‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 16 sur 32 · LK noms SAINT-LI^WIM. 8tt · texte numérisé non relu

LK noms SAINT-LI^WIM. 8tt

(linaves , slaves et finnois , également menacés par l'Évangile ; derrière les CarloviogieDS , leurs vassaux ^ leurs tributaires et leurs leudes , apparaissait l'Église catholique; et, pour être juste, nous devons même constater que, sur ce redoutable champ qu'allait défricher Fépée, les confesseurs, les martyrs et les apôtres du christianisme avaient depuis longtemps précédé les soldats, et préparé, par Tefltision de leurs larmes , de leur sang et de leurs prières , le diilicile travail que devait compléter la guerre.

Un moine catholique nommé Liéfwin (Lehi/inus) prêchait à cette époque les doctrines de l'Évangile aux peuplades païennes des bords de TYssei : il résolu! de porter la foi chez les Saxons, et se rendit à rassemblée générale de Marklo; et peut-être se sentait-il secrètement encouragé par les conseils de Cliarlemagne. Lors donc ((ue les députés de la confédération saxonne se trouvèrent réunis, au moment où allaient coounencer les sacrifices, le courageux apôtre chrétien apparut au milieu de l'assemblée, revêtu de ses habits sacerdotaux , portant dans ses mains Timage du Sauveur et le livre des saints Évangiles, puis il s'écria : « Les idoles que vous adorez ne vivent pas, elles n'ont point de sentiment, elles sont l'œuvre des hommes,

et ne peuvent rien ni pour nous ni pour elles-mêmes. C'est pourquoi le seul Dieu, bon et juste, ayant pris vos erreurs en pitié , m'envoie parmi vous. Que si vous ne renoncez pasàTiniquitè , je vous annonce un malheur que vous n'attendez pas; car le Roi des cieux a ordonné d'avance qu'un prince (ort, prudent, infatigable, viendrait, non de loin , mais de près, toniber

986 ' . CABLOVINGIBNS. — CHABI.KMAGMK. pT^-m

sur vous comme un torrent , afin d'amollir la férocité de vos cceurs toujours durs, et de faire courber vos fronts orgueilleux. D'un seul bond il envahira vos contrées , les dévastera par le fer et le feu, et emmènera vos enfants et vos femmes en captivité. » A c€^ paroles, une vive émotion se manifestadans l'assemblée, et les Saxons , à demi-sauvages , se disposaient à massacrer sans pitié l'imprudent missionnaire , lorsque run d'entre eux, un chef nommé Buto, monta sur un lerlre et dit ;i la foule : « Écoulez-nioi, vous qui êtes les plus sages! 11 nous est souvent venu des ambassadeursdespeuples voisinSy'Nortbmans, Frisons et Slaves; nous les avons reçus en paix , et, après avoir ouï leurs messages , nous les avons renvoyés comblés de présents. Cet homme étranger est l'ambassadeur d'un grand Dieu : oserez-vous le faire mourir ?» Ce discours apaisa sur-le-champ la multitude barbare , et le prêtre catholique eut la permission de se retirer sain et sauf(i). On croirait lire une pagedeCooper,et assister à un conseil tenu par les tribus indiennes de l'Amé* riquedu Nord.

Cependant les prophéti(jues menaces de Liéfwiii ne tardèrent pas à s'accomplir, et ce fut lorsque les Saxons, h l'issue d'une assemblée générale de leurs délégués , brûlèrent l'église de Deventer, récemment construite, et massacrèrent les chrétiens qui s'y étaient réfugiés.

On était alors au printemps de l'an 772 ; les Francs, de leur côté, se trouvaient convoqués à Worms, à l'assemblée du champ de mai. La nouvelle de l'attentat

(1) f^ita Lchiiiniy apud PertZy t. ÎI.

m-m L*tmitMKrL. 357

ooniBiis par les Saxons les remplit d*borreur; ils entrèrent en armes sur le territoire de ces barbares , et le ravagèrent par le fer et par le feu. Charles remporta une grande victoire près du Wëser, et fit le siège d'Ehre&bourg (bourg d'honneur) (i), ville principale des Saxons et métropole de leur idolâtrie. C'était là qu'un vaste monument y V\rmensœ\x\ (Hermann saule, colonne d'Uermann )| s'élevait, dit-on, en Thonneur du héros qui avait autrefois détruit les légions de Varus , et dont la Germanie avait fait un de ses dieux. Cette idole , grossièrement sculptée , était revêtue d*armes ' défensives; de sa main droite , dit xxyi historien , elle portait un drapeau sur lequel ôn voyait une rose; de la gauche, une balance ; sur son bouclier, un lion commandait à d'autres animaux ; à ses pieds était un champ semé de fleurs. On expliquait tous ces symboles comme se rapportant aux joies si promptement flétries de la gloire militaire (a).

