ÉVÉNEMENTS AU DEHORS
novembre (1675) la loi du royaume mit fin à la régence de la reine-mère, et Charles II prit en main le gouvernement de ses États. Le premier usage qu'il fit de son autorité fut de disgracier sa mère et d'attribuer la prépondérance gouvernementale à don Juan. L'Espagne, depuis longtemps amoindrie et déchue, ne gagna guère à cet événement qu'un changement de ministres.
A la suite de l'enlèvement du prince de Furstemberg le congrès de Cologne s'était dissous, mais la Suède persistait à offrir sa médiation. Bien qu'elle se fût un moment dessinée pour la France en menaçant le duché de Brandebourg, néanmoins elle se croyait appelée à reprendre son influence par le triomphe des sentiments modérés. Le baron de Sparre, représentant de sa politique, exposait l'importance d'une nouvelle réunion d'un congrès; selon lui , « ce qui s'étoit passé à Cologne ne devoit pas empêcher les plénipotentiaires de renouer des négociations nécessaires pour tous , car la guerre continuoit depuis cinq ans avec des succès variés; il v avoit une terrible effusion de sang, et, au milieu des partis en lutte, nul ne pourvoit se vanter d'un résultat décisif. La Suède insistait d'autant plus sur la question de médiation que, alliée de la France, elle savoit que cette puissance avoit un immense besoin de paix : depuis cinq ans des sacrifices inouïs avoient été faits ; les peuples murmuroient hautement, plusieurs provinces de France étoient en pleine révolte ; la noblesse suivoit le roi avec dévouement, mais elle étoit ruinée , ses plus braves enfants mouroient sur
le champ de bataille. La paix sembloit être une nécessité pour une nation qui avoit fait tant de sacrifices. » Or ce qui était vrai pour la France du grand roi était bien autrement exact pour la Hollande. La république des Provinces-Unies avait bien vu l'Europe s'armer pour sa cause contre Louis XIV, mais elle payait les frais de cette guerre , et, en dépit des immenses richesses de ses marchands et de ses bourgeois, le patriotisme se lassait de supporter tant de charges. L'Espagne , de son côté, dirigée par un gouvernement sans énergie, désirait qu'un prétexte honnête lui fût offert de se retirer de la coalition. Mais les dispositions de l'empereur et de l'Allemagne étaient tout autres. A Vienne, à Berlin, dans les capitales secondaires des États germaniques, on se confiait au génie de Montécuculli et l'on ne parlait point encore de désarmer. La nation anglaise , froissée dans ses sympathies religieuses et politiques par la famille des Stuarts, manifestait à son tour une énergique ardeur à soutenir les intérêts de la Hollande. Le parlement britannique n'ignorait pas que le premier résultat de l'alliance de Charles II avec la France serait le triomphe absolu des prérogatives de la couronne, l'abaissement des droits constitutionnels des Lords et des Communes. 11 était impossible au roi d'Angleterre de lutter contre cette volonté du pays.
La France et les Provinces-Unies avaient donc seules intérêt à mettre fin à la guerre ; les puissances auxiliaires armées pour la cause de la Hollande ne
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1678] CONFÉRENCES DE NIMÊGUE. 375
demandaient pas mieux, du moins pour la plupart, que de continuer la lutte : elles espéraient, à force de victoires abaisser la France et son roi. Cependant on parlait de paix et Ton affectait de la désirer. Quant à la réunion d'un nouveau congrès , on ne s'entendait point sur la ville où se tiendraient les conférences. La France déclarait « qu'elle ne votiloit accepter aucune ville libre de l'Empire pour le lieu de la tenue d'un congrès, et, afin qu'on ne pût pas lui imputer de retarder par de futiles motifs une mesure de paix, la France offroit d'indiquer Bréda , cité bollandoise, qu'on neutraliseroit jusqu'à dix lieues de son enceinte. » La France, en donnant cette marque de confiance aux états généraux , avait pour but de les séparer de la coalition , afin de traiter particulièrement avec la Hollande. Bréda ne fut point agréé , et l'on choisit d'un commun accord Nimègue , ville tout à la fois d'origine allemande et flamande ; par sa position elle offrait de plus grandes facilités aux plénipotentiaires germaniques. La ville fut également neutralisée, et les plénipotentiaires purent s'y rendre dans le mois de décembre (1675). Louis XIV désigna , pour représenter la France à Nimègue, le duc de Vitry, et, à défaut de ce personnage, le maréchal d'Estrades, le frère de Colbert et de Mesmes comte d'Avaux. Les plénipotentiaires désignés par les autres puissances furent, pour l'Angleterre (qui voulait jouer le rôle de médiatrice), lord Barclay; pour les états généraux, Jean Jenskins; pour la Suède, le comte d'Oxenstiern; pour l'Allemagne, le comte de Kinsky; pour l'Es-
pagne , don Pedro Runquillo. Tous ces ambassadeurs, désignés par les cours, n'arrivèrent que successivement à Nimègue ; les puissances n'étaient pas également pressées; plusieurs voulaient attendre les résultats des opérations militaires. Les plénipotentiaires désignés par Louis XIV arrivèrent les premiers. Leur attitude fut conforme à toutes les convenances diplomatiques; ils se montrèrent animés d'un esprit de conciliation dont les envoyés du roi de France, depuis quelques années , avaient rarement fait preuve; ils n'élevèrent aucune difficulté de forme, et ce fut à peine s'ils discutèrent les titres et qualités que les autres puissances attribuaient au duc de Lorraine. L'attitude des représentants de l'Espagne et de l'Empire n'avait, en revanche, rien de pacifique, et, à leur ton impérieux aussi bien qu'à tous les obstacles de détail qu'ils faisaient surgir, on pouvait fort mal augurer des dispositions de leurs maîtres.
