SMMT FORTUNAT — LA LÉGENDE
qui nous soit resté du sixième siècle , et sans lequel nous ne saurions rien de certain sur les annales de la première race. Après lui nous mentionnerons saint Fortunat, évéque de Poitiers , qui y avant d'être admis dans les ordres , avait donné à ses contemporains un recueil de médiocres poésies consacrées à la louante des rois et des grands; puis saint GésairCi d'abord abbé de Lérins, et ensuite évéque d'Arles. II est à remarquer que presque tous les évéques de ce siècle furent à la fois des savants , des saints et des hommes d'Etat. Des ouvrages de controverse en assez grand nombre furent le fruit des méditations du cloître; mais la poésie que cette époque nous a transmise est lûiu de porter ce caractère religieiLv ; elle ne consiste
biriMKB; il n'eût pu trouvé » dans sa langue de convention, des reslooroeB pour leproduire avec vérité k ph^onomie de ces poiples; et i|iiaBd il Panndt pu, il ne l*eàt pas voulu; il eût jugé de pareils objets /ladignes de son génie ; il eût mieux aimé répéter pour la millième fois les souvenirs de l'histoire et de la mythologie antiqu». H fallait donc un homme qui ne fàî ni un barbare ni un rhéteur ; qui sût tout juste assez de latin pour écrire pres([UP en latin, et en même temps qui n'eiH pas assez, étudié |K)ur mettre des idées rtH'ues, des expressions transmises, à la pla(c (les faits présents et réels. Or, Grégoire de Tours se trouvait précisément remplir toutes conditiom.
Né dans une province où la culture latine s'était conservée plus tard qa'aiUeurs, et tombé bientôt au milieu de la barbarie franque ; ayant une certaine teinture des lettres , et en même temps n'étant pas dominé par ks habitudes de la rhétorique ; homme aù fond antipathique et supérieur à la barbarie qui l'environne, mais en même temps forcé de se &milia<* riser avec elle par la vie de tous les jours, Grégoire hi pirésente naïvement ttfle qu'il la voit, faisant presque toujours abstraction de lui-même, de wm pouit de vue de llomain , de chrétien, d'évtKjue; décrivant, en un mol, ee terrible phétioiiiène comme un observateur impassible décrit les circonstances (jui atctjmpagneiit un tremblement de terre ou Téruplion d'un volcan. (J. J. Ampère, hùt. iiuér, de ia France.) ï. IIl. It
162 GAUtB FRAMQUE* — MÛiOVlMftlBNS.
4u'eu imitatioiis maniérées de la mauvaise latinité païenne.
Dans la seconde moitié de la période mérovin*
gienne, uu seul genre de composition littéraire fut cultivé avec une ardeur vraiment passionnée : c'est la légende. On entend par ce mot le récit de la vie des saints, récit puisé surtout dans les traditions popu* laires , et qui , par un perpétuel mélange de faits , les uns d'une certitude incontestable , les autres, au contraire, d'une authenticité plus que douteuse, tient, pour ainsi dire, le milieu entre Thistoire et la fiction. Le nombre des légend^ composées à l'époque dont nous parlons est quelque chose de prodigieux , et leur succès tut immense. Cela se comprend : elles seules fournissaient un aliment à la curiosité des esprits ; seules , en retraçant les vertus de ceux dont elles racontaient la vie, elles consolaient les âmes du triste spectacle des violences, des vices et des crimes de la société contemporaine.
Durant les septième et huitième siècles, des ténèbres épaisses se répandirent sur la Gaule ; et F historien qui cherche en vain à recueillir quelques débris de cette époque ne trouve plus , pour venir à son aide , que les aimalistes ou les chroniqueurs , dont le nom est inconnu ou ne mérite pas d'être tiré de l'obscurité .
Alors coiiiinençait la grande lutte entre l'Auslrasie et la IMeustrie, la lutte de l'esprit barbare contre ce qui avait pu s'introduire d'esprit romain au sein de la nation franque; et la victoire du premier acheva l'entière destruction des lettres. « Le monde vieillit , « dit Frédégaire; c'est pourquoi la sublimité de la
9ÊBAaam iapidb iit lrtik. 163
« aoMQce tombe parmi nous. 11 n'y a plus p6nM>nii« f aujourd'hui qui puisse atteindre à la manière d'^- « crire des anciens orateurs. Aussi personne n'en a la c présomption. » La langue se corrompait de plus
en plus. Le latin barbare du moyen âge, (|ui s*annon- (ait déjà au dernier siède, est décidément un fait opéré aujourd'hui. Les diplômes, le texte des lois fourmillent des fautes les plus grossières. Les mots de l'ancienne langue latine deviennent méconnaissableis à travers les transformations qu on leur fait éprouver. La décadence de la langue en était venue à un point que Frédégaire , tout ignorant qu'il était , annonce dans sa préface qu'il n'usera pas de tout son savoir, el qu'il parlera moins purement qu'il pourrait le faire, de peur, dit-il , de n'être pas compris de tout le monde.
Cependant tout ne disparait pas dans le naufrage. Si le goût littéraire s'éteint, si la langue se détj;rade et s'altère , les écoles épiscopales et les laborieux cénobites subsistent encore. 11 })aratt certain qu'il y avait-, a la cour des rois de INeustrie , une sorte d'école où f ou instruisait les jeunes seigneurs que leurs pères confiaient au roi pour les élever. Les rois avaient des moines attacliés à leur service : les uns, nommés cas* trenseSy les suivaient dans les camps, où ils faisaient les fondions d'aumôniers; les autres restaient au lieu de la résidence royale , et se noinmaient paUuini. Venaient ensuite les écoles épiscopales, et, entre les plus célèbres y celle de Poitiers. Elles étaient nombreuses y et peuplées d'élèves appliqués à l'étude des lettres et à la culture de la poésie. Os institutions
