvait encore planter T Evangile dans la société sans rencontrer des amas de pierres et de ronces, et la moisson ne répondait pas aux espérances de l'Église. C'est surtout eu Austrasie que les traditions du [)aganisme germanique étaient profondément enracinées. Là , sous le règne des Mérovingiens , on vit bien souvent à la table royale les sectateurs d'Odin prenant place à coté des évéf[ues et des moines. Les bords de la Meuse et de TEscaut servaient de refuge à une ido-
LB PÀ6AX18II1* — LU ORDUS MOMASnQinS. 138
lAtrie qui s'attachait aiu arbres des forêts , aux eaux des finntaines , aux dieux de pierre et de bronze que
Rome avait délaissés; rauachorèle Wuiiilaicli jeûnait et priait pour déterminer les païens du pays de Trêves à renverser la slalue de Diane; le diacre (lalliis ayant mis le feu au temple des idolâtres de G>logne| ceux-ci, loin de se renfermer dans l'obscurité et l'oubli, osèrent poursuivre le courageux chrétien jusque dans le palais du roi Thierry. Plusieurs de ceux qui se disaient convertis porlaienl en secret des amulettes, consultaient les augures , sacrifiaient au bord des fontaines ; parfois on voyait passer dans les campagnes de longues processions d hommes promenant les images des busses divinités, et jusque dans les villes les
prêtres du Seigneur voyaient porter atteinte à leur dignité et à leur saint caractère. Ou sent que, pour ramener ces Austrasiens rudes et sauvages à l'humble pratique de la foi chréueauc , il fallut de longues années et de nombreux efforts, que la charité osa seule envisager sans ellVoi. Kt d'ailleurs le mai cl les (»bs- Ucles ne résidèrent pas seulement dans la population laïque ignorante, ou attachée aux pratiques païennes, l^es barbares, à leur tour, entrèrent dans T Église, en* vahirent le sacerdoce, s'emparèrent violemment de répiscopat, et portèrent le trouble et le scandale jusque dans le sanctuaire. Alors diminuèrent les conciles et les synodes provinciaux, qui avaient rendu tant de services à l'église des Gaules ; et le clergé , surtout en Austrasie, eut besoin de voir surgir au milieu de lui, autour de lui , tantôt des cliels d dite, tantôt des institutions protégées de Dieu ; faute de quoi il
136 GAULB FlIANQUB. — MÉROVINGIBII».
se serait \u hors d'état de remédier aux dangers qui,
dans celte contrée k denni païenne , mettaient en péril ia société et la foi. Dieu suscita les dévouements et les hommes.
La Gaule se couvrit de monastères. Dès le quatrième siècle de Tère chrétienne, saint Martin avait fondé près de Poitiers ra])L)a\e de Ligugé , celle de Marmoutiers près de Tours ; d'autres, moins célèbres et cependant non moins utiles , avaient été établies à Lyon et sur les côtes du pays des Morins; plus tard, saint Honotat et saint Cassien avaient fait revivre à Lerins et à Saint-Victor de Marseille les généreuses traditions de la Tbébaïde. Des savantes retraites de Lérins et de Marmoutiers la vie cénobitique s'était répandue dans les. régions voisines du Rliùne et de la Loire ; la Neustrie, la Bourgogne , l'Aquitaine, dès le règne de Govis , avaient compté sur leur sol grand nombre de cloitres, foyers permanents de foi, de science et de charité. Âu milieu du sixième siècle, la règle de saint Benoit avait été introduite dans les Gaules, et de tous côtés, nonobstant les résistances du monde et les répugnances de la nature humaine , on avait vu s'établir et se multiplier ces abbayes où se réunissaient, pour servir le même Dieu', des hommes qui acceptaient avec un noble enthousiasme les austérités et les humiliations de la vie claustrale. Or , l'Austrasie était d'abord restée comme étrangère à ce mouvement. Au seizième siècle, ou comptait deux cent quatorze établissements religieux entre la chaîne des Vosges et celle des Pyrénées; ou n'en comptait qite dix dans les provinces de la Gaule orientale. 1^
RÈGLE DE SAINT COLOMIAlf. 137
vocation iiiona&tique tut le privilège de la population ^allo-romaine; elle n'entra guère dans les habitudes
(les Francs. Aux autres peuples sembla réservé le bonheur de servir Dieu par la vie contemplative , aux Francs la gloire de le servir par Tépée. C'était d'ailleurs le temps où Tlrlande, cette ile vierge que les Romains n'avaient point subjuguée, envoyait surTEurope contiiieulaie ses colonies de prédicaiits, (le saints et de missionnaires : une sorte de piété filiale poussait d'abord ces colons chrétiens vers la (iaule, d'où leurs pères avaient reçu l'Évangile; ils y rapportaient la vigueur d'une race dont le sang n'était pas niélé, et (|ui ne connaissait pas les mœurs relâchées du Midi ; ils renouvelèrent les rangs du clergé gaulois, et, plus hardis que les pasteurs des églises fraiujues, t iilreprirent les premiers la conversion des nations germani(|ues , trop souvent encore privées des lumières de la foi et endormies dans les ténèbres de ricloiàlrie. iNous avons déjà nommé saint Golomban : il suffît de rappeler cet illustre apôtre pour résumer, en un seul nom, l'activité et l'énergie et le zèle austère de la prédication irlandaise au septième siècle. « Que le * moine, écrivait saint Culond»an dans sa règle, que le moine vive dans le monastère sous la loi d'un seul et dans la compagnie de plusieurs, pour apprendre de l'un l'humilité, des autres la patience. Qu'il ne fasse point ce qu'il veut. Il doit manger ce qu'on lui commande, ne posséder qu'autant qu'il reçoit, obéir à (jui lui déplaît. 11 n'ira chercher son lit qu'épuisé de faligues : il laul (pi'il s'endnruie en rendanl , (ju'il en sorte avant d'a\oir achevé son sommeil. S'il a
138 GAULfi FIUf«tt&^£. — M£aOV|IiiGl£N8.
souffert une injure , qu'il se taise ; qu'il craigne son supérieur comme Dieu^ et qu'il l'aime comme un père. H ne jugera pas la décision des plus anciens ; son devoir est d'obéir et d'accomplir les commandements^ selon cette parole de Moïse : « Écoutei Israël, et tais* toi! i) Comme il faut toujours avancer, il faut toujours prier, toujours travailler, étudier toujours. » Telle était la loi sous laquelle sepliaient les soldatsde Jésu»- Christ, afin de s'exercer à la conquête des âmes : les soldats de l'antique Rome, qui subjuguèrent le monde, avaient été également formes au métiei- de la guerre par de rudes travaux, par des fatigues sans relâche, par cette vie dure et austère qui est la condition de la victoire.
