‹ Histoire de FranceChapitre 124 sur 192 · SOULÈVEMENTS POPULAIRES · texte numérisé non relu

SOULÈVEMENTS POPULAIRES

habiles. Le gouvernement était en mesure de maintenir la sécurité des côtes et des ports de l'Océan , en dépit des attaques combinées de la flotte de Tromp et des conspirateurs de l'intérieur. De Dieppe à fiayonne il y avait quatre-vingt mille hommes d'infanterie et six mille chevaux toujours prêts à prendre l'offensive. Le chevalier de Rohan et ses complices, d'ailleurs en fort petit nombre, furent arrêtés et conduits à la Bastille, ils firent des aveux et furent condamnés à la peine capitale. Ceux d'entre eux qui étaient nobles, Rohan , le chevalier de Preault , la marquise de Villiers , eurent la tête tranchée en face de la Bastille ; un autre , un Brabançon nommé Van Euden , périt par le supplice de la corde. Avant de mourir le chevalier de Rohan , assisté par le P. Bourdaloue , manifesta un sincère repentir; la marquise de Villiers, âgée de vingt-trois ans, fit également preuve de sentiments religieux et reçut la mort avec un courage digne d'une meilleure cause. Le tragique dénoûment de cette conspiration inspira à la noblesse de France une salutaire terreur.

Dès le mois de mars 1675 des soulèvements populaires éclatèrent sur différents points du royaume , à Rennes, à Nantes, à Morlaix, à Bordeaux, à Toulouse et dans quelques autres villes. La misère des habitants, l'accroissement de plusieurs taxes, notamment de celles qui pesaient sur le papier timbré, le tabac et la vaisselle d'étain , tels furent les prétextes des séditions.

La vaisselle d'étain était la vaisselle du peuple, et il y avait danger pour le fisc de la soumettre au poinçon-

nage. Quant au papier timbré, l'obligation imposée aux procureurs de ne mettre dans chaque page de papier timbré qu'un nombre de lignes limité augmentait considérablement les frais de procédure, que Colbert avait semblé jusqu'alors avoir à cœur de réduire le plus possible. Aussi les procureurs , qui éprouvaient le contrecoup de cette augmentatiou , ayant réclamé de tous côtés , le droit avait été porté sur la fabrication du papier et du parchemin timbrés. « Mais, dit Forbonnais, le coup porté à cette industrie fut si rude qu'en 1674 il fallut modérer les droits et revenir au papier et au parchemin timbrés. »

Dans la plupart des provinces l'impôt se percevait d'une manière très-expéditive et très-dure. Le contribuable, le fermier, le paysan qui ne pouvait payerélait soumis à des exécutions militaires; ses meubles étaient saisis et vendus , et les voisins , en cas d'insuffisance du produit de la vente, étaient tenus d'acquitter eux-mêmes l'impôt ensouffrance. Bien plus, la paroisse était solidaire pour chaque taillable , la province entière pour chaque paroisse. Mais, dans les pays d'états, l'augmentation des impôts présentait de plus grandes difficultés. En vertu des traités qui avaient réuni ces contrées à la France , aucune contribution ne pouvait y être perçue sans avoir été, au préalable, consentie par les députés de la province. Lors donc qu'en 1675 on institua la ferme des tabacs et celle du papier timbré, les pays d'états résistèrent. A Bordeaux, le peuple soulevé pilla les bureaux du timbre, mit à mort plusieurs commis du fisc, et fit périr misérablement un conseiller qui cher-

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chait à apaiser l'émeute. Le cri de guerre de la bourgeoisie et du peuple était : « Vive le roi sans impôts! » La force militaire se trouvant hors d'état de comprimer le mouvement, une transaction eut lieu entre Je gouverneur delà province et les auteurs de la rébellion : on promit amnistie d'une part, retrait de l'impôt de l'autre (i).

Peu de jours après, l'intendant de la province rendit compte à Colbert de la situation du pays. « Monsieur, lui écrivait-il, les esprits des artisans de Bordeaux paroissoient la semaine passée dans un assez grand calme ; j'y vois présentement un peu plus d'agitation. Après en avoir cherché la cause avec soin et entretenu en parti-

(i) La lettre suivante de Louis XIV à Colbert fait coBnaitre une partie des embarras que cette affaire suscita au gouvernement .

« Au camp de Besancon, le 18 mai 1674.

« J'ai lu avec application la lettre que vous m'avez escrite sur la marque du papier et sur les formules. Je trouve des inconvénients à quelque party qu'on puisse prendre ; mais, comme je me fie entièrement à vous , et que vous connoissez mieux que personne ce qui sera le plus à propos , je me remets à vous et je vous ordonue de faire ce que vous croies qui sera le plus avantageux.

« II me paroist qu'il est important de ne pas témoigner la moindre foiblesse , et que les changements dans un temps comme celuy-cy sont fasebeux et «ju'il faut prendre soing de les éviter. Si on pouvoit prendre quelque tempérament, c'est-à-dire diminuer les deux tiers de l'imposition du papier, sous quelque prétexte qui seroit naturel, et restablir les formules en mettant un prix moindre qu'il n'a esté par le passé. Je vous dis ce que je pense et ce qui paroislroit le meilleur; mais, après tout, je finis comme j'ai commencé, en me remettant tout à fait à vous, estant asseuré que vous ferez ce qui sera le plus avantageux pour mon service. . . II ne me reste qu'à vous assurer que je suis très-satisfait de vous et de la manière dont votre fils se conduit.

« A. M. Colbert, saicrétaire d'Estat. « Louis. »

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culier quelques-uns des chefs de party , je ne doute plus que les procureurs, les huissiers et les notaires ne travaillent tous les jours à entretenir le feu. Nous avions doucement fait confirmer au peuple que , pour s'assurer l'exemption des droits qui se levoient sur le bled , sur le lard et sur les agneaux , et la suppression de ceux du tabac et de l'estain , il devoit de luymesme demander le restablissement du papier timbré, du controlleet des greffes des arbitrages, qui ne regardent en aucune façon la populace. Les bayles sindics des mesliers , et ceux des artisans qui avoient paru les plus échauffez dans les derniers désordres, y estoient disposez, et presque tout le peuple estoit dans les mesmes sentiments. C'eust esté un grand coup pour empescher le reste de la province de demander la suppression des mesmes édicts; mais en une nuit ces bonnes dispositions ont changé, et les notaires, procureurs et huissiers ont tant fait par l'intrigue de leurs émissaires et par eux-mesmes que la populace est résolue à ne souffrir aucun changement à l'arrest que le Parlement lui accorda pour apaiser la sédition. Ce que je trouve , Monsieur, de plus fascheux est que la bourgeoisie n'est guère mieux intentionnée que le peuple: les marchands qui trafiquent en tabac, et qui, en outre de la cessation de leur commerce, se voyoient chargés de beaucoup de marchandises de cette nature que les fermiers refusoient d'accepter, et qu'il ne leur estoit pas permis de vendre aux particuliers , sont bien aises que le bruit continue pour continuer avec liberté le débit de leur tabac. Les autres négociants s'estoient laissé persuader, ou du moins avoient

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