étaient d'ailleurs surpassées par les écoles monasti-
164 GAULE PRANQIJB. — MfilOyilIGIIIfg.
quas.Le mouastère de Jumiéges, après avoir envoyé, sous saint Filibert, deux colonies de moines, l'une à rUe d'Héro, sur les côtes du Poitou y l'autre k Quincay, près de Poitiers, comptait encore, sous son successeur, sept cents moines ; celui de Saint-Médard , o& quatre cents moines entretenaient une psalmodie perpétuelle, et qui avait une académie publique destinée à la fois aux sciences divines et humaines; celui de Sithiii, dans Tancicfnne Belgique, qui était comme le sémi* naire des généreux missionnaires qui se répandaient au delà du Rhin pour évangéliser les peuplades païennes et barbares de l'ancienne Germanie ; enfin celui de Saint-Germain, à Auxerre, qui tburnit quatorze évéques à cette ville. Outre les écoles de chaque monastère qui devait nécessairement imposer à un certain nombre de moines TobUgation de cultiver les lettres , il y avait deux autres institutions qui favorisa ient encore leurs études. C'était d'abord l'établissement de conférences réglées dans lesquelles ils s'entretenaient entre eux de leurs lectures, et ensuite r usage c{ui commença à s'introduire alors parmi les moines, de se répandre dans les campagnes pour y prêcher les paysans , quelquefois même jusque dans les villes et jusque chez les nations encore paîennes(i). Quoi ({u'il en soit de ces écoles demeurées célèbres, <le ces évéques cnidils', de ces moines demeurés fidèles à Dieu et k la science , cette période de notre histoire est celle où la culture des lettres et des arts
(i) V oir les patiente» recherches, et les travaux de quelques écrivains contemporain», MM. Ikirette, Ampère, etc.
àLtÈÊUMm DU IiAMGAfiB. 165
rencontre le moins d'ouvriers. L'influence est à la force y le droit aux armes , et rintelligence recule
devant les barbares. Dès ce moment la lecture et récriture tombent en oubli , et c'est à peine si le clergé conserve le dépôt de ces deux bases de toute science. La langue subit la même décomposition : tous les idiomes parlés sur le territoire gaulois, le celte et la langue des vieux (timbres , qui , malgré l'invasion romaine , subsistent encore sur les rivages de l'Armorique et dans les régions des Allobroges ; le latin , déjà corrompu, langue uuposée aux provinces par les empereurs d'Occident, la seule en usage dans les villes j le tudes(|ue , idiome teutonique apporté par les Francs et les Germains, et en usage parmi les races conquérantes ; enfin , uh nombre considérable de langues ayant sans doute des racines communes^ mais différentes par l'accent et la terminaison que l'invasion de plusieurs nations barbares ont apportées dans la Gaule, sont autant d'éléments que la nécessité , l'absence de règles et l'ignorance fondent au hasard, pour en former une langue déjà appelée langue romane. Vers la fin de la première race , l'idiome roman en est encore à se composer, et il lui faudra plus de huit siècles pour devenir cette belle langue française, le<plus pur instrument de la civilisation et de la pensée.
On a vu plus haut quel rôle avait joué saint (ki> loraban, et nous avons dit vers (pielle époipie il avait fondé la célèbre école de Luxeuil : là , dans les plus profondes solitudes des Vosges et sur les ruines d'un temple païen, il donna l'enseignement à une ibule d e-
i(Aê GAULE fBJJWB. MÉMVIHfilBNft.
Jèves veDus de tous les points de la Gaule, et même à des moines et à des dercs. Vers ia même époque, le moine Marculphe rédigea une série de formules utiles à consulter ; et Frédégaire composa une sorte d'Histoire universelle poussée depuis la création du monde jus* qu'au milieu du septième siècle. Son styte est froid et aride, bien inférieur à celui de Grégoire de Tours, qui est loin, comme on l'a \ u, d'être un modèle.
Les découvertes scientifiques et les progrès des arts participèrent de l'enfanoe de la société. Sous le règne de Clovis P** et de ses fds , ou introduisit dans les Gaules l'usage du papier de coton et celui d'élever des vers à soie. L'empereur Justinien avait envoyé dans la Sérique (Chine) deux moines qui rapportèrent en Europe ces précieux insectes , et affrancRirent ainsi tout un continent d'un tribut onéreux payé à une industrie étrangère. Théodebert , en S48 , fit pour la première l'ois frapper des monnaies d'or à son effigie. Vers la même époque (55o), l'invention des chiffres arabes facilita puissamment les opérations du calcul, et l'introduction ou la fonte des cloches fut un pas de plus dans Tapplication des arts utiles. Cette dernière invention fut lente à se répandre, et, sous le r^ne de Clotaire 11, une armée firanque qui venait 9Bs\iég& la ville de Sens fut mise en Adte par le seul bruit des cloches de cette ville. Un siècle plus tard(65o), la nécessité de pratiquer des échanges et de fiiciliter des débouchés au commerce amena l'invention des foires. k la même époque, les Arabes imaginèrent de construire les moulins h vent; tes moulins à eau étaient connus depuis plusieurs siècles. Enfin , en 69^ , les
inimmiB. — cotrunK. 167
plumes à écrire turent substituées aux roseaux, qu'on employait auparavant à cet usage. Cette DomendatuFe d'inventions et de découvertes est bien courte pour une période de trois siècles; mais l'esprit humain sommeillait alors, et la civilisation, étouffée par plusieurs invasions de barbares , parvenait à peine k donner quelques signes de vie. Plus tard, l'intelligenoe prendra un rapide essor, et nous la verrons multiplier ses conquêtes.
Les Franes, sous la dynastie mérovin§;ienne , gar^ dèrent fidèlement leur ancien costume national. Comme au temps de leurs premières invasions sur les terres de Tempire, ils continuaient de porter des manteaux de laine grossière ou de peaux de bétes, et de courtes et ^étroites tuniques, que les grands, les seigneurs, relevaient par quelque broderie d'ime couleur éclatante.
De leur coté , les Gallo-Romains n'avaient presque rien changé non plus à la manière de se vêtir en usage parmi eux à Tépoque ou leur pays était libre encore de toute domination étrangère. Les riches avaient, il est vrai , emprunté aux Romains les longues tuniques et la cblamyde ; ils conservaient seulement l'ancienne braie gauloise. Mais le peuple , plus fidèle aux vieilles mœurs, n'avait point, comme les hautes classes, quitté pour le manteau romain la saie aux couleurs vives et bigarrées, et le reste de son costume rappelait assez exactement celui des (leltes , ses ancêtres. Ajoutons que le capuchon on cuculie des Santons était devenu , depuis asses longtemps déjà , d'un usage presque général poiur la plèbe gauloise.
