NÉGOCIATIONS SECRÈTES
nos navires. Le gouvernement de Louis XIV, protecteur un peu timide de l'industrie nationale , avait naguère exhaussé les tarifs à l'égard des produits étrangers ; les Hollandais insistèrent de nouveau pour qu'une exception fût consentie en leur faveur: ils ne purent rien obtenir. Piqués des refus de Louis XIV, ils prohibèrent les denrées de la France, espérant nuire à notre industrie en supprimant ses débouches les plus importants. Le gouvernement français ouvrit alors des négociations avec les ports de l'Elbe et de la Baltique, notamment avec Hambourg. De part et d'autre beaucoup d'aigreur se mêlait à ces difficultés naturelles.
Louis XIV, avant d'entamer les hostilités, comprit qu'il était indispensable de dissoudre la triple alliance, d'isoler la Suède des intérêts de la Hollande , et de se rattacher l'appui ou la neutralité de l'Angleterre. Pour hâter ce dernier résultat , il essaya clandestinement d'acheter l'amitié des ministres de Charles II ; Colbert de Croissy, son ambassadeur à Londres, leur fit sentir, ce qu'il manda lui-même, a toute l'étendue de la libéralité de Sa Majesté. » Le concours de ces conseillers infidèles lui étant acquis, Louis XIV essaya de déterminer le roi d'Angleterre lui-même à entreprendre, au profit de la France et contre la Hollande, une guerre qui déplaisait à la nation anglaise.
Ces négociations, qui devaient amener un roi à séparer ses intérêts de ceux de son peuple, furent conduites fort mystérieusement et avec adresse. Louis XIV en remit le soin à Henriette d'Angleterre , duchesse d'Orléans et sœur de Charles II. Elle était chargée d'offrir au roi son frère, en dépit des répugnances de la
nation anglaise, l'alliance de la France contre la Hollande. * Le roi Charles, dit Burnett, auroit préféré commencer par établir le pouvoir absolu en Angleterre, mais elle l'en détourna. On ne pouvoit prévoir, disait-elle, quels obstacles il rencontreroit dès qu'il auroit ouvertement mis la main à l'œuvre pour saper des institutions qui le gênoient. Une pareille tentative jetteroit indubitablement de grandes alarmes parmi ses sujets, dont un grand nombre transporteroient leurs richesses, leur commerce, et peut-être leurs personnes, en Hollande, dont la puissance s'augmenteroit ainsi de toutes les pertes que feroit l'Angleterre. Elle étoit d'avis, d'après ces considérations, d'en finir d'abord avec les Pays-Bas, en les attaquant vigoureusement par mer et par terre, sauf ensuite, après les avoir vaincus , à consommer chez lui la révolution qu'il médiloit (i). » Quoi qu'il en soit de ces détails, dont on pourrait suspecter l'exactitude, Madame justifia par d'habiles démarches, peut-être aussi par l'emploi de moyens qu'une morale austère répudie, la confiance de son beau-frère, le roi de France. Turenne, que Louis XIV avait admis à la connaissance de ces importants secrets, eut la faiblesse d'en révéler quelque chose à madame de Coètquen; le roi le sut et lui pardonna.
La duc d'Orléans n'avait point été instruit des motifs politiques qui déterminèrent sa jeune femme à passer en Angleterre ; ce voyage, quoique de courte durée, excita chez lui de vifs mécontentements, qui
(i) Burnett, Histoire de mon temps, traduct. de M. Guizot, tome II , mo i95.