(i) AttjottnThttiSladbergen, dans févéchéde Paderborn ; la chronique désigne ce lieu sous k nom de Bèn^wgùim, CTétait le centre da aille

saxon.

(•>.) r^^inliard dt'sifçnc ce inoiiuinent sous le nom inninsitl . Dans les vieilles légendes germaniques on enqiloie d'autres noms , tels i\ii'J(/urmensulc, Hermestui, Uormensule, etc. Mille dissertations ont été publiées eo Allemagne sur le curactère et la nature de cette divinité des Saxons. (V, S|ielniany m Jrmmsui.) An surplus, il y a quelque apparence de croire que cette ooloniie n^avait paa élé élevée à la ^jkwtt d*Anninlua ou Her^ mano seulement, nab bien en rhoonenr du peuple germain tout entier. — Bermann, (|ui depuis est devenu le nom d'un homme ou d'un (fieu, est probablement le nom même du peuple germain. Satlle signifie également eolonne ou statue. Heer-man, ou Gheer-man, signifiait homme d'année, humnie de guerre : si les Germains l'adoptèrent pour leur nom national, c'était à cause de leur i*espect pour la valeur. Ils étaient , avant tout , hommes d'armée. Ainsi Hermaïuul signifiait vraisemblablement la T. Uî. 17

âS8 CÀRLOVINGIBNS. — chàrlemàgne. tTi%m

Ijd siège d'£hi esbourg ue fut pas de longue durée : cette forteresse ayant été emportée après un assaut

tres-meui trier , l'armée des Francs renversa le monument national de la Germanie. La démolition du temple et de Tlrmensoeiil fut signalée par un événement bien digne de remarque. Depuis le commence* ment du siège , les soldats de Charles , privés d'eau, dévorés par le soleil, étaient consumés par une soif ardente. A peine eurent-ils détruit l'idole, qu'un torrent d'eau vive sortit d'mie montagne voisine du camp, se répandit avec abondance dans la campagne et dans la vdlée, et sauva d^une mort certaine les guerriers et les chevaux. Ce secours inespéré fut attribué à un miracle. Les chroniques ne nous ont guère transmis d'autres détails sur cette expédition, et l'histoire se voit réduite à leur emprunter le peu de lignes qu'elles renferment; le vieux poète saxon qui a célébré, sur un mode assez vulgaire, la gloire de Charlemagne est presque aussi aride qu'Éginhard : a Le roi Charles, ditil, convoqua à Worms une assemblée générale des grands de la nation {Francorum praceres), dans laquelle il décréta, de concert avec eux (i), de faire la guerre aux Saxons ; car si la terre des Saxons touche à ceUe des Francs, et même si leurs limites ne sont pas

statue ou la colonne de l'homme de guerre, Temblème, le symbole de la nation même. Des écrivain» dignes de foi ont lu, à Hildesheim, dans le Rituel, une antienne chantée le dimanche à Leetart^ en mémoire de la destmctimi de Pidde Irminsuif Hermami sanle» colomie dUermann. La tradition vent que la grande cdonne ait étédonnée à l'égHse par Louisle-Débonnaire.

(i) On Toitque, du moin» pour la forme, il était toujours nécessaire d'obtenir le consentement des Francs : le texte dit : cum quibm.,, decrevit.