108 GAULE FBANamS. — VÉROVlNGIBlfS.
On remarquait peu de différence entre l'habillement des femmes de la nation firanque et celui des Gallo-Romaines. Les premières, par-dessous un ample manteau , portaient de longues robes , très-étroites des manches et du corsage, mais qui , à partir des hanches, allaient s'élargissant peu à peu, et dessiiiaieul un grand nombre de plis arrangés et combinés avec une symétrie ingénieuse. Une ceinture, tantôt simple, tantôt double, serrait leur taille, et les bouts de cette ceinture, qui se nouait par-devant, descendaient presque jusque sur les pieds. Le manteau des dames . gallo-romaines était assez semblable à celui des femmes de race franque ; mais leurs robes ou tuniques étaient beaucoup pluslarges , et retenues autour du corps par une seule ceinture. Les unes et les autres avaient généralement adopté Tusagede se couvrir le visage d'un voile, ét elles aimaient à se parer de colliers et de bracelets, l^s Gallo-Romaines de la classe du peuple n'avaient que des tuniques, et point de manteaux. Il en était de même des femmes de condition inférieure chez les Francs.
Le costume des ecclésiastiques différait peu alors de celui des Gallo-Romains de la classe aisée, il se composait d'une tunique très-longue, très-ample, à peu près comme la soutane d'aujourd'hui , et d'un manteau. Les ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers , avaient , comme de nos jours, le visage entièrement rasé.
On exigeait, de plus, des religieux le sacrifice de ce qui était regardé alors comme le symbole de la liberté, c'est-à-dire de leur chevelure. Ils ne conser-
IMHITBGTUIB. 169
valent qu'un cordon ou couronne de cheveux. La tonsure simple était le signe distinctif des prêtres et
des évéques.
Les Francs avaient abandonné y peu après leur éta-
blissement en Gaule « l'antique usage de se raser le derrière de la téte, et de ne garder que les cheveux de devant, pour les relever et les nouer en forme de créle ou d'aigrette. Ce premier cliangement amena bientôt la mode des cheveux coupés en rond, et qui ne descendaient guère plus bas que le milieu du cou. La barbe se portait toujours très-courte. Pour les Gallo*Romains, ils avaient, depuis longtemps déjà, renoncé aux longs cheveux, aux longues barbes, et à ces épaisses moustaches qui ombrageaient les lèvres des anciens chevaliers gaulois (i).
L'histoire ne nous a transmis que des renseignements très-vagues sur l'état de l'art durant la période (|ui suivit immédiatement la grande invasion. A cette époque, il semble que les peuples, encore installés dans leurs demeures gallo-romaines et possesseurs des édifices religieux construits depuis Constantin, ne voient rien au delà de ces monuments, et se bornent tantôt à eu empêcher la ruine, tantôt a réconstruire, sur les décombres, des bâtiments lourds, carrés, dépourvus de style et de goût, se rattachant toujours, 11 est vrai, par le symbolisme, à 1 idée chrétienne et à l'enseignement de l'Église. Bientôt enfin les Francs, convertis à la foi , construisent des temples et élèvent partout des monastères. C'est Clovis qui
{i)J. A* Goungeou, Méfovùigiem.
170 GAULB PRAMOUE* — MiROTIIIGlBIfS.
le premier fait bâtir, sous les murs de Paris, les églises de Saint-Pierre et Saint-Paul, Tahbaye de Sain^Pîem à Chartres, le cloître de Saint-Mesmin près d'Orléans : rimpulsion est donnée ; les autres rois mérovingiens multiplient à leur tour les fondations pieuses et âèvent de toutes parts des basiliques, dont la plus célèbre est Saint-Denis. DèscemomentlepaysdesFrancs se trouve en mesure de fournirdes architectes aux Anglo-Saxons. • Toutefois, après le règne de Dagobert, la décadence littéraire semble se communiquer à toutes les branches de Tart , et Ja dernière période de la dynastie mérovingienne voit s'élever fort peu de monuments remarquables Le style des édifices religieux construits du cinquième au huitième siècle est , à proprement par» ler, une dégénérescence du style latin; le caractère essentiel de ces ouvrages est surtout dans Y appareil ; il résulte de l'emploi de la brique, des colonnes et des fenêtres; et les artistes de cette période ne sont que des imitateurs de la manière romaine {more ro^ mono) : comme leurs devanciers, ils ont recours aux pierres cubiques , à la maçonnerie (o/^^ incertuin)y et aux chaînes de briques, tant6t mises à plat, tantôt disposées dans les murailles , soit comme moyen de décoration , soit pour rétablir le parallélisme des assises; les fenêtres sont à plein cintre et très-étroites; l'arcade est formée de voussoirs cunéiformes , séparés par d'épaisses couches de ciment; quelquefœs elle est tout en briques; le cintre de la fenêtre repose plus souvent sur un pied-droit que sur une colonne ; les portes sont carrées. Quant aux colonnes, elles sont le plus souvent rondes, et couronnées de chapiteaux qui
L*A1T MÉROTIIIGISII. 171
tau lot rappellent la corbeille corintbiennei tantôt sont ornés de divers feuillages lourdement dessinës, et de plusieurs moulures à la manière antique, mais d'un style barbare. Les pierres de diverses couleurs, les briques disposées de manière à présenter des dessins, sont des ornements que Ton observe quelquefois dans les vieilles ruines romanes de la période mërovingienne.
TROISIËMË PARTIL
GARLOYINGIENS.
PEPII L£ B&EF.
CHÀ&LES et CAKLOlil.
La nouvelle dynastie qui allait gouverner la monar-
cliie des Francs porte dans l'histoire le nom de race desCarloviogieus (Carolingiens, CaroUngs)^ dénomination destiné à indiquer que les princes et souve» raius de ce sang descendaient de Charles Martel , ou de ce Charks-le-Grand dont nous ne tarderons pas a ' raconter le règne. Quelques écrivains désignent cette famille sous le nom de maison d'Uéristal^ en souvenir du célèbre Pépin, duc d'Austrasie, qui, par la victoire (Je Teslry en 687 , consolida sans retour la supréuiatie des Francs-Austrasiens sur la Neustrie , et commença la décadence et l'abaissement de la race mérovingienne. Dès ce moment cette usurpation lente et progrèssive était accomplie, si toutefois on pouvait qualifier d'usurpation un changement devenu nécessaire, (|u'a- . vait approuvé TËglise , que réclamait l'élite de la nation, et en dehors duquel les conditions de salut ou de durée auraient manqué à Tordre social. Peu de révolutions historiques nous apparaissent , au contraire , sous une l'orme plits légitime et plus digne de respect.