Ce fut de Técole monastique de Luxeuil, fondée par
saint Coiomban, que sortirent, au septième siècle, les réformateurs du clergé austrasien : le Franc Komarie, qui bâtit Remiremont; Théodefrid, premier abbé de Corbie ; T Irlandais Dichnill, honoré sous le nom de saint Dié; TAquitain Rémacle, qui éleva deux abbayes célèbres; et en même temps l\agnacaire de Râle, Chagnoald de Laou, Achar de Noyon, Audomar deTérouane, tous barbares d'origine, et qui, gardant sous la tunique du prêtre 1 énergie de leur race, ranimèrent, par leurs généreux exemples, le corps attiédi de l'épiscopat austrasien. Leur courage plaisait aux âmes hardies, entraînait les timides , et tournait vers les institutions monastiques le principal effort de la société mérovingienne. Bientôt on vit les abbayes s'étendre et s'échelonner des bords de la Somme à ceux du Rhin, cernei' l'Austrasie parle nord, et la sé-
parer de tout contact avec les traditions du paganisme. Ces clottres étaient oonune autant de ooloniet
chrétiennes établies au milieu des peuples, et qui, partout où la foi avait étendu son empire, empêchaient les fausses divinités de prendre de nouveau possession du pays : en même temps ils étaient des écoles d'iudiistrie et d'agriculture, qui conservaient les traditions savantes et stiuuilaient les colons a hâter le défrichement des déserts. De ces retraites sanctifiées sortirent les missionnaires, qui, dignes fils de Golombsn, entreprirent la conversion de la Souabe , de la Thuringe et de la Bavière ^ et ne recueillirent, bien souvent, d'autres fruits que le martyre; ils eurent l'insigne honneur de frayer la voie à saint Boniface , à qui fut réservé de conquérir l'AUenuigne à Jésus- ChrisU
Les moines opposèrent quelque résistance à la cor-
I uption armée (jue (Charles Mai lel ne craignit pas d'introduire dans les églises d' Austrasie, alors qu'il fit des dignités ecclésiastiques un moyen de récompense pour ses soldats i et toutelbis h; mai fit des progrès rapides, et l'on ne vit que trop tôt disparaître Jes derniers vestiges de la réforme accomplie par saint Colomban. S'il faut en croire Hincmar , que nous soupçonnons de quelque exagération , le christianisme sembla un moment vaincu eu Austrasie, et les idoles furent restaurées dans les provinces orientales de la Gaule. D'un autre côté, on vil reparaître les hérésies grecques, autrefois propagées par les Goths et les Uéniles : Tarianisme pénétra de nouveau dans la Bavière, et sur quelques autres i>oints soumis à la do-
140 6AULB FRAMQOB. MÉROVINGIENS.
luination iranque on entendit prêcher la doctrine des manich^ns ou les erreurs des gnostiques. Ces désordres et ces dangers appelaient, pour les conjurer d'une manière efficace , le zèle persévérant d'un apôtre ; et
ce fut alors que commença la mission de saint Boniface y si glorieuse pour TÉglise , si féconde en conquêtes chrétiennes. Peu de temps après, en 743, en présence de Carloman , duc d'Austrasie , et sous la présidence de saint fioniface j une assemblée ecclésiastique fut tenue à Leptines, non loin de Cambrai. On s'y attacha à remédier , autant que possible , ausL maux qu'avait introduits dans l'Église le clergé simoniaque de Charles Martel. Afin d'extirper du cœur des Francs-Austrasiens les vestiges de la tradition païenne, on dressa une formule rédigée en langue tudesque , et par laquelle les nouveaux convertis déclaraient condamner trente superstitions alors populaires ; il y était dit : oc Je renonce au démon , à la communion ce du démon , aux œuvres et aux paroles du démon , « à Dunar, Woden (Odin) et Saxnot , et à tous les ce esprits impurs qui sont avec eux. » L'année suivante (744)9 un concile tenu à Soissèns , sous Pépin y étendit les mêmes bienfaits aux provincesneustrieunes ; on y ajouta l'ordre de publier dans tous les pays le symbole de INicée et les canons des anciens conciles. Plus tard , ces diverses réformes , consacrées de nouveau par le clergé d'Austrasie réuni en un grand synode , reçurent et conservèrent le caractère de lois ou de décisions nationales (745)*
C'est un sujet d'éludés profil al )les à la pensée et au cœur, que de suivre l'action de TÉglise catholique
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MISSION SOCIALE DE l'jÊOLISE. 141
durant cet âge de fer de la période mérovingienne , alors que, sans rintervention du prêtre et cke l'Évangile , la société tout entière eût été livrée au caprice de la force y et n'eut connu aucun refuge , aucun droit, aucun protecteur contre la tyrannie brutale de l'épée et de la puissance matérielle. Or, plus les notions de la justice humaine disparaissent, plus les na* lions sont subjuguées par une poignée d'oligarques, germains ou barbares; plus la liberté s'éteint sous les commencements du régime féodal, plus on dispute au faible, à l'ignorant et au pauvre les misérables débris de bonheur dont il refuse de se dessaisir ; plus la religion se montre avec ses institutions , ses dogmes , son autorité morale, plus elle lutte sans se décourager devant Jes superbes, sans reculer devant l'oppression , plus elle prend en pitié le déshérité et forpheUn social.
