‹ Histoire de FranceChapitre 125 sur 192 · I675J ÉMEUTE A BORDEAUX · texte numérisé non relu

I675J ÉMEUTE A BORDEAUX

feint del'estre, que, du tabac, on vouloit passer aux autres marchandises. Les est rangers habitues icy fomentent de leur costé le désordre , et je ne croy pas , Monsieur, vous devoir taire qu'il s'est tenu des discours très-insolents sur l'ancienne domination des Anglois , et, si le roy d'Angleterre voulloit profiter de ces dispositions et faire une descente en Guyenne, où le party des religion naires est très-fort, il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de peine. Jusqu'icy , Monsieur, le Parlement de Bourdeaux a fait en corps, et chaque officier en particulier, tout ce qu'on pouvoit souhaiter du zèle de cette compagnie ; mais vous cognoissez l'inconstance des Bordelois , et d'ailleurs ils témoignent publiquement la douleur qu'ils ont que le roy ne leur ayt pas voulu marquer par une lettre la satisfaction que Sa Majesté a de leur conduite.

« Après vous avoir rendu compte de Testât de la ville de Bordeaux , je suis obligé , Monsieur, de vous dire qu'à Périgueux le peuple commence à menacer ceux qui sont employés aux affaires du roy , et le commis à la recepte des tailles n'est pas exempt de la peur. En plusieurs lieux du Périgord ceux qui s'estoient chargés du controlle des exploits ont renoncé à ces fonctions pour ne pas s'exposer à la haine du peuple, et l'on aura peine à trouver des gens qui veulent prendre leurs places. On me mande en mesme temps de Bergerac que les habitants demandent hautement de jouir des mesmes exemptions qu'on a accordées à ceux de Bordeaux après la première sédition. Cependant, Monsieur, jusqu'icy il n'y a que du mouvement, mais il peut arriver du désordre, et je

crains que l'exemple de Bordeaux ne soit suivi dans quelqu'une des villes de la province. »

Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette lettre, c'est le passage où l'intendant annonce au ministre de Louis XIV que, si le roi d'Angleterre voulait profiter des dispositions de la province , « il donneroit dans la conjoncture beaucoup de peine. » On sent combien le Bordelais , et les autres pays qui avaient appartenu à l'Angleterre durant de» siècles, étaient encore mal rattachés à l'unité française.

Quoi qu'il en soit , le gouvernement de Louis XIV n'avait pas coutume de reculer devant l'émeute ; le maréchal d'Albret, gouverneur de la province, entra dans Bordeaux avec douze mille hommes. Les privilèges de la ville lui furent enlevés; le Parlement, qui était pour tout pays la force de justice , de gloire et d'antiquité , fut ôté à Bordeaux pour être transporté à Condom. On éleva contre la ville un de ces châteaux fortifiés que la royauté plaçait partout pour soutenir ses prérogatives : Bordeaux eut le château Trompette comme Marseille le fort Saint-Nicolas ; l'esprit communal était ainsi réprimé par la force militaire. Dans le Béarn , une résistance plus longue obligea le conseil d'accorder des lettres d'abolition absolue ; car le Béarn, voisin de l'Espagne, était exposé à l'invasion, et les soldats de Castille, de Léon et d'Afrique étaient prêts à passer les Pyrénées. L'opinion calviniste , si puissante dans ces provinces, ne s'agita point; les huguenots attendaient les débarquements de Tromp et des Hollandais. En ce moment devait éclater l'organisation militaire des réformés, qui avaient peu de sympathie

tmm ÉMEUTE A BORDEAUX.

pour les populations catholiques. Les calvinistes ne procédaient pas par ces révoltes tumultueuses qui s'acharnaient sur l'impôt ; leur organisation, plus formidable, agissait plus régulièrement. Par cela seul qu'ils étaient en petite minorité , les calvinistes s'entendaient d'un bout du royaume à l'autre ; sous des chefs et des organes avoués ils formaient une véritable république dans l'État. Ils ne s'agitèrent point , parce que les catholiques de Bordeaux les avaient en haine , tout aussi bien que la maltôte(i).

