MORT DE MADAME
furent envenimés par les perfides insinuations du chevalier de Lorraine, ennemi juré de Madame. Peu de temps après son retour, Henriette d'Angleterre se trouvait à Saint-Cioud, lorsqu'après avoir bu un verre d'eau de chicorée elle se plaignit de douleurs insupportables dans l'estomac, assurant qu'elle était empoisonnée. Monsieur, les dames et les seigneurs qui formaient la maison de la princesse, demeuraient interdits de la promptitude de ce mal. Henriette dit au premier, en l'embrassant : « Hélas! Monsieur, vous ne «< m'aimez plus, il y a longtemps; mais c'est injuste, « et je ne vous ai jamais manqué. »
C'était vers le soir, le dimanche 29 juin 1670. Le roi, qu'on avait précipitamment averti, accourut à Saint-Cloud(i) et fut témoin de cettes cène de deuil.
(1) Mademoiselle de Montpensier f qui y courut des premières avec le roi, rapporte des circonstances dignes d'intérêt. « En arrivant à Saint- Cloud , dit-elle, nous ne trouvâmes quasi personne qui parût affligé. Monsieur sembloit fort étonné. Nous vîmes Madame sur un petit lit qu'on avoit fait à sa ruelle , tout échevelée ; elle n'avoit pas eu assez de relâche pour se faire coiffer de nuit ; sa chemise dénouée au cou et aux bras, le visage pâle et le nez retiré, elle avoit la figure d'une morte. On causoit , on alloit et venoit dans cette chambre ; on y rioit comme si elle avoit été dans un autre état. La malade voyoit avec peine cette tranquillité de tout le monde. Le roi voulut raisonner avec les médecins; ils ne savoient que lui répondre. Valot avoit décidé que c'était une colique qui passerait en peu de temps ; les autres n'osoient parler autrement. Mais , disoit le roi, on ne laisse pas ainsi périr une personne sans aucun secours. Ils se regardoient et ne disoient mot. »
D'Argenson raconte, dans ses Essais , qu'entre les officiers de bouche d'Henriette il y en eut un qui se trouva assez riche après sa mort pour ne pas désirer comme les autres d'entrer au service de la seconde femme de Monsieur . « Comme celle-ci , lisant la liste de ces officiers , et voyant que celui-ci manquoit, en témoignoit de l étonnement et demandoit s'il étoit mort : Oh ! non , dit Monsieur ; mais je compte qu'il ne vous servira
Il disait aux médecins, que la rapidité du mal tenait consternés : « Mais on ne laisse pas ainsi périr uue « personne sans aucun secours. » Ils se regardaient en silence, ne sachant que répondre. Bossuet, que la princesse avait fait demander, était là , et Henriette, défaillante, se confessait à lui. Des déchirements d'entrailles toujours redoublés arrachaient à la princesse de lamentables plaintes. J.'ambassadeur du roi d'Angleterre assistait à cette douloureuse agonie et cherchait, en parlant dans la langue de son pays, à obtenir de la princesse mourante quelque témoignage contre ses ennemis ; mais le confesseur de Madame lui disait d'une voix grave : a N'accusez personne et offrez à Dieu votre mort en sacrifice. » Il était nuit, a O nuit désastruse! ô nuit effroyable! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte (i)! » En présence de ce cadavre à peine refroidi, l'idée d'un grand crime venait à l'esprit de tous, et l'on se demandait , dans le silence de l'épouvante et du deuil, laquelle de ces mains qui s'empressaient à porter de vains secours avait versé le poison et terminé celte jeune existence de vingt-six ans, éprouvée par tant de douleurs et rassasiée de tant de pompes.
jamais. » « On a remarqué , ajoute le même écrivain , que cet homme ne parloit jamais de Monsieur, que jamais il n'alloit au Palais-Royal ni à Saint-Cloud . On prétend même qu'il se troubloit quand on parloit devant lui de son ancienne maîtresse. »
Madame , seconde femme de Monsieur, donne comme un fait certain, dans beaucoup d'endroits de ses Frttgments , qu'Henriette fut empoisonnée.
(1) Bossuet, oraison funèbre.