L'Église fermait les portes du ciel à Toppresseur et au tyran : agissant sur le for intérieur et par des armes morales, elle plaçait, entre le pauvre et le riche, le sentiment, qui tôt ou tard décourage l'injustice, et qu'elle appelle la crainte de Dieu. La religion ne se manifestait pas sous la forme du justicier ou du porteglaiv;fe, que les leudes prévaricateurs et leurs complices pouvaient braver : elle saisissait la volonté humaine , non plus seulement dans l'acte du crime , mais dans l'intention même ; et bien souvent elle l'arrêtait par cètte. répression inaperçue qui est le repentir. Quand le repentir amenait au tribunal du pré-, tre le prévaricateur, le maître inique, aucun pardon Il etaiï possible qu'après réparation de Tinjustice com-
142 QkUUt FIUNQUB. ~ irtROVIlIGIKNS.
mise, el la pénitence chrétienne devenait une garantie de liberté. Quand le guerrier germain , au sortir du meurtre et de l'orgie, entendait retentir la parole de Dieu comme TavaDt-coureur du châtiment, pouvait-il toujours résister à la main vengeresse étendue sur sa téte? Le meurtrier, séparé pendant quarante jours du oommeree des chrétiens, pieds nus, sans linge, sans autre nourriture que le pain et le sel, demeurait ensuite trois ans dans le jeûne et la pénitence, privé du droit de porter les armes, et n'était réconcilié qu'au bout delaseptième année. Ainsi ces barbares, si prompts à tuer, apprenaient le prix de la vie. Ët croit-on que VV^Vise subordonnait les maximes de l'Evangile aux prétentions de féodalité naissante? Voici dans quels fermes s'exprimaient ses règlements : <r Les prêtres doi- « vent avertir les maîtres de faire assister au moins à « la messe du dimanche et des fêtes les bouviers, les <c porchers, et les autres pâtres et paysans qui demeua rent dans les champs et les forêts, et qui sont exposés *f à vivre comme les bêtes; car le Christ les a rachetés H aussi bien que les autres. £n effet, le Seigneur, vect nant dans le monde, ne choisit pas pour les siens « des savants ni des nobles, mais des pêcheurs; et il « voulut que sa nativité fût annoncée d'abord par un «f ange à des pâtres. » ( Libelltis de ecclesiasticis disci^ pliais, ) L'Église des Gaules, comme TÉglise de Home , la mère et la maîtresse de toutes les Églises , aimait à voir les grands agenouillés dans la foule des pauvres, des ignorants et des misérables ; et comme elle rappelait sans relâché aux puissants et aux faibles leurs devoirs respectifs, elle paralysait les violences de
Lk PAPAUTÉ AU SEPTiÈIIB SlàCLB. i43
la barbarie , et sauvait de sa ruine une société prête à se dissoudre d'eUe-mémey du jour où elle n'aurait eu d'autre lien , d'autre base , d'autre but, que la force.
Et c'est parce que le travail de TÉglise , dans les siècles mérovingiens, eut pour conséquence de sauver le droit , la justice , la société entière des attentats de la barbarie, c'est parce que la religion fut le bouclier du pauvre et Tinstrument divin de la civilisation nouvelle 9 que cette période, nonobstant les épreuves et les souffrances qu'endura le peuple, restera glorieuse et illustre au point de vue chrétien. Tandis que les passions brutales des conquérants germaniques me* naçaient de détruire jusqu'au dernier vestige de la vé- ' rite et de Thumanité, TÉglise imposait à ces hommes de fer l'expiation dans la prière et la pénitence; elle lut* lait contre eux par rhéroisme des saints et les volontaires sacrifices du cloître; elle arborait l'étendard de la croix, et ralliait à elle les forces diverses qui avaient vie. La papauté, entre le pontificat des trois premiers Grégoires (690-71 1), présidait à cette œuvre de salut; elle la dirigeait par ses instructions, par ses vicaires, par ses missionnaires; la religion catholique évaogéli* sait partout, au pied des autels, dans les chaires, au saint tribunal , au palais des rois , dans les synodes , dans les prisons; les familles monastiques se multi* pliaient, et la Gaule eni'antait un nombre si considérable de saints , que , depuis l'ère des martyrs , à laquelle aucune autre ne saurait être comparée, jamais le monde n'avait vu une si merveilleuse moisson de confesseurs et de justes ; et c'est ce qui nous porte à dire, avec un savant contemporain, a que s'il plait à
Dieu de répandre à pleines mains sur un sieole. les
splendeurs des saints^ qu'importe que Thistolre et la gloire humaine en tiennent peu compte ? Dieu s'en souvient ; cet âge est privilégié , et brillera à jamais dans les générations éternelles (i)* »
En ce temps-là , le siège apostolique était occupé par de grands et saints pontifes, et, sous leur influence, les nations chrétiennes de l'Occident commençaient à naitre , et à se constituer dans une même foi et dans une même Église, il neu était pas ainsi en Orient, c'est-à-dire dans les contrées que les mahométans et les Grecs tenaient sous leur empire : là, le pouvoir temporel élevait la prétention d'être en même temps le pouvoir religieux, et les peuples se trouvaient courbés sous le double joug de l'impiété et de la débauche. Tandis que dans les pays soumis à Fislamisme les califes se succédaient à la faveur de révolutions incessantés que signalaient les meurtres , les exterminations et les supplices , ne s'accordant d'ailleurs entre eux que pour persécuter les chrétiens, on voyait se réaliser dans Tempire grec cette parole adressée par le pape Grégoire II à un monarque byzantin : « Chose « étonnante ! les barbares de l'Occident qui ont les yeux « sur notre humilité , s'adoucissent et deviennent hu- « mains ; tandis que vous, qui nous faites la guerre, vous devenez barbares.» C'était seulement dans le Bas-Empire, livré à l'hérésie et aux fureurs des iconoclastes, que se produisait le plus triste des spectacles que peut oiVrir la décadence des races humaines : une
(i) Dom Pitra.
. oomniiGiaiBMTs du . bas^hpire. 145
société civilisée et morte , régie par un système compleie de jurispnidenoe inique; une sodélé (rieine de luxe et savante dans l'art des voluptés, mais ignorant odui de s'améliorer et de se défendre, mais esclave par habitude et par indolence, mais incapable de faire une découverte, de produire un ouvrage remarquable, d'agrandir la ^hère des sciences et des idées; une société qui devait vivre mille ans sans laisser à ses descendants le trésor d'un seul principe nouveau, d'une seule eipérienoe utile. Guerres , tumultes , révoltes , controverses , mais sans profit pour la civilisation , la tourmentaient sans la stimuler, et adievaimat de dé* truire ses ressorts affaiblis. Vous eussiez dit un amas d'eaux corrompues, agitées et non épurées par le vent ; un cadavre remué par lefluidede Volta, et ayant, sans pouvoir revivre , quelques-unes des apparences de la vie. « Si les frcmtières de l'empire grec, dit un écrivain célèbre, étaient toujours resserrées et toujours désolées, la capitale était le théâtre des révolutions et des crimes. Un mélange de Tartifice des Grecs et de la férocité des Th races formait le caractère qui régnait à la cour. En effet, quel aspect noua oifre l'empire de Constantinople ? Maurice et ses cinq enfants massacrés; Phocas assassiné pour prix de ses meurtres et de ses incestes; Constantin empoisonné par l'impé* ratrice Martine à qui on arrache la langue, tandis qu'on coupe le nez à Uéradéonas^ son fils; Ck>nstant qui fait égorger son frère; G)nstantin Pogonat qui fait crever les yeux à ses deux frères ; Justinien 11, sou fils, surpris, mutilé et encbalné par Léonce au moment où il allait faire égoi^er les principaux citoyens; T. m. 10