bien déterminées | d'un autre côté , plus ces deux na* lions étaient rapprochées, plus la discorde jetait entre elles des motifs de division; et des deux pays^ sans rriàcbe, on portait sur la frontière voisine le meurtre, l'incendie et le pillage. Bien loin d*étre dignes de porter le suave joug du Gbristi les Saxons^ livrés à toute la fougue de leur naturel sauvage, à la rudesse de leur esprit y étaient encore sous la puissance de Terreur et du démon. Les Francs, au contraire , chrétiens depuis longtemps , fervents appuis de la foi catholique , dominaient un grand nombre de peuples : c'était sur le concours de ces nations soumises, et, avant tout , sur la puissance de Dieu dont ils suivaient scrupuleusement les commandements, qu'ils comptaient pour sou» mettre cette contrée. Pareils à un corps dont les membres seraient répandus çà et là et non réunis ensenibie, loin d'obcir à un roi qui seul fut à la téte de la milice (1)9 les Saxons étaient divisés en plusieurs petits États, et comptaient presque autant de chefs c{ue * de villages* Voilà les peuples que Charles avait résolu de combattre; et sans retard, avec toutes les forœs des Francs , il se mil à saccager et à brûler leur pays. Une citadelle fortifiée par la nature, et que l'art avait mise encore en plus fort étal de résistance , se trouve, sur son passage ; il la prend. Les barbares la nommaient Ehresbourg {ùarbara Ungua,.» Eresburg)* Au même endroit existait une idolci divinité du pays^ appelée Irminsul; c'était une colonne travaillée avec

(1) O passage est remarquai )lt' vn ro fiu il iudiijue les teiidaiioes de la H>t>HUc et de la civilisatiou earloviiigieiineH.

260 GARLOVUlGiBMS. — CHABLEMAGNB. [ni-m

beaucoup de soin et chargée d'ornements; le roi la radverae, et établit son camp tout près de ce lieu. La durée des chaleurs de l'été, le manque de pluie, brûlaient les champs; les fontaines desséchées ne conte» naient qu'une aride pousnere , et la soif commençait même à fatiguer le camp du roi, lorsque le Tout-Puissant, qui avait vu favorablement la destruction du temple profane, fit éclater son pouvoir en faisant sortir au milieu du .jour, tout d'un coup , et du lit desséché d'un torrent qui se trouvait tout près, une source qui fournit assez d'eau pour les besoins de l'armée. Ensuite le roi se porta du côté du Wéser. i» On voit que la légende et Tliistoire marchent ici d'accord, et se prêtent un mutuel secours. Le récit naïf du poète, contemporain de Charlemagne , est un témoignage d'autant plus précieux qu'il émanait d'un Saxon aussi bien que d'un chrétien.

Les Saxons implorèrent la clémence du vainqueur : Charles , que de graves intérêts appelaient au Midi j parut se contenter de leur soumission , et leur accorda la paix.

Le pape Adrien P% homme d'une prudence et d'une fiermeté égales à sa vertu, occupait alors la chaire de saint Pierre. 11 réclama de Didier, roi des Lombards , la portion des États pontificaux que ce prince retenait encore , malgré Tancien traité de Pavie. Sur son refus, il s'adressa au roi des Francs, et l'invita à venir compléter l'œuvre commencée par son père Pépin. Cliarles hésita à entreprendre cette expédition , et fit faire à Didier des propositions avantageuses ; mais il existait entre lui et le roi lombard une cause profonde de

m-m\ GUERRE EN LOMBÀRDIE. 201

ressentiment. Charles, qui avait épouse Désidératie

(Désirée), iille de Didier, l'avait répudiée honteusement peu de temps après , cédant sans doute, comme on Ta vu plus haut, aux exhortations du pape et aux remords de sa conscience. Didier, aigri par le souvenir de cet outrage , et persuadé que le roi des Francs redoutait sa puissance , refusa de céder

lie Lombard, ^ennemi implacable de Charlemagne, avait prissous sa protection les fils de Carloman, neveux de ce prince, et réclamait en leur faveur la restitution des états de leur père ; il exigeait en outre que le vénérable Adrien V se rendit à Pavie, et conférât l'onction royale aux deux enfants carlovingiens dépossédés dû trône par leur oncle , du consentement des Francs. Le pape n'avait garde* de faire droit à cette réclamaliou, et de se ranger, d'une manière éclatante, au nombre des adversaires de Charlemagne. Ce fut pour le roi des Lombards un prétexte de se maintenir en possession de l'exarchat de Ravenne et des autres cités pontificales, dont il cherchait à dépouiller TÉglise. Plusieurs d'entre elles, et notannnent celle de Bléra-, furent livrées aux plus affreuses dévastations. Vainement le pape essaya-t-il de mettre un terme aux cruautés des Lombards : trouvant Didier sourd à ses plaintes comme à ses menaces, il ne put qut redoubler d'instances auprès de Charlemagne. C'était à Tépoque où ce prince guerroyait en Saxe , et cette circonstance le contraignit d'ajourner l'expédition qu'il avait résolu d'entreprendre de l'autre côté des Alpes.