(i) Une lettre écrite par un employé supérieur du fisc , qui avait

i, renferme des détails significatifs;

- Pour entrer dans le récit fidèle de cequi s'est passé, je vous dois dire que Bourdeaux sembloit estre aussy calme qu'il ait jamais esté jusques à mercredy dernier »8e de ce mois, que, le traitant de la marque de l'estain et du tabac «'estant mis eu devoir de voulloir faire marquer la chez les potiers d'estain , ceux qu'il avoit préposez pour fain que , sur quelques petites difficultez qu'ils a voient déjà trouvées et qui néanmoins paroissoient accomodées, demandèrent la présence d'un jurât et l'escorte de quelques archers de ville pour exécuter leur commission *. Ils avoient marqué dans la boutique d'un pintier nommé Taudin , qui demeure dans la rue Neuve , qui soufTrit la marque. De là ils furent dans une autre boutique, qui est dans la rue du Loup, où commença le bruit. Cette rue est , comme vous savez , remplie d'artisans. Les hommes qui virent entrer les marqueurs et le jurât dans cette boutique , où l'on avoit déjà refusé la marque, commencèrent à crier iwc c'esloit une gabelle, et tout d'un coup le jurât et les marqueurs se virent environnez d'une infinité de canailles qui accoururent, au bruit, du marché assez voisin de cette rue. Le jurât et les marqueurs se virent chargez de coups de pierre. Le jurât fit ce qui! put par discours et par exhortations, quand il se vit attaqué de cette sorte, pour apaiser le désordre, et empescha qu'on ne luy arrachast des mains les deux marqueurs, que le peuple vouloit assommer. Mais, voyant qu'il n'en pou voit venir à bout , il fut contraint de

* Les jurats remplissaient alori les fonctlous déléguées aujourd'hui aux adjoints des mairies.

Les événements de Bordeaux réagirent sur la Bretagne , et en peu de jours une grande partie de cette province fut sous les armes. Le 18 avril 1675 les

changer de style et obligé de dire à ce peuple qu'il alloit mettre les marqueurs dans la maison de ville. Et, de fait, luy estant venu quelques archers de renfort avec le capitaine Calle , le jurât se mit en chemin de Fhostel-de- ville. Mais ce ne fut pas sans bien de la peine, et, dans cette action, le capitaine Calle, qui soutenoit contre cette populace , fut obligé de tuer un charpentier de barriques qui vouloit, à ce qu'il prétend, le charger, et de faire tirer quelques coups qui donnèrent le temps au jurât et aux marqueurs de gagner Phostel-de- ville. Le charpentier, blessé d'un coup d'espée au travers du corps , s'en fut expirer dans la rue d'Arnaud-Miqueau. Cette mort et ces coups tirez ne firent autre effet que d'aigrir davantage cette canaille , qui commença à se deschaisner dans toutes les rues et à crier qu'il alloit assommer les gabelleurs : Vive le roy sans gabelle ! Cela arriva mercredy , sur les trois à quatre heures après midy. Dans un moment le bruit de cette sédition fut porté au quartier Saint- Michel , et d'abord Ton ferma les boutiques , et toute cette canaille se mit en troupes armées de bastons , d'espées , de cousteaux et de fusils , courant les rues j et, estant près la porte de Grave , ils rencontrèrent un pauvre malheureux bourgeois qu'ils soupçonnèrent d'estre un gabelleur, et, sans autre enqueste, ils le massacrèrent sur-le-champ, attachèrent son corps par les pieds et le promenèrent tambour battant dans toute la ville *. De la porte de la Grave ils enfilèrent la grande rue du Fossé des Tanneurs, posèrent le cadavre devant la maison et sous les fe nés très de M. le premier président d'Aulède, vinrent repasser par le Poisson-Salé et enfilèrent la rue Sainte-Catherine jusques à Saint-Mai xent , et de là ils en- Allèrent la rue Margaux. Cela se fit quasy en moins de rien. Un moment après je fus averty qu'ils pilloient la maison de M. Viney et celle du bureau du domaine qui estoit vis-à-vis ; et de fait ils ont seulement pillé et saccagé tout ce qui estoit dans sa maison et celle du domaine , où logeoit le secrétaire de M. l'intendant , ce qui fut fait en moins de deux heures , avec des cris et des hurlements , et avec une rage qui ne se peut exprimer. Dans le mesme temps la mesme canaille avoit détaché une partie de sa troupe, qui fut dans la rue Neuve, chez le nommé Taudin , pintier, où l'on pilla toute sa vaisselle et généralement tous ses meubles parce

* Une autre relation rapporte que la foule voulut le forcer à crier Vivt le roi tan» gabelle. Sur son refus il fat massacré.

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