146 GAULE FRAII<H)£« — llftlOVIlIftlBMft.
J^once bientôt traité lui-même comme il avait traité Justiuieii II ; ce Jusiinieu réubli , fiûfiaDt couler sous ses yeux, dam lâ place publique, le amg de M6 ennemis, et périssant enfin sous la main d'un bourreau ; Philippe-fi^urdanes détrôné et condamné à perdre les yeux... C'est ainsi que l'empire est gouverné... Quelle histoire de brigands obscurs , punis eu place publique pour leurs crimes, est plus horrible?... » Nousneponr^ rions qu'ailaibiir cette énergique peinture eu essayant d'y ajouter quelques traits. Nous nous bornerons à (lire qu'au moment où s'éteignait , dans notre pays , la dynastie mérovingienne , Ck>nstantin Copronyme ^ digne fils de Léon Tlsaurien , continuait d^épouvanter le monde chrétien par les cruautés à l'aide desquelles il essayait de mettre fin au culte des saintes images. Constantinople , sous le règne de ce prince infâme et insensé, devint un théâtre desuppUoes: ou crevait les yeux, on coupail les narines aux catholiqueH , on les déchirait à coups de i'ouets, on les jetait dans la mer. L'empereur en voulait surtout aux moines ; il n'y avait ni outrages ni tourments qu'il ne leur fît souffrir : on leur brûlait la barbe enduite de poix; on leur brisait sur la téte les images des saints , peintes sur bois. La persécution s étendait dans les provinces. Les gouver- 0 iieurs, pour faire leur cour au prince, se signalaient par leur impiété contre les catholiques dans toutl'emjiire : ils faisaient la guerre, non-seulement aux images des saints, mais encore à leurs reliques; ils les arrachaient des sanctuaires, ils les jetaient dans les égouts et dans les rivières ; ils les faisaient brûler avec des ossements d'animaux, afin qu'on ne put en démêler les cendres.
ÉMiJHUmiOll POLlTIQin WE Lk PA9àmL 147
£a lace de oes iniquités impies et de ces violences, k papauté oompraiait qu'il était temps pour elle de
s affranchir de la tutelle des monarques byzantins, et de s'établir entre les nations et devant les rois comme Tarbitre légitime de tous les droits et de toute«i les causes. Les regards tournés sur le monde pour y chercher des appuis, elle voyait la nation des Francs, toujours pure d hérésie, et que Dieu semblait avoir prédestinée à défendre TÉglise et la civilisation chrétienne : seule , de toutes les races de rOccident, cette oation n'avait iii lail h dans sou orthodoxie, ni fléchi sous des maîtres du dehors ; formée à la civilisation et à la justice par ses saints et par ses cvéques , elle avait en quelque sorte reçu Tinvestitture divine , et Itt souverains pontifes^ se souvenant d'elle devant Dieu, avaient introduit dans la liturgie cette belle prière(i) : « O Dieu tout-puissant et éternel, qui avez « établir empire des Francs pour être, par le monde, « Finstrument de votre très-divine volonté, le glaive et « le bouclier de votre sainte ^^lise, nous vous en prions, « prévenez toujours et eu tout lieu de la céleste lumière « les fils suppliants des Francs, afin qu'ils voient tou- « jours eflicacemeut ce qu'il Taut taire pour votre règne % en ce monde, et que, pour faire ainsi qu'ils auront vu, « ils soient jusqu'à la fin fortifiés de charité et decou- « rage. »
Nous ne disons pas que l'émancipation politique de la papauté commençait à cette époque , car elle
(i) Tirée d'un missel du neuvième ttèclefi dpai ou Dûi remonlei' Tu- <^ juiqu au septième siècle. Dom PUnt,
s'accomplissait lentement et publiquement depuis des siècles (i), depuis Constantin peut-être^ sans qu^il soit
( I ) L'époque où commeoça réeUement b painanoe temporelle des papes n'a pw une date précise; oe singulier proUàme parait airoir arrêté tous ceux qui ont jusqu'à présent abordé Pbistoire de la souveraineté papale : Il leur est , à ce qttll parait, également impossible de déterminer qneDe (-pj(|ue précise ib doivent prendre comme point de départ. Leurs dates se contredisent par de considérables diflSbenoes, non pas seulement de jours , de mois ou d'années y mais même de siècles entiers. Il se rencontre quelquefois jusqu^l sept ou huit siècles de dissidence entre eux. Ainsi, des écrivains remarquables par leur génie et leur érudition , tels (\ue Nicolas Alamanni (a), Gravius (^), Tliomassin (c), de Maistre (^), Orsi (c), Giannone (/), Geoui {g), et plusieurs autres , prétendent en découvrir l'origine dans les commotioDs excitées par l'hérésie iconoclaste née en 726» tandbque Gibbon {h) soutient que bs papes n'ont pas joui de b souveraineté temporelle avant le pontifient de Martin V, élu en 1417» mort en i43i. Ranl» (s) va encore plus loin : il affirmesans hésitation que Jules H, élu en i4o3, mort en i5i3» est b vérilabfe fondateur de ortte puissance. Il y en a encore un grand nombre d'autres et du plus haut renom, comme Bossuet (/), de Marca(/), Natalis Alexander (/), Lebeau (m), Bemadi, Velly(n), Magnin (ry), tjui pensent que la souveraineté temporelle des papes est due aux libéralités deCharlpmat,'ne et de Pépin (p). Mais cette opinion est niée par Muratori, historien de la plus grave autorité pour tout ce qui est re-
(a) Alamanni, De Lateranensibus parietinù Dissert. Rome, 1753, pages 7H, 93»
(6) GnevtaB, Thuawnu anHq, et M. IoUiuê, t VIII.
(e) IhomasiiD, Ancienne et noitveUe diêcipliste^ t. m, L I, cb. 27, n* • ; et dk ((f)Delfaitlre,Diii>ape,L iI,ch.6»pba48,aB7. , (•) Orsi, pelV Origine deiâmninio .h. 1,8.
(f) Giannone, Storia del regno di Napoli.
(g) Ccnni, Monumenta dom., ponti/., t. I, p. f'2,
(h) Gibbon, Hist. de la décadence et de la chute de l'empire rom,^ t. VIII, dl.