Enfin, lors((u'il eut pour quelque temps dompté les barbares des bords du Wéser (773), il se vit en

Digitiz

262 CARLOVINGIENS. — CHARLËMAGNE. . 1775-774

mesure de \enir en aide au chef de l'Église. La ville

de Genève, qui dépendait alors de la monarchie firanque (Burgondie), fut désignée aux contingents militaires comme Heu de rendez- vous, et l'armée de Charlemagne se partagea en deux corps : l'un, conduit par le leude Bernard , oncle du roi , devait franchir le mont Joux, occuper le passage des Alpes et des» cendre en Italie; Fautre, sous le commandement direct de Charlemagne , devait suivre à travers les dé* filés du mont Genis la route que parcouraient ordinairement les armées franques lorsqu'elles allaient guerroyer dans la Cisalpine (i). A l'aspect de ces deux formidables bandes , les Lombards se sentirent émus de frayeur. Cependant Adalghise, fils de Didier, réunit une armée nombreuse au pied des Alpes , et se posta avantageusement dans les gorges du mont Cenis. Ixs montagnes et les rochers étaient comme hérissés de soldats et de tours. Le passage était particulièrement fermé au val de Suza (dont une position conserve encore aujourd'hui le nom de Ckiusn) par une ligne de bastions et de murailles qui s'éteiulait depuis le mont Porcarino jusqu'au bourg de Chiavri (ad vicum Cahrium). D'après cjuelques historiens, la résistance fut si vive, que Charlemagne, désespérant de pouvoir forcer le passage, songea un moment à rétrograder, lorsqu'un diacre nommé Martin , envoyé par Léon , archevêque de Ravenne, fit connaître au roi des Francs un sentier ignoré, et| par où ses troupes pourraient

(i) Charlemagne avait alors trente et un ans, l'âge de Napoléon lors* qu^il iraucliit le> Alpes el conquît l'Italie à la bataille de Mareugo.

m-m] PASSAGE DIS ALMS. 163

défiler à couvert. Charlemagne mit à profit cet avis

utile , el réussit à tourner la position des Lombards : ceux-ci prirent soudainement la fuite, et le roi des Francs, continuant sa marche, vint faire sa jonction avec Bernard, auprès du lac de Conie. Les chroniqueurs ne s'accordent pas sur les détails de cet ëvéuement, et plusieurs attribuent à la défection de quelques chefs lombards le succès rapide des Francs. Quoi qu'il en soit, Didier comprit toute Tétendue de lorage qui allait fondre sur ses États : n'osant tenir davantage la campagne, et voyant les Alpes franchies en dépit des obstacles ({u'il avait amoncelés à toutes les issues, il prit le parti de se jeter dans Pavie. Cette ville était alors grande et belle ; elle était ceinte de murailles hautes de soixante-dix pieds romains ; dix-sept portes s'ouvraient sur la campagne ; elle se hérissait de soixante-deux tours, et au lieu d'être , comme de nos jours, une sorte d'ossuaire histori(|ue, elle apparaissait vraiment la capitale d uii royaume guerrier et la hardie rivale de Milan et de Vérone. Là était le dernier retranchement de la monarchie des Lombards; de la capitulation de cette place dépendait la couronne de Didier.

Charlemagne employa au siège de cette ville une partie de son armée, tandis que l'autre se portait à marches forcées sur Vérone, où s'était renfermé Adalghise , fils du roi des Lombards , avec la veuve et les fils de Carloman. Le siège de Pavie dura huit mois, la résistance fut persévérante : les autres cités lombardes ouvraient-elles leurs portes au vainqueur? la présence de Didier et celle du vieux duc d'Aquitaine,