174 €AM.0Tiif6nii8. — FBpm iM lasp. {jnvm
Il semble toutefois que le roi Pépin, fils de Charles Martel et père de Gharlemagne » en jugea autrement : à Tadhésiou des grands et des leudes qui acclamaient son avènement au trône , il voulut joindre la sanction religieuse ; et il obtint de FÉglise qu'dle renouvelât en sa faveur les saintes cérémonies en usage chez les Hébreux , lorsque le grand prêtre intervenait, au nom du Seigneur, pour consacrer les droits des rois de Juda. C'est de l'avènement de Pépin que date la coutume du sacre de nos princes.
La famille de Pépin, si glorieuse que fussent ses origines, n'avait pas, comme la race mérovingienne, la prétention de descendre des dieux germaniques et Scandinaves, d'une divinité des mers, ou d'un céleste habitant de la Valhalla. Le dernier des rejetons de Qovis vivait encore, et conservait, sans aucun doute, * des partisans et des fidèles qui pouvaient contester le droit de Pépin : il fallait donc que la royauté carlovingienne demandât au christianisme la consécration qui seule pouvait lui concilier l'obéissance de quiconque refuserait de reconnaître un pouvoir dont les titres n'auraient d'autres bases qu'une acclamation humaine» En agissant ainsi, elle se montra intelligente autant que sage ; mais elle laissa , en quelque sorte , l'Église prendre possession de la monarchie et la royauté se transformer en sacerdoce. Le roi , oint de l'huile, se vit revêtu d'une autorité spirituelle ; il fut présenté au pays comme l'élu de Dieu lui-même ; il sortit delà foule des leudes pour devenir, dans Tordre temporel, une sorte de prêtre et de pontife, pour être l'évéque du dehors; et s'il parla au peuple après avoir
7MB] mglIIBR SACRE DB PBPIN. 175
été sacré à Soissons de la main auguste de i'apotre des Germains, saint ik)nifacey il dut lui dire, selon le cérémonial que rhistorien de sa race nous aconservé,
et qui à coup sur était en usage sous sou petit-fils : « Puisque les vénérables évéques ont déclaré, conformément à Totre assentiment unanime, que Dieu m'a choisi pour votre salut , votre bien et votre gouvernement ; puisque vous l'avcE reconnu par vos acclamations, sachez qu'avec Taide du Seigneur je maintiendrai rhonneur et le culte de Dieu et des saintes églises; que, de tout mon pouvoir ef mon savoir, j'assurerai à chacun de vous, selon son rang , la conservation de sa personne et Thonneur de sa dignité; que je maintiendrai pour chacun, suivant la loi qui le concerne, la justice du droit ecclésiastique et séculier : et ce , afin que chacun de vous , selon son ordre , sa dignité et son pouvoir, me rende l'honneur qui con* vient à un roi, l'obéissance qui m'est due, et me prête son concours pour conserver et défendre le royaume que je tiens de Dieu, comme vos ancêtres l'ont fait si 1 égard de leurs rois , avec lidélité , avec justice , avec raison. » Et sans doute quand il eut achevé de réciter cette formule , les prélats qui l'environnaient répétèrent , avec l'officiant du sacre , cette autre prière que nous trouvons également mentionnée dans Hincmar : « Que le Seigneur vous couronne de gloire dans sa miséricorde , et qu'il vous oigne de l'huile . de sa grâce pour le gouverneuieiii du royaume, comme il oint les prêtres, les rois, les prophètes et ïûartyrs qui, par la lui, ont vaincu les empires , pratiqué la justice, et mérité l'accomplissement des pro-
i76 CÂRtOVINGlBlfS — PIPIM LB BREF.
messes (i ). » Ainsi le christiauisnie mettait la main sur la royauté barbare, ainsi l'Église, représentée par sescbefs, plaçait le roi sur le trône, et par cela même annonçait aux peuples que si le roi manquait à ses serments et devenait félon envers Dieu, ou tyran à l'égard des hommes, c'était à elle que les sujets et les opprimés pourraient avoir recours , à elle qui tenait de Jésus-Christ même la puissance de lier et de délier. JNe perdons pas de vue ces caractères distinclifs de la royauté carlovingienne, cette nouvelle fonction que le sacre conférait aux rois, cette intervention suprême de la religion et de r%lise entre le souverahi et le peuple : il est évident qu'un droit inconnu vient d'être inauguré et commience.
Pépin fit jurer aux chefs des Francs , réunis en assemblée nationale, que jamais ils ne consentiraient à reconnaître des rois issus d'un sang autre que le sien (9.). Mais ce n'était point assez pour lui de s'éti*e montré digne du trône avant d'y monter : d'une part» il entreprit de consolider sa puissance par de nouvelles guerres ; de l'autre, il fut assez habile pour ne point laisser rétablir le titre et l'autorité des maires du palais, et cette haute fonction fut abolie.
£t d'abord le nouveau roi des Francs tourna ses armes contre l'Aquitaine et la Vasconie. On a vu pUis haut que Waïfer avait autrefois accueilli sur ce territoire Griffon , le frère révolté de Pépin , et avait conclu alliance avec ce prétendant opiniâtre. Plusieurs leudes d'Austrasie et de Neustrie , mécontents du nouveau roi, avaient suivi Griiïon en Aquitaine, et
(1) tliiK-inar, Opcm, t. I, p. 7'|î î Coronatio Caroli Calvin etc.
(2) Ll y a dans le texte : Unquain de alterius lumbis regem,,. eiigefr.