(i) Ranke, Hist. des Papes, Introd.
(j) Bonnet, pauim.
(k) DeHarca, DiâtirL deeotteoréMtMte»iiaHêl*mferH,aÊuM)eIÀè. Keet. yalf .» L Tll.
(1) Noél Aleiandre, Dtnerl. XXF, in HùL mxI . tmttH IT, S| pr. L
(M) Iiebeau, Hist. du Bas-Bmfiire,t, xm, L LXin.
in) Volly. Hist, de France.
[o) Magnin, Pouvoir du pape, Paris, 1845.
(p) Id., Rerum'Italicarum Bcriptores,
IIUMOll lOCIALB OB L*É6USB. 149
possible d'assigner la cUile précise de l'époque où se manifesta la souveraineté temporelle des chefs de TÉglise. A peine sortie des persécutions y l'Église entrait pour une part dans le gouyememenl de l'empire; ses évéques, à titre de défenseurs de leurs cités, se voyaient investis de fonctions administratives ; puis , à mesure qu'une nouvelle monarchie se fondait sur les ruines de la puissance romaine , le clergé , appelé dans la personne de ses chefs au conseil du prince et aux assemblées nationales, y occupail le premier raug, el étendait son influence dans toutes les branches de l'organisation
Utif à Thistoire de Tltalie {a) ; il pi-étend que la validité de leur titre repose sur la seule prescription des siècles, et soutient en outre que U domioatioo papale n'était point absolue et indépendante, du moins compuratîveiiMnt à cette des temps modernes» mais relevait d'abord des empereurs grecs, «DBiule des Guloyinsiens, et enfin des Césars germaniques.
Les écrivains prolestantSt tebque les œnturiatears de Magueboorg {è), Bs8nage(e)> MoiMm (d) , Sismondi Hegewisch (j), 'Hallam Qf), Bowden {h)y enfin, à part quelques rares exoeptions, tous les réformateurs, sont d'accord <jue la papauté n'a a<*quis le pouvoir temporel que par son ambition et ses coupables intrigues au huitième siècle : mais encore il faut bien remarquer que, sous le rapport de date, il y a la plus grande dissidence. On rencontre parmi eux à cet c^ard les plus singulières contradictions : c'est ainsi que Gibbon, qui dans un endroit l'ait commencer la domination papale seulement au quinzième siècle , sous le règne de Martin V , en * parie dans un antre au sujet de saint Grégoire le Grand , pape régnant de S9S à 6o4f comme si d^à cette domination eût été établie. En un mot, les théories sur oe sijet sont aussi contradictoires que nombreuses.
(s) MtL Jka,
{t) Gmtarlsteande llaKiiebour{$, ab antto 72B«7SI.
(r) Basnage, Hist, de CÉ$liae, 1. 1, p. 260; t. II, p. 1547.
(d) Muiihcini, In.ftit. HisU eccl. sœculi VIll^ )»ars 11, S6,ulc.
(«) SiMnoiidi, Hist. des Kép.ilaL, t. II. p. H6. 0) Hcgpwisch, ///*/ de ( harlcmaiinc, p. "itt. Hallani, l'Europe uu moyen à(jc, t. Il, p. H.
Kh) Bowden, ITw^ tf« Orétjoire f^//. ^ John MUey, trad. par Oii^. Lacrolt.
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11^0 GkVtM PBAMOPB. ~ itfli4)lfl]failNS.
politique et çiyile. Tandis que s'opérait ce mouvemaiit partout où existaient des rois orthodoxes , le saintsiège , de son côté , étendait et consolidait son autorité en Italie » et exerçait une haute tutelle sur les actes
des souverains , en ce qui concernait les droits de la religion y la défense des opprimés , l'intérêt des pau* vreSy la justice due aux peuples, le dévdoppement de la civilisation chrétienne , en un mot , en toutes choses grandes et utiles. Voilà ce qu'elle faisait, sans conteste et avec l'adhésion des princes et des nations, plus de trois siècles avant Pépin et Charlemagne; et c'était là une souveraineté de fait et de droit , que nul ne songeait à définir, et à laquelle aucun catholique ne croyait pouvoir se soustraire. Les papes régnaient sans usurpation , longtemps avant qu'il fut venu à la pensée d'un juriste ou d'un exarque de se demander s'ils étaient rois. Toutes les souverainetés terrestres ont commencé de même, et il n'en est aucune dont il soit possible de connaître l'origine précise et le véritable point de départ.
Dès le sixième siècle , ainsi qu'on a pu le voir dans le cours de ce récit, saint Grégoire-le-Grand , accordant divers privilèges aux monastères d Autun , déclarait déchus de leur dignité tous les laïques , même les rois et autres seigneurs <|ui oseraient violer ces privilèges (x) : et, en agissant ainsi, il ueiàisait que céder à la demande même des rois de Bourgogne, qui
( 1 ) Si (jiti.s tcgitm , sacerdotum , judicam, /}erstmaiumque sœcttiarium, hanc constitntionis itosirœ paginam agiioscem, contra eam venire tentaverit, potesiatis , konorisque suidignitatecareai, etc. S. Greg. epist. 8, 9 et lo.
SAINT (BmÈÊmmi — u» nmm mohaotioubs. 151
insMtaient pour obtenir cette clause cmnminaloîre, destinée à mettre les monestères et les hôpitaux d'Au-
tuQ à Tabri de toule violence. Un siècle plus tard, un autre pape, du nom de Grégoire, écrivait à Léon VU saurien : « Sachez que nous sommes le mur médiateur, le boulevard entre rCkxâdentet TOrient, les arbitres et les modérateurs de la paix du monde (i). » La royauté sociale du chef de l'Eglise était doue instituée et reconnue, avec ses attributs de monarque, de prêtre et de père. Bien longtemps avant ((u'il fût question de restituer aux souverains pontifes Texar* chat de Ravenne et les villes du duché de Rome , on avait vu la papauté défendre Rome comme un héri* tage , appdler Fltalie sa terre, posséder en propre Na* pies , Otrante , Gallipoli , Neposium , le territoire de Sabine ; envoyer des juges , des administrateurs temporels, des préposés militaires dans les principales lies et provinces de lltaiie et de l'illyrie; approvisionner Rome afiamée , relever et repeupler des villes détruites, et agir comme gouvernant au temporel la république romaine. L'épée carlovingienne pouvait désormais sortir du fourreau et protéger cette royauté pontificale : le plus difficile était accompli , les rois et les peuples Pavaient admise en principe ; avant d'appeler les Francs à son secours, elle existait.
