ÉMEUTE A BORDEAUX
désordres commencèrent à Rennes par le pillage des bureaux où Ton vendait le papier timbré et le tabac. Le mécontentement de la Bretagne avait d'ailleurs un
qu'il avoit souffert la marque *. Mais ces pillages se sont faits d'une manière tout extraordinaire , car le peuple l'a fait avec une telle rage qu'ils n'ont voulu profiter de rien. Deux magasins de vaisselle furent chargés en des charettes par cette canaille et jetés dans la rivière sans vouloir en profiter, et chez M. Viney il se fit un grand feu dans la basse cour, où toute la nuit cette canaille acharnée s'occupa à brasier tout et à démolir la maison.
« M. le maréchal , qui estoit chez madame la première présidente lorsque cette canaille y passa, et qui estoit malade , se retira chez lui pour voir ce qu'il y aurait à faire ; mais, s'étant trouvé fort incommodé et la nuit étant survenue , tous les officiers de la ville bien embarrassez dans un si grand désordre , les bons bourgeois tous estonnez , chacun se défiant de son voisin , n'osant parler, chacun se renfermoit chez soi, et la canaille estoit en liberté de piller et saccager tout, sans que personne se présentast pour l'empescher de la part de la ville , ni qu'on fust en état de le faire.
« M. le comte de Montaigu sortit et se rendit au palais, où le Parlement s'estoit assemblé ; il y fut conduit par la compagnie des gardes de M. le maréchal, par ce qu'il y avoit de gentilshommes dans la ville et par deux compagnies de la garnison. Mais vous allez apprendre une insolence extrême. Comme il marchoit avec toute cette escorte , il voulut passer devant la maison du sieur Viney , où cette canaille estoit toujours attachée et sans s'émouvoir. Il vit que devant lui et devant cette escorte cette canaille démolissait cette maison. Il y envoya des mousquetaires pour les chasser; quand ils sortoient par une porte ils rentraient par l'autre. Enfin, Monsieur, il fut contraint de les laisser faire et a continué son chemin au palais. U n'y fut pas rentré que le palais fut aussitosot remply de cette canaille criant : V ivele roy sans gabelle / et demandant insolemment leurs prisonniers, menaçant le parlement que, s'il ne les rendoit pas, et si l'on n'abolissoit pas la marque de l'estain, le droit de tabac, les 5 sols par boisseau sur le bled , le contralle des exploits et le papier timbré , mesme les 5 sols sur chaque agneau que l'on tue aux boucheries, qui sont des droits établis depuis trois ou quatre ans pour le payement des debtes de la ville, ils alloient
* Le; dommage occasionné chez ce Taudin fut évalué à 40,000 livres, dont l'intendant de la province demanda, quelque temps après, le remboursement à Colbert.
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motif fort sérieux. Au commencement de 1674 on avait révoqué tous les édits qui étranglaient la province , suivant la piquante expression de Mme de Sé-
aaccager tout, et qu'enûn Us vouloient qu'on commençai par leur rendre leurs prisonniers. Le Parlement , qui s'estoit assemblé pour faire quelque exemple sur cette canaille emprisonnée , jugea , après avoir sérieusement rédéchi sur Testât de toutes choses et pris l'avis de M. le comte de Montaigu , qu'il n'estoit pas à propos de rien entreprendre que cette canaille ne fust entièrement désarmée, et Ton résolut seulement un arreat portant deffcnse à toutes personnes de s'attrouper ; que cependant des commis» saires du Parlement, qui furent nommez, se traosporteroieoi en tous les quartiers de la ville pour tascner de restablir la tranquillité «Uns les esprïts mutinez
« U vendredy M. le marescbai se trouva un peu mieux; il voulut sortir et parler à cette canaille, et, comme il fut adverty d'une grande consternation dans l'esprit de tous ceux que l'on peut trouver estre bons bourgeois, sur l'avis qui luy fut donné que ces mutins s'estoient armez et retranchez dans k quartier Saint-Michel, il prit resolution d'y aller vendredy matiu en personne, assUtédetoutela noblesse, qui est icyau nomb re de eent ou cent vingt personnes au plus, d'un détachement d'environ cent hommes de cette garnison , pour parler à cette canaille et voir ce qu'elle demaodoit pour se désarmer. Enfin il fut en cet équipage , et quand il y arriva il les trouva en très-bon ordre en bataille dans le cimetière de Sainte-Croix et sur le boulevard, au nombre de plus de huit cents hommes. Comme il fut à vingt pas d'eux, un pelloustre * d'entre eux, tout vestu de guenilles, qui estoit à leur teste, se détacha et s'en vint, le sabre haut, à trois pas de la teste du cheval de M. le mareschal ; et là , M. le mareschal, qui le vit venir, luy demanda : « Eh bien ! mon ami, à qui en veux-tu? As-tu dessein de meparler? » Ce misérable, sans s'estonner, luy respoudit : « Ouy, dit-il; je suis député des gens de Saint- M iquau ** pour vous dire qu'ils sont bons serbitours d'au Rey, mais qu'ils ne bollent point de gabelles , ny de marque d'estain , ny de Ubac, ny de papier timbré, ni de controlle d'exploits, ny de cinq sols sur boisseau de bled, ny de greffes d'arbitrage. » A cela M. le^ mareschal luy respondit fort doucement : « Eh bien! mon amy, puisque tu m'assures que les gens de Saint-Michel sont bons serviteurs du roy, je suis ici pour les as-
* Un pouilleux.
** Saint-Michel. On voit que le narrateur a voulu reproduire le patois bordelais.