L/'iLjiii^uu L>y
Wno] G0KR1IB8 m AOtlITAINB KT «N SAXB. 177
s'étaient associés à sa querelle. Un des premiers actes
de Pépin , après son couronnement ;i Soissons , (ut de sommer Waïfer, duc d'Aquitaine , de lui livrer son frère rebelle , de faire droit à divers griefs encore subsistants , et de lui prêter serment de fidélité et de soumission. Waifer n'eut garde de se prêter à cette exigeuce , et l^epin se disposa a le faire repentir de sa fierté. Or, à peine Griffon eut-il appris que son frère dirigeait des troupes contre l'Aquitaine, (|n'il re'solut de ne point attendre dans ce pays les résultats d'une lutte inégale : persuadé qu'il trouverait de plus solides appuis chez les Lombards, il se mit en marche du côté de ritalie avec ses compagnons et ses leudes, mais il ne put réussir à franchir les Alpes. Etant arrivé à Saint-Jean-de-Maurienne, dans la Sabaudie ( Savoie il y trouva deux comtes, lieutenants de Pépin, (|ui s'y étaient portés pour lui barrer passage , et il se vit réduit à leur livrer bataille. Dans cette rencontre, où de part et d'autre on se battit avec courage, Fambitieux Griffon fut vaincu et tué. Sa mort amena un changement dans les alfaires. Délivré de son phis redoutable ennemi, le roi Pépin laissa respirer Uunald ; il ajourna ses projets contre J\\(piilaine , et reporta toutes ses préoccupations sur Tltalie et sur les Maures. (?est vers cette époque , en efiet , que les chroniques mentionnent une expédition que le roi des Francs entreprit du côté de Narbonne^ et dans le but de chasser les Arabes de la Septimanie. Les musulmans, sous les ordres de Joussouph , leur émir, défendirent vigoureusement Narhonne , et lirenl longtemps échouer les
efforts de Pépin : cependant le Wisigoth Ansemoml , T. m. 12
Digitiz
f 78 CARLOVUiGUUIft. — PBPIN LS BERF. [TM-m
qui y bien qu'il fût chrétien , gouvernait au nom des califes de Gordoue les ailles de Nimes^ de Béziers, d' Agde et de Maguelone, se rangea du côté des Francs, et leur livra les places confiées à sa garde. Une fois mattre de ces forteresses , qui dominaient la moitié de la Septimanicy Pépin y mit des garnisons , et prescrivit à leurs chefs de continuer la guerre contre les Arabes encore campés sur la lisière des Pyrénées, dans le midi de la Gaule : les détails de cette lutte, qui fut persévérante et opiniâtre, n'ont point été recueillis par l'histoire (752).
Pépin, fidèle aux traditions historiques de F Austrasie, avait repris les armes contre les Saxons. Ces barbares, las d'une paix de quatre ans, méditaient de nouvelles attaques contre la race de Charles Martel : lorsqu'ils virent les lieutenants de Pepîn engagés dans de difficiles entreprises, ils se révoltèrent , et préludèrent à la restauration de leur sauvage liberté par de nouveaux attentats contre les missionnaires chrétiens et contre les églises. £u Tan 763, Pépin convoqua les Francs, se mit à leur téte , franchit le Rhin, et pénétra sui^ le territoire des tribus saxonnes. La lutte fut vive et sanglante : les armées austrasiennes et neus- Iriennes, ( oniiiiandées par leur roi , remportèrent une victoire décisive à Rimi , près de Wéser. Pépin , vainqueur, prit et rasa bon nombre de forteresses , fit un ^rand butin et enleva une multitude de prisonniers. Ce fut vers ce temps que Tévéque de Cologne, Hildegaire, fut tué par les Saxons dans une citadelle ou sur une montagne que l'on nomme Wilerg. Bientôt les barbares , désespérant d'échapper à
mmi GCBMUfi CONTRE LBS BHSTOMS. 179
l'esclavage ou à la mort , eureut recours à ces sou* missions tardives et douteuses qui trompaient les Francs et désarmaient leur colère. Pépin recul leurs serments f se fit livrer des otages , et leur donna la fNiix. L'une des conditions qu'il imposa à ces hordes fut que tout prêtre chrétien aurait la faculté de rési* der en toute sécurité dans les cantons de la Saxe, et d y instruire les peuples. Lorsqu'ils eurent fléchi sous les armes de Pépin , les Saxons feignirent de reconnaître à jamais la suprématie des Francs ; mais ils ne firent que se résigner à attendre des jours moins mauvais. Cependant le fils de Charles Martel sortit de leur pays et revint à Cologne, sur les bords du Khiu^ où il prît ses quartiers d'hiver ( i \
Depuis plus de cent vingt ans qu'une guerre de courte durée avait éclaté entre Dagobert l" et le duc des Bretons, Judicaël, les populations de la Gaule et de la Petite^Bretagne n'avaient eu à vider aucun conflit D'une part, les princes mérovingiens , affaiblis et dégénérés, ne s'étaient point vus en état de subjuguer les cantons armoricains demeurés indépendants ; de l'autre , les Bretons gaulois avaient aidé , sans succès , les firetons insulaires à résister aux Angles et aux Saxons, (jui envahissaient peu à peu toutes les provinces de la Grande-Bretagne. On a lieu de croire que Clisrles Martel chercha à établir, sur divers points de la Petite-Bretagne , des gouverneurs ou comtes francs relevant de lui ; mais ses tentatives à cet égard n'eurent point de succès durable. Ce Tut donc Pépin qui
ii)Fmlég.t Contitt,, Annal. Mut. et l^nUi,
180 CARL0V1N6ICNS. PSPIN LB BREF. tW»
'résolut de reprendre et de continuer avec énergie la politique de Qotîs et de ses successeurs à l'égard des peuples bretons; et les chroniques placent en 7 53 la date de Tinvasion qu'il dirigea contre les tribus armoricaines. Dans cette campagne, dont les incidents sont fort peu connus, Pépin se rendit maître de Vannes et de plusieurs cités bretonnes; mais il ne . réussit jamais à réduire cette vaillante population à subir le joug des Francs, et la Bretagne maintint jusqu'au bout^ sinon son indépendance absolue, du moins sa nationalité particulière.