L'Eglise catholique avait d'ailleurs à défricher, partout où elle voulait jeter ses semences , un sol couvert de ronces et de rochers : à peine semblait-elle échapper aux menaces du paganisme , de Thérésie , du
(i) Grtg. lif diahg. mi Lum* iutur. ofiud Êanm. f9tt mmn* 7216
IK2 6AULB PRARODI. — llÉa0flMim.
schisme et de la barbarie septentrionale , qu eUe rencontrait en face d'elle les rois lombards, les iconoclastes impériaux, les invasions musulmanes, et Tintrusion de la féodalité guerrière dans la hiérarchie sacerdotale ; jusque chez les Francs , la violence armée commençait à faire des évéques; on supprimait les conciles, et la cléricature était envahie par les hommes de guerre. Pour résister à ces dangers , les ordres monastiques se multiplièrent et prirent une consistance de plus en plus forte; ils instituèrent, au milieu de sociétés près desedissoudre, descampsde pénitence et d'expiation ; ils élevèrent ces citadelles chrétiennes qui protégeaient Tempire des Francs contre le schisme et l'hérésie , et dont 0 serait impossible de dire le nombre. Dans ces pieuses et austères retraites se cantonnaient , comme en leur dernier refuge, les débris de la science, et ce qui restait des connaissances humaines, des lettres antiques. Sans contredit , tout n'était pas également pur, également {neux dans ce mouvement, et la barbarie et Tignorance n'avaient pas laissé que de faire leur oeuvre; mais les cénobites, milices intrépides de l'Église, ne cédaient le terrain que pied à pied ; et plus les ténèbres et les grossières violences de la force s'efforçaient d'étouffer dans la Gaule les germes de la religion et de la foi y plus il plaisait à Dieu de multiplier lessainls, qui sont ses armées, et les envoyer combattre pour la justice, la vérité et la charité. '
On n'attend pas de nous de* longs détails sur le mouvement intellectuel de la période mérovingienne ; nous sortirions du cadre qui nous est imposé, si nous
MOUVniEIIT LlfTÉMAllI. 183
voulions douner ici d'autres aperçus que ceux qui pourraient se rattacher à l'histoire des institutions et de la société gallo-iranque ; et pourtant il nous semble impossible de ne point résumer en peu de lignes les traubroriiiations successives qu'avait subies , depuis le jour où les barbares avaient occupé la Gaule , ce que nous devons appeler la tradition littéraire et Texpres* sion de la pensée.
La Gaule a^ait contraint ses conquérants barbares à recevoir d'elle la religion et l'Évangile : épuisée qu'elle était par les déchirements qui accompagnèrent la chute de Fempire d*Occident, elle n'eut ni la Force ui le génie nécessaire pour leur imposer les doctrines du bon goût 9 la poésie et la science des rhéteurs. Les leuips étaient changés, et dès la fin du troisième siècle la société gallo-romaine s'était, avant tout, préoccupée du double besoin de prier et de vivre. A cette époque donc les lettres et les sciences profanes ne trouvaient plus une multitude à réveiller et a récréer; tout au plus si des amis fervents leur restaient encore dans ces villes qui avaient été autrefois autant de foyers de poésie et d'éloquence. Mais tout n'était point encore disparu de cette gloire et de cette puissance intellectuelle; il en subsistait, au quatrième siècle, avant l'invasion , des débris encore fort dignes d'être recueillis et observés. La littérature de ce temps était d'ailleurs païenne , tant par la forme que par la tradition. Les empereurs romains, lorsqu'ils venaient résider à Trêves , se faisaient un devoir de rallumer quelques étincelles du léit littéraire presque éteint. Sous Constantin-, sous Julien l'Apostat, sbus leurs
i84 GAULE FftASQlIK. MÉROVRIGIBl».
succefifieursy Trêves vers le nord, et vm le midi Narbonne, Lyon, Arles, Sens, Autan, et quelques autres cités florissantes , n'avaient point encore perdu ces grandes écoles qui rasierahlaient dans leur aein l'éJite de la jeunesse de l'empire; il s'y réunissait des savants , des grammairiens à la fois hommes de lettres et philologues . qui jouissaient d'une grande oonsidë^ ratiou ; parmi eux on cite des noms qu'Aj^isone nous a transmis : Marcel, Mépoden, Phébitus (oe dernier avait été druide, puis prêtre d'Apollon à Bayeux); viennent ensuite Crispus, Hacrinus et Uarmonius ; celui-ci rendit aux lettres un service immense ; il épura les poëmes d'Homère , eu donna comme une nouvelle édition, et en fit disparaître les nombreuses interpolations qui s'y étaient introduites depuis des siècles.
Cette époque fourmille d'orateurs d'ailleurs mé* diocres , et qui ne sont, pour la plupart , que de sim* pies professeurs ou panégyristes ; il semble que tout empereur traîne à sa suite un de ces rhéteurs , destiné k raconter avec emphase les actions du maître. Parmi ces hommes vôués à ime servile éloquence, rhistoire a sauvé de Toubli le poète Delphide , célèbre à Bordeaux ; Arbore et Ëxupère , non moins renommés à Toulouse et à Narbonne ; Sédatus , auquel l'admiration des Burdigaliens (Bordelais) éleva une statue qui subsistait encore au quinzième siècle. Outre Delphide , dont nous avons prononcé le nom , la Gaule comptait pitisieurs poètes , au nond>re desquels noua mentionnerons Drépane, Appius PoUius, le satirique Tétrade , et surtout Ausone, le littérateur le plus éniinent du quatrième siècle , à la tpis orateur, poète et
. iM Lmmv AU cimiDiftiR «Aclb. I5B
hktorien. Après son nom tiendront ceuxd'Ëutrope,
historien utile à consulter; de Salluste, préfet des Gaules; d'Uellespace , philosophe et magicien; de Gbrysanthe j d'Eunape, et de Tibérien , qui fut préfet des Gaules , et dont saint Jérôme parle avec éloge.
La littérature chrétienne n'était point sans avoir élevé une école qui pût rivaliser dignement avec les lettres promîmes; elle eut ses lumières et ses disciples. L'Africain Lactance, qui vivait à Trêves , y composa de nombreux ouvrages justement renommés; saint Hilaire, évéque de Poitiers, fut pour Varianisme un adversaire infatigable et victorieux; il ne nous reste qu'un trop petit nombre des écrits qu'il mit au jour, mais ces débris attestent une grande vigueur de talent. Vers le niènie temps, une autre gloire de l'Église des Gaules , saint Martin, évéque de Tours, fondait plusieurs monastères (jui renfermaient dans leur sein des copistes laborieux et des savants modestes.