iM ' GAlLOVmOIlllS. — CHmUU^lIB. 1773-774

Huualdy moine et soldat tout ensmbley ne permettait pas à la garnison de fléchir et d*implorer k pardon. Cepeudaui, décimés par les rigueurs d'unlong siège, dé> vorés par les maladies, livrés aux horreurs de la Camine, exposés aux fureurs de l'assaut, les habitants de Pavie ne partageaient ni le fanatique désespoir d'Hunald, ni l'énergique opiniâtreté du roi. On dédaignait leurs murmures aussi bien que leurs soutïrauces , et l'on combattait toujours, sans espoir d*étre secouru , sans reconnaître du côté des Francs le plus léger symptôme de lassitude. Enfin, la population, réduite aux plus dures extrémités, se souleva contre son propre roi , et lapida le vieux duc d'Aquitaine Hunald^ qui , toujours enflammé de haine contre les Francs , parlait de se défendre encore. Cet événement contraignit Didier à se rendre. Depuis longtemps Vérone avait ou» vert ses portes, et Cbarlemagne avait l'ait conduire dans ses États d'Austrasie la veuve et les fils de son frère, dont l'histoire cesse de parler, et qui , selon toute apparence, s'éteignirent dans l'obscurité d'un cloître (773-774).

Cette guerre des Francs eu Londjardie a laissé de plus vives traces dans les souvenirs populaires que dans les annales trop arides où les écrivains sont réduits à puiser. La chronique du moine de Saint- Gall Fa entourée de détails épiques ou romanesques qu'il ne iaut pas accepter sans contrôle, mais qui n'en sont pas mcmis pleins d'intérêt, en ce qu'ils témoignent des impressions que ressentirent les peuples lorsque les leudes de Cbarlemagne apparurent au pied des remparts de Pavie : nous ne pou-

m-mi CHAftLBIfAGlfB DBVANT FAVIB. S6S

VOUS nous rëcoodre à ne point lui emprnnler cette

étrange page :

« Du des premiers seigneurs (primis principihus)^ nommé Oger {Oggerim)^ qui avait encouru la colère du terrible monarque | s était réfugié auprès de Di« dier.

a Ayant appris la venue du redoutable Charles, ils montèrent (Oger et Didier) sur une tour très^^éievée , d'où (Ml pouvait voir au largo son arrivée...

« Didier dit à Oger : Charles est-il dans cette armée si nombreuse? Mais celui-ci répondit : Ce n'est pas encore lui. Voyant l'armée composée du rassemblement des habitants de tout l'empire ^ il dit positivement à Oger : Certainement, Charles est là qui exulte au milieu de cette multitude. Oger répondit : Pas encore, et pas encore. A-lors le roi commença à se troubler et à dire : Que ferons-nous, s'il en vient un plus grand nombre avec lui? Oger répondit : Tu verras comme il viendra. Pour ce cpii sera de nous, je ne le sais. £t voilà que , tandis qu'ils discouraient, leur apparut l'école qui ignore les moindres vacances (le corps des gardes , qui ne connaît jamais de repos). Didier, en la voyant, frappé de stupeur, s'écria : Voilà Charlemagne! et Oger reprit : Pas encore, et pas encore. Après , s'avancèrent les évéques, les abbés, les clercs, les chapelains, avec ceux qui les accompagnent. Les ayant vus, Didier, déjà redoutant la lumière et désirant la mort, s'écria en sanglotant : Descendons et cachons-nous dans la terre, devant la facede ce terrible ennemi. Â quoi Oger répondit épouvanté y parce qu'il connaissait le cortège de

266 CARU>Tiii6iim. ouMjmmm. vm-m

riucomparabie Charles , et il y avait été accoutumé dans un meilleur temps : Quand tu verras les champsse hérisser d'une moisson de fer, le Pô et le Tésin inonder les muraillea de la ville de noires vagues de fer^ alors tu pourras l'attendre à voir Charles paraître. 11 n'avait pas encore fini de parler, quand, à l'ouest et au nord, s'éleva une sombre nue qui changea le jour très-clair en ténèbres. L'empereur s'approchaut uu peu davantage, le jour devint plus noir que la nuit. Alors parut Charlemagne lui-même, tout de ier, avec un casque de fer et des bracelets de fer. Une cuirasse de fer protégeait ses épaules de fer et sa poitrine ; sa main gauche tenaitdressée une lance de fer. ..Sur son bouclier il ne paraissait que du fer; son cheval aussi était de fer; son visage intrépide jetait l'édat dufer,etceuxqui le précédaient, et ceux qui l'entouraient de toutes parU| et ceux qui le suivaient , imitaient , autant qu il était en eux, ce terrible appareil; le fer remplissait les clianips et les places ; les rayons du soleil étaient réfléchis par les pointes de fer. Ce fer si dur était porté par un peuple plus dur encore ; l'éclat du fer répandit la terreur dans toute la cité ; le courage des jeunes gens et la solidité des murs s'ébranlèrent de rra)'eur à la vue du fer, et le fer paralysa la sagesse des vieillards. O fer ! fer ! Hélas 1 tel fut le cri confus du peuple. Le fer fit trembler les rempai ts de la forteresse.