Depuis près de deux siècles les Lombards s'étaient établis en Italie sur les débris de la monarchie des Ostrogotlis, et n'avaient cesse, en quelque sorte, d'employer à se déchirer eux-mêmes les moments qu'ils n'avaient pas consacrés à lutter contrôles Grecs ou contre les papes. Vers Tan 728, Luitprand , l'un de leurs rois, profitant des dissensions qui s'étaient éle* vées entre le pape Grégoire II et l'empereur Léon risaurien , avait enlevé aux Grecs Ravenne , la Pentaj)ole, et tout ce qu'ils possédaient encore au nord de Rome; en 740, il avait contraint à l'obéissance les ducs de Bénévent et de Spolète , révoltés contre lui ; et l'année suivante , cédant aux pieuses exhortations de Zacharie, il avait restitué au domaine de saint Pierre plusieurs territoires, plusieurs cités et de nombreux prisonniers, appartenant de droit aux souverains pontifes, et dont les événements de la guerre l'avaient momentanément rendu maître. L'histoire remarque avec raison qu'en celte circonstance , soit qu'il y eût restitution, soit qu'il y eut donation, le roi des Lora-
WW] USURFATIOMft DBS LOMBARDS. 181
bards ne fit intervenir ni l'empereur ni TEmpire , et traita directemeDl avec le pape , conmie il l*eût fait avec tout autre souverain temporel. indépendant, et libre d'agir de son chef (744)* La province de Ravenne n'avait pas été comprise dans le traité inter* venu à Terni entre Luilprand et le pape , et le roi
vive force. Dans cette extrémité , Texarque Ëutychius, I*archevéque Jean , et les peuples de Ravenne et de la Pentapole, implorèrent l'assistance du souverain pontiie. Zacbarie , vivement toucbë de leurs alarmes , intercéda auprès de Luitprand au nom des populations que menaçait la puissance des Lombards. Le roi résista longtemps ; mais enfin , à la prière du pape , il consentit à restituer à Ravenne et à C^senne une portion du territoire dont il s'était injustement rendu maître. Ainsi les chefs de l'Eglise exerçaient déjà en Italie, au profit des peuples, une influence médiatrice très-puissante auprès des rois , à laquelle les villes et les provinces avaient recours , et dont personne n'osait mettre en doute l'autorité légitime : au delà des Alpes leur puissance politique n'était pas moins grande, et on les voyait , avec Tassentiment des nations et des princes, prendre en quelque sorte possession du gouvernement des hommes. . C'est ainsi qu'une décision émanant de l'un d'entre eux avait suffi pour changer, dans la Gaule Iranque, l'ordre de succession au trône ; et quant à la Grande-Bretagne et à la Germanie, elles î>e sentaient domptées par l'Eglise; elles recevaient des papes, avec les bienfaits de la civilisation et de la foi, une impulsion sérieuse, une direction réelle et
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positive dans la sphère des institutions et des pou- Toirs temporels. C'était le moment que le roi des Lombards, Astolphe, Tun des successeurs de Luitprand^ Tenait de choisir pour lutter contre cette grandeur naissante, et pour réduire les héritiers de saint Pierre à reconnaître sa suprématie et à se soumettre à ses caprices.
Astolphe y vers l'an 761, s était emparé du territoire et de la ville de Ravenne , et avait mis fin au
gouvernement des exarques de cette contrée. L'année suivante (752), il fit ses dispositions pour envahir le duché de Rome. Le nouveau pontife, Étienne II, essaya en vain de fléchir la colère de ce roi barbare, et d' intercéder pour le troupeau confié aux soins du chef de l'Eglise; le territoire romain ne tarda pas à être désolé par les incursions et les ravages des Lombards. Le pape espéra un moment que l'empereur Constantin Cîopronyme viendrait au secours de Rome ; mais ce prince , alors occupé à détruire partout les saintes images, fut sourd à la voix des chefs de l'Église. Son silence enhardit les entreprises d'Astolphe, et ce barbare ne mit bientôt plus de bornes à ses oifenses ni à ses menaces. Le pape et le peuple eurent recours aux prières, et portèrent en procession l'image du Sauveur, en suppUant le Dieu tout-puissant de venir en aide à ses fidèles. Ce fut alors qu'Étienne 11, imitant l'exemple que lui avaient donné ses saints prédécesseurs Grégoire et Zacliarie, s'adressa à Pépin, roi des Francs , et fit appel à sa protection et à son courage : Pépin et ses leudes, nos ancêtres, étaient dignes de la glorieuse mission que leur confiait l'Eglise. Fier
nB-V9i) Ls PAPB ni uferuoiB m fraik». 18S
d'être oboisi pour protéger la vérité et la justice , Pépin envoya près du saint-père Chrode^ang , évéque de Metz^etle duc Auctaire^ l'un des seigneurs l'ranoS| et il invita par leur entremise le vénérable Étienne II à se rendre dans la Gaule. Malgré les obstacles qu'Astolphe mit à ce voyage, le pape poursuivit sa route du côté du nord, franchit les Alpes, et se rendit au palais de Pontyon, où l'attendaient le roi des Francs et Cari (Charles), Fun des fils de Pépin, alors âgé de douze ans, et promis à la plus Ulustre destinée, sous le nom à jamais mémorable de Charlemagne
Étrange retour des cboses! Le pape avait quitté
Rome en fugitif; jusqu'à ce jour il avait eu à résister aux prétentions des rois, et à se tenir en garde contre les tentatives impies des maitres de l'Orient ; et maintenant, sur le sol de la Gaule, il n'était plus un exilé, un proscrit, mais l'envoyé de Jésus-Christ lui-même, mais le représentant de la Divinité parmi les hommes. Le roi des Francs vint au^evant de lui, et se prosterna humblement à ses pieds, lui, sa fenune, ses enfants et ses leudes. Le lendemain, le chef de l'Église voulut se présenter en sup]iliant , sous la cendre et le cîlice ; et ce fut alors qu'il implora le secours de Pépin contre les Lombards. Pépin lui promit, par serment, de forcer Astolphe à restituer les places de TËmpire et l'exarchat de Ravenne. Puis, à cause de l'hiver, il pria le pape d'accepter une liospilaiité rovaledans le monastère de Saint-Denis, et d'attendre dans ce magnifique asile les résultats des premières démarches que le chet des Francs allait faire auprès du chef des
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Lombards. Peu de mois après, arriva la réponse d'As* tolphe aux sommatioDS de Pépin : le barbare refusait de rendre les domaines dont il s'était injustement emparé ; il déclarait qu'aucune menace ne rempécheraît de poursuivre ses projets contre Rome et le pontife.
La féte de Pâques tombait cette année (754) le i4 avril , et Pépin la célébra à Quercy-sur-Oise. Il y tint l'assemblée nationale des Francs, et il y fit adopter sa résolution de marcher en Italie au secours du pape. £n même temps il fit une donation solennelle, au pape Étienne et à TÉglise romaine, deplusieurs villes d'Italie usurpées par les Lombards ; et cet acte fut édicté tant en son nom qu'en celui de ses deux fils Cari et Garloman. La même année (7^4) , mourut à Vienne , dans les Gaules , Garloman , ce frère de Pepiu qui avait autrefois embrassé la vie monastique , et qui s'était retiré au mont Cassin. Il était venu au delà des Alpes par ordre d'Astolphe , afin de porter à Pépin des propositions de paix. Plus tard, ses cendres furent conduites en Italie, au mont Cassin, et déposées sous le grand autel. Peu de mois après, le pape Étienne il. étant tombé malade, et ayant été miraculeusement guéri, consacra de nouveau, comme rois et chefs des Francs , Pépin , ses deux fds Cari et Garloman , et la pieuse fiertrade , femme de Pépin.