Au commencement du cinquième siècle , la grande irruption des barbares vint imprimer au mouvement littéraire et inlelleotuel une impulsion rétrograde. Les grandes écoles, les académies d'Autun et de Lyon, s éteignirent peu à peu ; la langue commença à se corrompre; le goût se retira devant les barbares plus rapidement encore que les aigles romaines. Par boidieur pour les lettres, il se trouva des rois msigoths qui, quelque grossiers qu'ils fussent de mœurs et de langage , se tirent un honneur de les garantir, sur quelques points, de la commune persécution. Toulouse , grâce aux soins d'Ataulphe, vit se réimir dans ses murs quelques philosophes et quelques poètes; mais
156 GAOLB FIAMODS. — MÉROVUlfilIllS. .
le fanatisme des sectateurs d'Arius ne permit pas aux lettres catholiques de se développer sur cette terre
conquise.
La littérature religieuse de ce temps ne consiste
qu'en sermons et en pieuses légendes. Saint Patient lui donne quelque éclat, et saint Sidoine Apollinaire illustre avec lui le déclin du cinquième siècle. Moins célèbresybien que non sans mérite, viennen{: ensuite Rutilius Numantianus(i); après lui Jove, philosophe;
(i) Rutilius était un Gaulois, oatif de Poitiei*» , que son mérite et le crédit de Lachanius , soq père y avait élevé jusqu'à la charge de préfet de Rome. Le bruit des maux qui accablaient ^ patrie, ravagée par les barbares» vint le troubler au sein des bonneurst et il se mit en route pour partager ses malheurs avec elle. Cest lui-même qui nous raconte cela dans son poème, qui n'est antre chose que le rédt de son voyage de Rome en Gaule. Le poème s'arrête à Gènes , au milieu du second chant. Quelques-uns ont pensé qu'il avait été interrompu par la mort de l'auteur. Tel qu'il est, on y trouve sur l'état de h société, et en particulier sur les nionastères, des détails précieux (|ui en font un ouvrage important, à part son mérite littéraire. Le voyage de Numantianus est daté de 417.
Après Rutilius, vient Sidoine Apollinaire, TAusone du cinquième siède. Gomme lui grand propriétaire, il avait quitté comme lui le barreau pour les lettres, et était parvenu aux premières dignités de l'empire ; comme lui , enfin , il est la source principale pour l'histoire littéraire de son siècle. Un autre rapprodiement à établir entre lui et Ausone , c'est que le genre de ses productions est à peu près le même. Ge sont des pièces de vers de peu d'étendue , qu'il intitule des poèmes , des épitha* lames, des panégyriques : l'éloge du monastèrede Lérins, et l'éloge de Baechus et d'Apollon, qu'il termine par la description d^une maison de cam> pagne ; un poème sur Narboiuie, et une épître adressée à tous ses amis, hommes de letti'es : on eu compte en tout vingt-quatre. Nous avons, en outre , cent quarante-sept lettres de Sidoine Apollinaire, qui contiennent un grand nombre de faits intéressants, et dont quelques-uues sont entremêlées de vers. Sidoine Apollinaire fut évéque de Clermont , après s'être retiré des honneurs ; et il montra tant de vertus dans Pexercice de cette sainte fonction, que l'Église l'a canonisé. W avait été perwcnlé par lésWisi-
. liW LIffTMB AU BTXlim SiftCLB. i57
Exupérance , jurisconsulte ; Concenoe Viclor, poète et rhéteur à Marseine ; et enfin Mamert Qaudien , qui fit un livre sur la substance de Famé. Cette époque vit d'ailleurs éclore des livres de controverse et des vies de saints. Le poète Salvien , qui vivait à Marseille et qui lut surnommé le Guide des éi^ques, nous a laissé quelques poèmes utiles à consulter pour l'histoire; Sulpice Sévère composa divers dialogues, une Vie de saint Blartin de Tours , et une Histoire sacrée digne de quelque estime.
Le cinquième siècle vit d'ailleurs s'élever de nom-* breux monastères , dont les habitants n'étaient point exclusivement voués à la vie contemplative : ils cultivaient les lettres et transcrivaient des manuscrits. Saint C-issieii , célèbre controversiste , fonda deuv de ces abbayes; saint Honorât éleva celle de Lérins, qui fut célèbre entre toutes par les hommes illustres qu'elle fournit à la défense He la toi ; d'autres monastères du même genre furent établis à Arles, à Saint-Claude , à Qermont, à A^de; et enfin la fameuse al)baye d'Aynaye, voisine de Lyon , qui fut dans la suite réparée par la reine Brunehault. Dans le diocèse de Vienne, le monastère de Grigny renfermait quatre cents moines : ce fut là que Mamert Claudien étudia les lettres grecc^ues et latines.
Au sixième siècle, l'invasion des Francs fit disparaître , principalement dans les contrées méridionales, les écoles littéraires qui avaient survécu à la destruc-
Solhft, lorsqu'ils s'emporèreot de rÂuvergne en 475 , et Kuric le raCiot iBémeprisomiier» pendant deux ans, dans le château de Liviane.
158 GJdihE FaAJHH». MiBOVMlllIS.
tion commencée par les Wisigoths et les Burgundes. Là langue I déjà profondément vidée ^ subit de nou^ velles altérations. En dehors des ministres de l'Eglise, il ne se conserva aucune pensée littéraire; les prêtres seuls , quoique participant de l'ignorance commune , . gardèrent le dépôtde quelques lumières, iicsévéquesi qui jouèrent un rôle si important sous les rois méro» \ingiens, fondèreiil dans leurs diocèses des écoles épiscopales et abbatiales^ sorte de séminairesoù les laïques étaient admis (i). Les monastères, qui continuaient à se multiplier, demeurèrent encore des foyers d'é-
(i) Chaque évéque entretenait daus son égUse cathédrale une école qui portait le nom d^éeole épiscopak , véritable séminaire où les jeunes dëres , les seub presque qui se fissent instniire alors , étaient dressés aux sdenoes profimes et eodésiastiques, soit par Pévéqne hn^mênie, soit
par un prêtre ou un moine de son choix. On y admettait aussi les jeunes laïques qui chorch aient à s'élever pai ,1a route peu frayée des lettres. Tous indistinctement recevaient les mêmes le(;ons. On les faisait })ass<*r cl'aliord par le coui^ d'humanités de Martianus Félix Capella, tel que Félix Memor venait de le disposer; il était partagé en deux parties : k première, nommée TViviKm, comprenait la grammaire, la dialectique et la rhétorique; la seconde, nommée Quadrivium, se composait de la séométrie, de TastrolDgiey de Parithmétiqne^ et de la mosîqae (a), L'ensemUe du 2Wt^ÎHjR etda Quadrivium était appelé les sept arts Ubémux, An sortir de ce cours, on admettait les jeones gens à Fétudede la discipline, à l'explication de PÉcriture sainte et des Pères.