ff Ces choses que moi^ bègue et édenté , j'ai tente de développer par un trop long discours, Oger, la sentinelle véridique, les ayant saisies d'un coup d'ceil rapide, dit à Didier ; Voilà celui duquel tu t'es taut

m-mj cxmwÈim de la LOHBâaMi. 267

informé. Et, ce disant, il tomba presque sans vie (i). »

Cbarlemagne laissa vivre Didier; mais il le fit con* duire, lui, sa fenune et ses filles, dans les provinces gauloises , ou , dit-on , il finit ses jours à l'ombre d'un monastère, l^es États de Didier n'opposèrent dès lors aucune résistance (a) ; plusieurs provinces , que l'apparition de Chailemagne en deçà des Alpes avait affranchies de toute crainte, n'hésitèrent pas à se donner volontairement au pape , qui agréa leur soumission , et mit au-dessus d'elles un gouverneur nommé Hildebrand.

(i) Un éminent écrivain, M. Ampère, de l'Académie française , a ac> • coinpnj^ué ce rwil do qiu'l(|ues réflexions judicieuses : • Il y a , dit-il, une grandeur hi/.arrc dans ces eoneeptions étranges, tkîtlc nmltitude immense, ce terrible Charles, Tatteiite de bon approche toiyours suspendue, enha cel homme de fer, le fer partout autour de lui, la nature elle-même, les vapeurs 9 les moissons, le ciel, tout devenant de fer là où ilpasse^ et ce cri lamentablA de la foule éperdue , G fer I 6 fer,! et les murailles amievies qui aVhranlwit» et Didier qui toanba demi mort à la vue de Cbarle* magne; (XHument pourrait-on mieux exprimer que par tous ces traits , énerf^ques dans leur singularité, la terreur qui naissait sous les pas du conquérant, et l'effroi dont les peuple» étaient saisis quand 11 s'avançait pour les combattre ? O morceau est probablement un lambeau de chant jwpulaire recueilli par le moine de Saint-Gall dans sa chroniq ue , el ce chant naïf, grandiose, avait du naître chez un peuple que les armes de Charlemagne avaient écrasé. •

(a) « Au milieu de cette soumission générale » un seul homme cfaercha à ranimer Tamour de l'indépendance dans le cdfur de ses compatriotes. (Tétait Paul Wamefried » chancelier de Didier, connu sous le nom de l'historien Pau| Diacre, parce qu'il était diacre d*Aquilée. Dénoncé pour ce fait, traîné devant les tribunaux, il lut condamné à avoir les yeux arraches et les mains coupées. Mais le roi ne permit pas l'exécution d'un pareil supplice; il admira sa fidélité, loua son amour pour son pays, et s'écria : « Où trouverions-nous une main qui écrivit aussi bien l'his- « toire? ■ 11 le lit mettre sur-lcH^mp en liberté, et lui donna de grands témoignageB deson estime. »

268 GAJIL0VI1IG1BN8. — CHARLUiAOllB* (773.771

Durant le long siëge de Pavie, Charlemagne avait

appelé aiipivs de lui la reine Hildegarde et les princes ses enfants. La féte de Pâques (774) étant proche, il avait eu Tidëe de s'éloigner un moment de Pavie , et de se rendre à Rome pour faire ses dévotions près du tombeau des saints apôtres. Il entra le samedi* saint dans la ville éternelle , et fut reçu avec toute la solennité que l'on déployait pour honorer un patrice et un roi. Les magistrats se portèrent à sa rencontre avec les drapeaux de la république , le clergé avec ses bannières et ses croix. A cet aspect, Charlemagne descendit de cheval , et se dirigea lentement vers l'église de Saint-Pierre, où le pape l'attendait : arrivé au bas des degrés^ le roi des Francs s'agenouilla, baisa pieusement les marches, puis il embrassa le pape, et tous deux pénétrèrent dans la basilique, tandis que tout le clergé chantait l'antienne : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur l Le pape et le roi, suivis des évéques etdesleudes francs, marchèrent ainsi juscprà la confession de Saint-Pierre; et là ils demeurèrent (|uelque teuips prosternés, priant le Seigneur, et lui rendant grâce des victoires et des bienfaits dont il Jes avait déjà comblés par l'intercession du prince des apôtres*