L'historien grec Théophane, qui rend compte de cette circonstance, ne craint pas de dire, en parlant de Pépin : « Le pape Etienne lui donna l'absolution de son parjure (i). » Ailleurs il ajoute : a Pépin fut le premier
m-IM) ut PAHI SàOIB PBPlIf, 188
qui devint roi des Francs autrement que par droit de
iiaissatice (i). » Ces deux passages ne laissent pas detre significatifs : ils attestent combien l'idée de Tusurpation s'attachait, dans l'opinion des Francs et dans celle de Pépin lui-même, à Tavénement de la racecarlovingienne. L'Église seule , aux yeux des rois et des peuples, était légitimement investie du droit de sanctionner ce. £Eiit anormal et de lui donner une autorité régulière, au nom du Dieu tout-puissant qui dispose à son gré des couronnes , des volontés et des empires. Nous devons constater néanmoins que Théophane écrivait à Constantinople longtemps après les événements dont il parlait, et sous l'influence de doctrines politiques familières aux Orientaux et assez étrangères aux traditions des Germains.
Quoi qu'il en soit, la cérémonie eut lieu à Saint-Denis, où résidait le papeÉtieuue, bote de Pépin et des Francs. L^illustre pontife , en son nom et au nom de la république ronuUne^ conféra à Pépin et à ses fils les titres impériaux de pairices, dont ces princes se firent liouneur : ayant ensuite ù donner sa bénédiction aux grands et aux leudes de la cour de Pépin, il les conjura, au nom de saint Pierre, dont le Seigneur lui avait confié l'autorité, de maintenir la couronne dans la dynastie de Pépin, que Dieu, dans sa miséricorde, élisait et
oitoti Srsçdtvou. Theophanes^ Clironog., edit. Lup.^yi. — L'intei'pi*ète latin affaiblit mal à pi'0|K)s ce passage en le traduisant' ainsi : ( iim interun ipse Slcphnnus cuni a perjnrii in rc^cni adinissi me lu tibsolvissel . Dans Théophaue il ii*est pa» question de craitUe, 11 y e:>l dit que Pépin re<;oii rahsolutioii d'un parjure eonimîs contre son roi. • ;
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choisissait pour la défense de l'Église et du saint-siége.
En revanche, Pépin et ses fils promirent solennellement au pape de défendre ses droits et ceux de la chaire de saint Pierre, et de considérer pour leur ennemi quiconque oserait menacer ou combattre le souverain pontife et ses successeurs légitimes^ comme lui vicaires de Jésus-Christ. Ainsi s'accomplissait l'alliance de l'élise catholique et des Francs :laroyauté carlovingienne, fidèle aux exemples de Glovis, prenait dans rhistoire la place de fille ainée de Rome. Ce glorieux pacte fut conclu Tan 754 , le îi8 juillet , date mémorable qui reparaîtra plus d'une lois aux époques des grandes secousses sociales.
Vers ce temps-là mourut dans son couvent de Saint- Omer, et a l'âge de vingt-huit ans, le malheureux Childéric III, exclu du trône. Tout porte à croire qu'un
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tinua, durant sa vie, de le reconnaître pour légitime souverain : la preuve de cette assertion peut être tirée de la mention que les annalistes carlovingiensonl cru devoir faire de sa mort. En ce temps, dit le chroniqueur, mourut Childéric ^ faussement appelé roc. N'est» ce pas là une sorte de déclaration officielle faite, au nom d'un gouvernement nouveau, contre un gouvernement éteint? Et ne voit-on pas , dans cette phrase échappée à un historien complaisant, une protestation dédaigneuse contre la royauté déchue?
Pépin avait à cœur de tenir parole au pape ; il envoya des ambassadeurs à Astolphe, pour le sommer de rendre à Rome le territoire envahi. Le roi des Lombards promit d'opérer cette[ juste restitution \ mais à
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peine le vénérable Etienne 11^ confiant dans cette pa*
rôle , eut-il repassé les Alpes et se fut-il de nouveau réuni à son peuple bien-aimé| qu'Astolpbe éluda ses en§;ageinent8, et maintint sous la garde de son épée les villes elles provinces qu il avaitenvahies.Lepape, abandonné par les empereurs d'Orient, jusque*là souverains ou prolecteurs politiques de Rome et de Ravenne , se bâta de donner avis au roi Pépin et à ses fils des refus d'Astol plie : « Je vous conjure, leur mandait-il I par le Seigneur noire Dieu y par sa glorieuse Mère toujours vierge, par les vertus d'en haut, et par le prince des apôlres, saint Pierre, rpii vous a sacrés rois, de compatir aux afflictions de l'Ëglise de Dieu, et de lui faire rendre ce qui lui appartient, selon la donation que vous avez oderte à notre seigneur saint Pierre, votre protecteur. Ne vous fiez plus au\ paroles trompeuses de ce méchant roi et de ses juges. Comme nous avons remis en vos mains les intérêts delà sainte Église de Dieu , vous rendre/ compte à Dieu et à saint Pierre, au jour terrible du jugement, du soin (jue vous aurez mis à les défendi*e. Cest à vous que, depuis tant de siècles , est réservée cette oeuvre sainte d'exalterrÉgliscct défaire justice au prince des apôtres; aucun de vos pères n'a été honoré d'une telle grâce ; c'est vous qu'il a prévus et préélus pour cet effet... Hàlez-vous de faire justice... » Quelque temps après, le pape, impatient d'être secouru en temps opportun, en appela de nouveau à la fidélité et au\ promesses du roi des Francs : « Le Seigneur, lui disait-il , vous a élevé sur tant de nations et de peuples, afin (pie vous exaltiez vous-même la sainte Église de Dieu; il pouvait
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la défendre d'une autxe manière ^ s'il lui avait plu; mais il a voulu éprouver votre cœur... » Cependant les armées de Pépin , retenues par la nécessité des préparatifs , tardaient à se montrer du côté des Alpes ; les leudes et les grands hésitaient à suivre Pépin en Italie, et lui rappelaient les douloureuses catastrophes que leurs pères avaient subies , chaque fois qu'ils avaient osé mettre le pied en Italie : ces obstacles et ces incertitudes favorisaient les plans d' Astolphe et redoublaient les angoisses du souverain pontife. Ainsi s'acheva Tannée 754, et déjà les troupes d'Astolpbe marchaient à grandes journées dans la direction de Rome.
