SPLENDIDE FÊTE DE VAUX
terres, de terrasses, de fontaines jaillissantes, que l'œil du spectateur était ébloui; elle ajoute que « les innombrables figures des bassins jetoient de l'eau de toutes parts et faisoient un très-bel objet, sans compter que toutecette immense étendue d'eau étoit couverlede petites barques peintes et dorées par où l'on entrait dans le grand canal. » A chaque pas le roi découvrait sur les panneaux, aux plafonds, un écusson au milieu duquel étaient peintes les armes de Fouquet, représentant un écureuil à la poursuite d'une couleuvre, avec cette audacieuse devise : Quo non ascendet (i)? Louis XIV, considérant à quel indigne usage passait l'argent du peuple, eut alors la pensée de faire arrêter Fouquet, ' mais Anne d'Autriche donna à son fils le sage conseil de s'abstenir d une sévérité qu'on eût pu qualifier de trahison. Sa vengeance, pour être différée, n'en fut que plus implacable. En attendant la fête s'acheva sans troubles. Fouquet offrit à ses invités le divertissement d'une loterie dont les lots se composaient de bijoux , de riches costumes, d'armes de prix , de chevaux de selle ; il y en avait pour cinq cent mille livres et chacun eut sa part, à peu d'exceptions près. Les eaux jouèrent ensuite, et ce fut, par un beau soleil, un spectacle dont peu de personne avaient pu se faire l'idée. Quant au festin, la dépense s'éleva à cent vingt mille livres; le dîner fini, la comédie eut sou tour, et on représenta pour la première fois les Fâcheux, l'un des chefs-d'œuvre de Molière. A un moment donné, une actrice, la Béjart, costumée en Naïade.
(i) Jusqu'où ne s'élèvera-t-U pas? L'écureuil était dans les armes de Fouquet, la couleuvre dans les armes de Colbert.
parut au bord du théâtre etrécita, à la louange de Leurs Majesté, des vers qu'avait composés Pélisson, conseiller en la cour des aides, secrétaire et ami dit surintendant. On y vantait la justice et la sévérité du roi. Ces louanges n'avaient que trop d'à propos à une heure où Louis XIV méditait de faire un exemple. Pour le moment Fouquet se fit illusion ; il crut au progrès illimité de sa puissance, et sa ruine était prochaine.
Pour assurer le coup qu'on allait frapper, le roi donna ordre à la cour de le suivre a Nantes, dans les premiers jours de septembre ; la session des états de Bretagne et la nécessité de maintenir cette province dans le devoir servirent de prétexte à ce voyage. En même temps on fit passer, mais en secret, des troupes en Bretagne, et l'on combina d'avance avec un soin minutieux toutes les mesures de sûreté et de répression auxquelles on pourrait avoir recours si les amis de Fouquet organisaient une résistance armée. Cependant de nombreux avis officieux parvinrent alors au surintendant, qui l'engageaient a mettre sa personne à l'abri de toute atteinte. Il fut un moment inquiet et ébranlé, puis il se détermina à partir, quoique malade de la fièvre. Le 3 septembre il arriva à Nantes; le 5, à six heures du matin, comme il se rendait au château pour assister au conseil présidé par le roi, il vit dans les rues un assez grand nombre de mousquetaires; il s'imagina qu'ils étaient chargés de suivre Louis XIV à la chasse; puis, au lieu de rétrograder et de fuir, ce qui était encore possible, il alla siéger avec ses collègues. Le roi lui fit bon accueil. Après le conseil Fouquet sortit du château, mais alors il fut arrêté par
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le comte d'Artagnan, capitaine des mousquetaires, et fui sans relard conduit, sous escorte, au château d'Angers.
Louis XIV écrivit immédiatement à la reine-mère pour lui donner avis de Parrestation du surintendant; il lui manda que celui-ci avait restitué à l'État une somme de trente mille écus, et que ces fonds seraient consacrés au service de la marine. La mère de Foucjuet (Marie deMaupeou), femme d'un grand mérite, apprenant la mise en jugement de ce ministre, s'écria en tombant à genoux : « Mon Dieu! c'est aujourd'hui que j'espère le salut de mon fils. »
Quant au surintendant, désormais placé sous la main de la justice, partout où le bruit de son arrestation l avait devancé, la multitude se porta sur sou passage et le chargea d'imprécations. A. Angers l'exaspération du peuple fut si vive que d'Artagnan eut beaucoup de peine à protéger le prisonnier et à le mettre en lieu sûr. A peine le surintendant avait-il été mis sous la main de la justice qu'on lança des ordres d'arrestation contre ses principaux affidés et que des perquisitionsdomiciliaires furent opérées. Les parents et les amis de Fouquet n'en eurent pas moins le temps do se concerter, et peut-être avisèrent-ils à détruire les papiers les plus compromettants. Quoi qu'il en soit, les scellés ayant été mis dans les différentes maisons de ville et de plaisance qui appartenaient au surintendant, on fit l'inventaire des documents, des Mémoires, des lettres, de tout ce qui pouvait se rattacher, de près ou de loin, aux manœuvresde Fouquet. Dans la petite ville de Saint-Mandé on trouva la cassette mystérieuse
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où le surin tendant, qui jamais ne trouva de cruelles, renfermait ses papiers les plus secrets ; les noms les plus illustres, les plus respectés, furent compromis par cette découverte; on y vit la preuve des profusions inouïes et des mœurs corrompues de Fouquet. Ce fut pour la cour une cause d'effroi, car toutes les familles craigniren t d'être désignées sur les registres secrets du surintendante. A Paris, derrière une glace de son cabinet, on trouva un projet minuté depuis quatre ans, et plus récemment annoté ou complété ; Fouquet s'était plu à y indiquer très-minutieusement ce que ses amis devraient faire pour sa délivrance dans le cas où le gouvernement oserait le faire arrêter. Il n'y avait peutêtre dans cet écrit rien d'applicable aux circonstances nouvelles, mais il n'en était pas moins un plan de révolte, et on en fit l'un des principaux éléments de l'accusation criminelle dirigée contre Fouquet, par ordre du roi.