Le roi des Francs s'étant ensuite relevé, demanda au souverain pontife la permission d'entrer dans Rome pour faire ses prières et accomplir ses vœux. Le pape la lui accorda volontiers, et descendit avec le roi au tombeau de saint Pierre : ils se rendirent ensuite à la basilique de Latran. Ainsi , dans la vieille capitale du monde chrétien, Charlemagne ne se considérait que

n3-774] (JURLBMâGNB a ROME. 269

comme uu hùte et un palrice , el le pape seul agissait en maître et en seigneur. Le lendemain, jom* de Pâques , Gliarlemague eutendil la messe, célébrée par le pape dans Téglise de Sainte-Marie-Majeure ; puis il se rendit avec Adrien au palais de Latran , le lendemain. Tandis que le pape, célébrait la messe dans Téglise de Saint-Pierre j le dergë et le peuple faisaient entendre des cantiques eu l'honneur du roi. Aux voix qui disaient, j4u très*excellent Charles, couronné de Dieu , grand et pacifique roi des Francs et des l.ombunls ei patrice des Romains , vie et victoire ! la ioule des fidèles répondait : Sauveur du fmmfe^ sois4ni m aide! Le mardi, le pape ofTicia à Saint-Paul en présence du roi. Le mercredi , le pape se rendit dans la basilique de Saiut-Pierre , avec son clergé et les magistrats de Rome ; et là, dit l'histoire de l'Église catholique, « il pria humblement le roi de confirmer la donation que Pépin avait faite^ dans l'assemblée de Quercy, au papeÉtienne, et que lui, Gharlemagne, avait signée avec son frère Carloman. Le roi s'étant fait lire Tacte de cette donation l'approuva , avec les seigneurs de sa suite. Mais ce n'était pas assez pour satisfaire sa générosité et son attachement au saint-siége; il fit dresser par Elhérius, son notaire el son chapelain, racle d'une donation beaucoup plus ample que la première : il y donnait à F Eglise romaine Tlle de Corse , Parme et Mantoue , tout l'exarchat de Ravenne, les provinces de Venise et d'Istrie, avec les duchés deSpolète et de Bénévent. Le roi lui-même signa la donation de sa propre main, suivant Texpressiond'Anastase le Bibliothécaire, et la fit souscrire par

270 CARLOVmeiBNS. — CHAlitntAGHB. n7»f74

les évéques, les-abbés^ les ducs elles comtes qui raccompagnaient. Après quoi il la mit sur Tautel de

saint Pierre , et ensuite sur son tombeau, au dedans de la confession , et fit serment, avec les seigneurs, qu'il conserverait au saint-siége tout ce qui était contenu dans cet acte , qu'il remit ainsi entre les mains du pape. Il en fit faire un double par le même Étherius f le mit sur le corps de saint Pierre , sous le livre des Évangiles, qu'on y baisait, et il l'y laissa. Il en emporta avec lui un autre exemplaire , qui fut écrit par le seerétaire du saint-siëge (i). » Le pape donna affectueusement au roi des Francs les canons écrits et promulgués parles pontifes depuis l'origine de l'Ëglise; et ces codes sacrés ne durent pas sans doute êlre mis à l'écart, lorsque Charlemagne rédigea à sou tour ses capitulaires. Le livre des canons fut dédié par le pape au fils de Pépin , et la dédicace consistait en quarante-cinq vers }atins écrits de la main du pontife , et formait cette anagramme t «r Le pape u Adrien à son excellent fils Charles le Grand, roi. » Dans cette épitre poétique le pape appelait le roi défenseur de la sainte Église, à l'exemple de son père ; car, imitant les triomphes de Pépin, le roi Charles, avec l'aide du Christ et des clefs de saint Pierre, avait mis les nations ennemies à ses pieds ; il suivait la lumière de la vraie doctrine resplendissant sur son trône ; il avait saisi ses armes divines et foulé les nations superbes; il restituait les dons antiques à TÉglise, sa sainte mère; il avait vaincu les Lombards et les Huus;

(i) Rolirbai-hei'i t. H.

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