Mais alors devait encore se révéler l'incontestable supériorité du gouvernement de Louis XIV dans les questions diplomatiques. Formés à la grande école , héritiers des traditions de Henri IV , de Richelieu et de Mazarin, initiés à la science de l'Europe par Colbert et Lionne, dominés de loin ou de près par l'intelligence puissante Louis XIV, les ambassadeurs français , aussi bien que Turenne et Condé , avaient coutume de remporter des victoires. A INimègue les négociations changeaient de nature. Les succès avaient grandi les prétentions ; la question cessait d'être exclusivement hollandaise ; chaque puis-
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sauce réveillait ses griefs : l'Empire prenait la haute main ; l'Espagne venait en seconde ligne ; la Hollande n était plus qu'un prétexte dans les négociations ,qui se plaçaient sur un plus vaste théâtre. Dès lors la diplomatie du cabinet de Versailles pouvait séparer les intérêts des Provinces-Unies des intérêts des puissances auxiliaires, et ce résultat, si on parvenait à l'atteindre, était de nature à désunir la coalition , à lui enlever, sous certains rapports, tout prétexte d'être. Les envoyés de Louis XIV et le ministre des affaires étrangères, M. de Pompone, ne négligèrent aucun effort pour en venir là ; ils amenèrent les états généraux à se plaindre eux-mêmes des obstacles qu'apportaient les autres puissances aux travaux du congrès de Nimègue. Les plénipotentiaires de la Hollande déclarèrent « qu'ils ne s'expliquoient pas les retards qu'éprouvoient les négociations, d'autant plus qu'ils étoient certains que la France ne désiroit pas autre chose que d'entamer une prompte et honorable négociation, et que, si les états généraux voyoient une certaine mauvaise volonté de la part des cabinets de Vienne et de Madrid, ils seroient forcés de refuser les subsides , parce que , si la Hollande avoit désiré une guerre juste pour la défense de ses droits et de son propre territoire , elle ne vouloit pas soutenir une guerre de conquêtes et d'ambition. » Ces menaces firent une grande impression sur les plénipotentiaires ; tous les retards qu'on avait jusqu'alors imposés eurent leur terme; chaque puissance exposa ses griefs et développa ses prétentions. La neutralité de Nimègue, jusque-là contestée, fut
admise; onl'étendit à quelques lieues de son territoire. Les ambassadeurs se livrèrent avec plus ou moins d'activité à des conférences d'où la paix semblait devoir naître (1676).
Lesnégociationsentreprises et continuées à Nimègue n'avaient point eu pour effet de suspendre les événements militaires ; la guerre avait continué sur terre et sur mer. Au moment même où le roi venait d'envoyer ses ministres à un congrès où les autres cours montraient peu d'empressement à accréditer les leurs, la marine française remportait un avantage signalé contre celle de la Hollande. Ruyter, envoyé avec vingt vaisseaux au secours de la flotte espagnole dans la Méditerranée, essaya d'empêcher Duquesne de porter des secours à Messine. Les deux amiraux étaient du même âge, ils avaient suivi une même carrière sous un pavillon différent, ils s'étaient distingués dans les mêmes mers; pour la première fois ils se rencontrèrent face à face, le 7 janvier, près de Stromboli. La lutte devait être terrible ; elle fut longue , en effet, glorieuse pour lesdeux pavillons'; mais Duquesne, secondé par Gabaret, força Ruyter à la retraite. Celui-ci , désireux de prendre sa revanche, reparut trois mois plus tard près d'Augusta. Cette fois encore les Hollandais perdirent la bataille, et avec la bataille Ruyter, le héros de la république. En vain l'amiral Tromp, ayant joint son escadre à celle du Danemark, battit dans trois rencontres la flotte suédoise, alliée de la France. Ces succès, sans grande influence sur les événements généraux, ne purent consoler la Hollande de l'immense perte qu'elle venait de faire. Elle pleura