Malgré la terreur profonde qui s'était répandue dans le vaste entouragede Fouquet, en dépit des lettresde cachet, des ordres d'exil, des mesures d'internement qui frappaient tous les membres de sa famille, le surintendant conserva des amis et demeura jusqu'au bout consolé par de touchantes et de courageuses sympathies. Les débris de la Fronde n'étaient pasà ce point détruits ou dispersés qu'on neparvîntà faire de la querelle de * Fouquet une question d'honneur pour les anciens mécontents, et beaucoup ne craignirent pas d'irriter Golbert,comme aussi de déplaire au roi, en restant fidèles à Fouquet, coupable sans doute, mais humilié et malheureux. Quels que fussent ses torts, l'opinion pubii-
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que, encore susceptible de subir les impressions frondeuses, se montra indulgente pour le surintendant. Des gens de cœur et d'intelligence, et parmi eux Pélisson, dont la fidélité fut si touchante, le savant Lefèvre, père de madame Dacier, mademoiselle Scudéri, Hainault, Jean Lozot, le médecin Piquet, madame de Sévigné et La Fontaine (1) s'honorèrent en gardant à leur bienfaiteur malheureux un dévouement qui les signala à la haine ou aux soupçons de Louis XIV.
C'est un curieux spectacle pour l'histoire que le procès du surintendant; il ne s'agit pas d'une intrigue de cour, d'une manœuvre au moyen de laquelle Colbert fait disgracier Fouquet et le remplace : réduit à ces proportions l'incident doit paraître dénué de grandeur. Au fond, l'intérêt est plus saisissant, la question plus vaste. C'est le parti delà Fronde qui cherche à se passer en revue, et qui, tout en reconnaissant sa propre impuissance, laisse éclater ses sympathies et ses
(i) Citons ces passages de l'épi tre de La Fontaine aux nymphes de Vaux.
Nymphes, qai lui devez vos plus charmants appas .
SI, le long de vos bords, Louis porte ses pas,
Tachez de l'adoucir, fléchissez son courage.
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage;
Du titre de clément rendez-le ambitieux :
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux-
On magnanime Henri qu'il contemple la vie :
Dés qu'il put se venger, ii en perdit l'envie.
Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle vicloire est de vaincre son cœur.
Oronte est à présent un objet de clémence;
S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux ,
Et c'est être innocent que d'être malheureux.
Les apologies de Pélisson, écrites avec un remarquable talent, contribuèrent beaucoup à concilier à Fouquet la commisération publique.
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regrets; c'est un surintendant infidèle comme administrateur des deniers publics, dangereux comme vassal. Au premier titre, il ne fait, il est vrai, que marcher dans les voies de Mazariu, et il peut s'abriter sous les exemples du cardinal-ministre, mort honoré, puissant et impuni, après avoir dilapidé les finances du royaume et amassé deux cents millions par des moyens évidemment coupables. Fouquet , lui, n'a tout au plus détourné que quarante millions, et il s'étonne de la clameur qui s'élève contre lui , et il invoque la nécessité ou la coutume , et il se croit absous par la faute même de Mazarin comme vassal rebelle, comme sujet dangereux pour la sécurité de son maître; il dresse de sa main, et pour sa propre cause, un plan de guerre civile, et ce document existe encore, attestant ce que pouvait être la résistance d'un grand ou d'un favori déchu (i), en plein dix-septième siècle.
(i) Voici en quels termes Golbert s'exprime daus son Mémorial sur l'arrestation de Fouquet : — « Vous résolûtes cependant de faire rendre « gorge aux partisans qui, abusant de votre minorité, avoient fait leurs « affaires aux dépens des vôtres. Vous fîtes même dessein de commen- « cer par leur maitre, qui vous paroissoit le plus coupable ; je veux par- « 1er du surintendant des finances , dont je vous avois fait voir les abus, « et qui en étoit si bien persuadé lui-même qu'il songeoit, pour éviter « la punition qu'il méritoit, à s'en mettre à couvert par un plus grand « crime. Pour cet effet il avoit acheté Belle-Isle de la maison de Retz , ■ où il méditoit de faire tête à Votre Majesté , faisant son compte qu'il « mettroit dans son parti plusieurs gouverneurs de provinces et de places « frontières à qui il payoit pension tout exprès. Il en avoit même dressé « le projet , qu'on trouva parmi ses papiers quand il fut arrêté ; de sorte « que, si on lui eût fait justice, on l'eût envoyé sur un échafaud. »
On ne peut disconvenir que Colhert ne montre une rigueur excessive dans ce jugement qu'il porte sur Fouquet, que son langage ne soit acerbe,