Le i*'' janvier 766 j elles parurent sous les murs de cette ville et la tinrent assiégée durant trois mois , ravageant la campagne parle fer et le feu, et donnant l'assaut tous les jours. Sept semaines après le commencement du siège, le pape réussit à faire partir pour la Gaule , par voie de mer, trois serviteurs fidèles, qu'il chargea de remettre à Pépin de pressantes missives ; il y était dit :
a Aux excellentissimes seigneurs Pépin , Cari et Carloman, tous rois, et nospatrices des Romains; à tous les évèques , abbés, prêtres et moines ; h tous les illustres ducs , comtes, et à toute l'armée des royaumes et des provinces des Francs ; Étienne , pape , et tous les évéques, prêtres, diacres, ducs, caitulaires, comtes, tribuns, le peuple et Tarmée entière des Romains, tous plongés dans railliction :
« Nous sommes environnés d'une tristesse si amère et pressés d'une angoisse si extrême, la continuité de
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nos maux nous fait verser tant de larmes^ qu'il nous semble que les éléments même doivent le raconter. Vous savez comme Fimpie roi Âstolphe a violé les conditions de la paix qu'il avait jurée. Or, aux calendes de janvier, toute l'armée des lombards est venue, delà Toscane, assiéger Rome et camper devant trois portes. Astolphe lui-même avec d'autres troupes est venu l'attaquer d'un autre côté et camper devant d'auties portes y nous envoyant dire fréquemment : « Ouvresmoi la porte Salaria el livrez-moi votre pape, sinon je renverserai vos murailles et vous passerai tous au fil de répée , et je verrai qui pourra vous tirer de mes mains. » Il y a plus ; tous ceux de Bénéveut sont également venus, et campent devant d'autres portes qui restaient encore libres. Tout ce qui est hors de la ville a été mis à feu et à sang : ils ont incendié les maisons el les églises, brisé et brûlé les images des saints ; ils ont mis dans leurs sacs impurs les dons sacrés, c'està-dire le corps de Notre-Seigneur, et les profanaient après s'être remplis de viande, ils ont emporté les voiles et les ornements des autels pour leur usage. Ils ont déchiré de coups les moines et violé les religieuses, dont ils ont même tué quelques-unes, ils ont brûlé toutes les fermes de saint Pierre et celles de tous les Komains, emmené les bestiaux, coupé les vignes jus- (|u'ii la racine, foulé aux pieds les moissons, en sorte (|u'il ne nous reste plus de quoi vivre. Us ont égorgé quantité de serfs de saint Pierre et des Romains, et emmené les autres en captivité, jusqu'à arracher du sein de leurs mères les enfants à la mamelle pour les égorger. Les païens même n'ont jamais fait tant de maux.
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a Voilà cinquante-cinq jours qu'ils assiègent la ville affligée de Rome, et qu'ils la pressent de toutes parts ; nuit et jour ils lui livrent des assauts et battent ses murailles. Voici, nous disent-ils d'une manière iusul* tante , voici que nous vous serrons de tous les côtés : que les Francs viennent maintenant, et qu'ils vous arrachent de nos mains ! La ville de Nami , que vous avez donnée à saint Pierre, ils l'ont prise , ainsi que quelques autres qui nous appartiennent. Aussi avonsnous eu de la peine à vous envoyer par mer ces lettres trempées de nos larmes. Hâtez- vous donc, bien-aimés ! je vous en conjure par le Dieu vivant et véritable , et par le prince des apôtres, le bienheureux Pierre; hàtezvous de venir à notre secours , de peur que nous ne périssions, et que les nations de l'univers ne disent : Où est la confiance que les Romains mettaient, après ' Dieu, dans les rois et la nation des Francs? Écoutez-nous, et venez à notre aide. Toutes les nations qui ont eu recours à la vaillante nation des Francs ont été sauvées : combien plus ne devez-vous point avoir à cœur de délivrer la sainte Église de Dieu et son peuple ! »
£t comme s'il n'eût point suffi de cet appel émané du souverain pontife s'adressant au fils ainé de l'Église j Etienne U eut recours à un mode plus énergique et plus hardi : dans une prosopopée célèbre qu'il revêtit de la forme épistolaire , il fit parler le prince des apôtres lui-même, et écrivit en son nom , au roi des Francs, une lettre dont voici quelques traits :
« Pierre, élu apôtre par Jésus-Christ, fils du Dieu vivant , qui règne avec le Père , en l'unité du Saint-
im APPEL DK SiiNT-PlSftRB, 191
Esprit, avant tous les siècles; qui s'est incarné dans le temps et s'est fait boauue pour notre salut, qui nous a rachetés de son sang... Que la grâce , la paix et la force pour délivrer la sainte Église de Dieu et le peuple romain, qui m'a été confié , vous soient ahon* damment données, par le Seigneur notre Dieu, à vous illustres hommes et rois Pépin, Cari et Carloman, aux très-saints évêques, abbés, prêtres, moines, ainsi qu'aux ducs , comtes , et généralement à toutes les ar* nuées et au peuple des Francs. »
« Moi, Pierre , élu apôtre par la volonté céleste et clémente du Christ, fils du Dieu vivant; placé par sa puissance au-dessus du monde comme un flambeau {illuminator),.. Moi, Pierre, apôtre de Dieu, qui vous tiens pour ses fils adoptifs , je vous exhorte et je vous presse de délivrer ma ville de Home , le peuple que Dieu m'a confié, et le temple où je repose selon la diair; délivrez-les, délivrez TÉglise sainte des violences, des afflictions et des menaces que fait retomber sur eux la perfide nation des Lombards. Persuadez-vous, mes fils très-aimés, que je parais devant vous -vivant^ en personne, pour vous conjurer dans les termes les plus pressants ; car, selon la promesse que nous ayons reçue de ce même Dieu Notre- Seigneur et notre Rédempteur, vous êtes, ô nations des Francs, nos peuples de prédilection entre tous les peuples de la terre... El voilà que Notre-Dame ^Do' nom nostrà) Marie , mère de Dieu et toujours vierge, joint ses instances aux miennes ; elle vous presse et vous commande avec les choeurs des anges , les saints martyrs et les confesseurs du Christ , et tous ceux qui