NOUVEAUX INCIDENTS
man. Tandis qu'ils se résignaient à combattre sans espoir, les princes d'Occident regardaient avec indifférence la perte d'une île réputée le boulevard delà chrétienté. Louis XIV leur donna un bel exemple qui ne fut point imité : il envoya au secours de Candie sept mille hommes commandés par le duc de Beaufort, l'ancien roi des Halles, qui avait conservé la dignité de grand-amiral. Le duc de Na vailles eut également l'honneur de marcher avec cette élite de braves; mais le courage des Français ne put retarder la prise de la place que de quelques jours. Beaufort fut tué dans une sortie (1669), et le grandvizir Kouprouli entra par capitulation dans la ville, qui n'était plus qu'un monceau de ruines. Ceux de l'armée française qui survivaient encore forcèrent la ligne turque et firent voile pour nos ports de la Méditerranée, où les ramena le duc de Navailles (1670).
Les incidents que nous venons de résumer à la hâte étaient loin d'avoir à eux seuls préoccupé la sollicitude de Louis XIV. Durant cette période il avait réalisé plusieurs des grandes réformes judiciaires et administratives dont Colbert lui avait suggéré la pensée, et que nous avons déjà signalées à la juste reconnaissancede la postérité. Une impulsion vigoureuse était donnée à toutes les forces du pays ; les arts et l'intelligence étendaient au loin leurs pacifiques conquêtes, et le gouvernement , obéi et admiré, ne considérait la paix d'Aix-la-Chapelle que comme une ère de repos, comme une suspension d'armes à la faveur de laquelle on pouvait aviser déjà à faire repentir les Hollandais
d'avoir les premiers posé une borne aux agrandissements de la France.
Retranchés dans un coin de terre, sur un sol formé par alluvion et qu'il avait fallu disputer à l'Océan, ces marchands républicains avaient hérité de la puissance et des richesses de Venise. Leur liberté ne datait que de quelques années; mais, comme ils avaient dû la conquérir au prix de longs et sanglants efforts, ils en étaient fiers autant que jaloux, et peu disposés à en faire le sacrifice. Du fond de leurs comptoirs enfumés de tabac et regorgeant d'or, assis sur des ballots de marchandises, ils aimaient à passer en revue les progrès de leur commerce, de leurinfluenceet de leur marine, et à se proclamer, en faisant allusion aux derniers événements , « les pacificateurs de l'Europe et les arbitres des rois. »
Ainsi qu'on Ta vu plus haut, la république des Provinces-Unies s'était constituée d'après l'esprit qui, dans le moyen âge, avait donné naissance aux ligues des villes hanséatiques, helvétiennes et italiennes. Tous les antiques droits y avaient été plus ou moins conservés, et nulle fausse idée sur la nature du gouvernement républicain ne s'était mêlée à la cause de la révolution de Hollande. Un grand nombre d'hommes d'État justement célèbres avaient dirigé Je gouvernement de cette nation ; des citoyens obscurs l'avaient administré avec autant de modération que d'énergie. Ils n'avaient pas énervé la force de leur pays en usant au-dedans les grandes existences dans ,des luttes sans gloire et en fatiguant ainsi les ressorts de l'esprit public. Plus intelligents, et animés d'un patrio-
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tisme moins misérable, ils avaient entraîné les ambitions de leurs compatriotes vers la sphère d'une puissanté activité , vers le commerce maritime et le système colonial.
Malheureusement pour la Hollande, les hommes éminentsquila gouvernaient avaient sans cesse à lutter contre la maison d'Orange et l'esprit envahissant du clergé protestant. Pendant les troubles de l'insurrection, Guillaume d'Orange avait été revêtu de la fonction de stathouder (gouverneur général ), et avait espéré en faire le patrimoine de sa famille. Après sa mort, son fils Maurice s'était emparé de cette charge , et ce premier pas vers l'hérédité du pouvoir avait inquiété l'esprit républicain du pays. La lutte entre la démocratie et le royalisme éclata enfin à l'occasion d'une question théologique; la famille d'Orange prévalut, et le magnanime Oldeu Bameveldt porta sa téte sur l'échafaud , triste récompense des services que ce grand homme avait rendus à sa patrie.
Le synode calviniste de Dordrecht s'étant fait l'appui du gouvernement héréditaire contre le principe républicain (1618), Maurice de Nassau régna sous le nom de stathouder et transmit le pouvoir à son frère, Henri Frédéric, prince d'Orange (i6a5). Jusqu'à sa mort, arrivée en 1647, les Provinces- Unies eurent cela d'heureux que leurs princes héréditaires, aussi bien que leurs magistrats , travaillèrent souvent pour la gloire nationale. Guillaume II, qui ne jouit du pouvoir que trois ans, ne fut point à la hauteur de pareils exemples; quand il mourut, en i65o, le parti républicain se releva de sa déchéance, et, par une
révolution que nous avons déjà mentionnée , le stathoudérat fut aboli. Alors commença pour la Hollande cette période de vingt ans , si courte et si mémorable, durant laquelle elle jouit de la prépondérance sur les mers et des respects de l'Europe sur le continent.
Ce futle temps où Louis XIV, contenu par l'attitude menaçante de la triple alliance, avait jugé nécessaire de poser les armes, de donner trêve à ses soldats, et de conclure avec l'Europe la paix assez illusoire d'Aixla-Chapelle. Les armateurs d'Amsterdam , les riches négociants de la Haye s'applaudissaient d'avoir mis un freina l'ambition du roi de France; mais la Hollande avait trop présumé de ses forces en bravant un semblable ennemi, et le Soleil ne devait pas longtemps encore s'arrêter à la voix de ces Josués du Nord (i).
Louis XIV demanda aux magistrats hollandais que les catholiques établis dans leurs pays eussent au moins la liberté d'exercer leur culte en secret et sans publicité; les protestants refusèrent d'accéder à cette réclamation légitime : l'intolérance religieuse était dans les mœurs de l'Europe.
Les Hollandais ne se bornèrent pas à ce fâcheux procédé ; ils continuèrent à tout mettre en œuvre pour entraver la prospérité naissante du commerce français et pour neutraliser les effets du droit de fret accordé à
(i) Allusion à une médaille que lès Hollandais avaient, dit-on, fait frapper ; elle représentait les résultats allégoriques de la triple alliance avec cette inscription : In conspcctu mco stctit sol. Le soleil était Pemblème qu'avait choisi Louis XIV. Longtemps on a ajouté foi à cette anecdote; on s'accorde aujourd'hui à la tenir pour imaginaire.