n parait que l'étude des langues n'était pas inconnue dans ces écoles. Contran, à son entrée dans Orléans eu 385 , fut harangué en hébreu, eu arabe, eu grec et en^latiu. A l'école d'Arles, ou parlait grec et latin {jk),
{,0,) On comprenait sons ce nom la poétique et le chant
(6) Cette école, dirigée par saint Césaire , qui y enseignait lui-même , fut une des plasfloriiuntoi de toates. BUepfodoiait pimlears personoages remarqualiles dans ceriède, entre antres saint Cyprfen, évé(|ne de TOok», Flfmlo, évèqiie d'Osés, lepiMielieHta»ledhwra itieinie,el Héliade, nevsn de sslnt Génire, qaiftmni tons trais d(s Immass de letttss.
MAMNES DI TOUSi. 159
iudes : chaque abbaye avait une bibliotlièque dont, itt eomflMnoeiiitnl du oarème , les livres étaient dis*
tribués pour être copiés par les religieux. A celte date montent les chroniques des monastères , matériaux informes, sans valeur littéraire, mais précieux pour l'hi&toire. On continue d'écrire la Vie des Saints ; et M8 légmdes naïves^ rédigées dans un style grossier, indépendamment des faits pieux qu elles nous oui transmis , sont encore les monuments qui nous initient davantage à la connaissance des mesurs et des cou* tûmes de ces temps reculés.
Un seul homme de ce siècle s'éleva au-dessus des autres, sinon par la peri'eclion de son style, qui se reaaent beaucoup de la corruption de la langue , du moins par le nombre et Timportance de ses travaux. Saiut Grégoire de Tours (i)^ que cet éloge désigne suili-
(i) George-Florent Grégoire, (|uo nous ap|>el()iis Grégoire i\v Tours, naquit en Auvergne, Pan 5J(); il appartenait à une famille palririciiix' . à Une lainilU» de sriiat«'urs el <rév(''(|urs. Étant venu dans sa ji'uncsM» à Tours, attiré au tombeau de saint Martin par la dévotion générale et par aoe dévotion particulière, il fit connaître avantageusement ; et, (piehpies années après , l'épiscopat de Tours étant devenu vacant , il y fut appc^lé. 11 avait été élevé dana la ville d'Arvernum par uu oncle évôque ; il avait n^iidaiia œtte ville (me éducation littéraire.
Grégoire de Tours n'ignore pas l'antiquité; il cite plusieurs fois VirfHft» ildte auaai d'autm auteurs » tels que Salluste, Pline, Aulu-Gelle; mis en même temps il a rompu avec l'antiquité , il n'a pas Pintention d'imiter les écrivain» latins , et là-dessus il s'exprime en plusieurs endroits très>formellement : la barbarie de son langage est , du reste , en harmonie avec cette profession de foi , et en prouve la sincérité.
Grégoire de Tours proteste de son ignoram e, cl de son dédain pour les artifices de la parole; il fait profession d'écrire dans un style rustique; it <lit De pa» connaître la valeur des mots et des syllabes , et dans Toccasion M pm éviler ub loléalime (io/aotMiiiim jiofi nfiigh);et il oppose fière-
160 GAULE FRAMOUE. — . M^KOVINGIENS.
sanimenty composa de nombreux ouvrages sacrés et une histoire des Francs j le monument le plus complet
ment la simplicité , la rudesse de son langage , à la science , à inhabileté littéraires de ceux qui ont étudié les sept arts libéraux d'après Marfianus Capella. £n un mot , Grégoire de Tours , bien qu'il ne soit pas entièrement étranger à la connaiaeance de la littérature antique, s'en sépare complètement, et se place franchement sur le terrain du chrittianiaine, eo dehors de toute influence de la rhétorique paieniie.
Grégoire fut appelé à Pévécfaé de TooTB en 573 9 et, dam plusicars drcoustancei de ta ^rie » il soutint m» personnage d'évéqne avec beanooup d'énergie et de prudence.
TjC reste de sa vie fut rempli par quelques ambassades , dans lesquelles nous ne le suivrons pas, et où il joua constamment le rôle de pacificateur. Enfin, en SgS , il termina une vie agitée par bien des luttes, travei'sée par bien des dangers qu'il avait souvent surmontés par son courage , et quelquefois évités par sa prudence.
Telle fut la vie de Thislorien de la barbarie. La barbarie devait avoir son historien ; elle était un trop grand événement pour ne pas être racontée. L'histoire nait toujours quand fl y a lien ; quand la réalité est forte , die. trouve toujours où se réfléchir. L'histoire se suscite en quelque sorte Pexpression qui lui convient. Lorsqu'on n'écrit pas d'histoire , «^est qu'il ne s'en fidt point ; s'il s'en fiûsait, il se trouverait quelqu'un pour l'écrire. Ainsi, nous n'en avons pas rencontré dans les premiers siècles de la Gaule romaine ; alors il n'y avait pas pour elle d'histoire |M)ssible. Qu'était la Gaule sous les Romains? C'était un théâtre sur lequel venaient l'ompaniitre des acteurs étrangers , un champ de bataille que traversaient des puissances ennemies; mais le pays n'avait pas sa vie prière » son existence individuelle.
Mûntenant la barbarie parait. La barl)arie est quelque chose ; la barbarie a sa vie propre ; vie terrible» mais réelle, indépendante, originale; et pour cette vie il fiiut un biographe. Or, ce biographe que 8era-t*il? un barbare? Mais ils ne savent pas écrire, ik dédaignent de l'apprendre; tons disent plus ou moms, comme les Goths en Ualie. : « La main qui a tremblé sous la férule ne tiendra pas le glaive avec fermeté. » S'ils essayent d'écrire , ils ne savent faire que des caricatures monstrueuses de la litlérature latine. Ce ne peut donc pas être un barbare. Ce ne sera pas non plus un rhéteur : un rhéteur n'eût pas su comprendre et peindre les