VIII. HUITIÈME PÉRIODE DU RÈGNE. DE 1679 A
Louis XIV, au milieu des pompes et des plaisirs, était du moins demeuré fidèle aux engagements pris avec la royauté. Depuis la mort de Mazarin il avait continué de veiller par lui-même aux affaires publiques et de se résigner au travail. Insensiblement, grâce à l'intelligence, au bon sens et à la puissance de volonté dont il était animé, il avait surmonté les obstacles nés de l'inexpérience et du défaut d'études. On l'avait vu dominer toutes les questions internationales et administratives, alors même qu'il ne pouvait aborder les détails et qu'il fallait abandonner les difficultés d'exécution aux hommes pratiques destinés à lui servir d'instruments. L'Europe n'avait point toujours sujet de s'en réjouir. L'orgueil démesuré du roi de France ne s'accommodait pas d'avoir à respecter les droits des autres peuples; les traités, les convenances politiques ne le liaient qu'autant que son ambition ne se sentait nullement contrariée. 11 s'était fait à sa guise une notion du juste et de l'injuste, une interprétation du droit et du devoir, et sa conscience royale se mettait à l'aise quand elle n'avait d'autre guide que l'intérêt ou la passion. Aussi lui arrivait il souvent de confondre la grandeur avec la gloire et de se montrer indifférent aux calamités de la guerre,
16781 GOUVERNEMENT DE LOUIS XtV.
dont le fardeau pesait sur les peuples. Tant pis si Ton souffrait; cette épreuve entrait dans les prévisions de la lutte èt ne devait déranger aucun de ses calculs ; et quant à ceux qui mouraient pour lui sur les champs de bataille, ils ne faisaient que payer leur dette au roi, et on n'avait pas à les plaindre.
Il ne faut pas exiger l'impossible, même du génie. La mission d'un roi est de se servir des hommes selon la mesure du concours qu'on doit en attendre, et non de substituer leur propre action à leurs connaissances spéciales. Louis XIV avait deviné Colbert et l'avait mis ën mesure tlë réaliser des progrès et des réformes ; c'était à Colbert à répondre à la confiance cfti roi par des propositions utiles, et non au roi à préparer le travâil de ses commis, à savoir par quelles dispositions précises on pouvait substituer un règlement à un autre. Dans tout ce qui touche aux affaires administratives, aux améliorations réglementaires, Louis XIV gouverna, et ne descendit dans les détails qu'autant que cela fut nécessaire pour s'assurer de l'obéissance de ses ministres. Il eut les qualités d'un roi, et non celles d'un chef de division ou d'un sous-intendant. S'il ne dirigea pas par lui-même le travail d'où surgirent de Vastes établissements nationaux , des ins^ tituliohs importantes pour Tordre social, des réformes industrielles et économiques, il ordonna que ces améliorations fussent accomplies; elles le furent , et il eut le droit d'y attacher son nom, sans rien enlever à Colbert de son mérite ni de sa part de gloire. Ni les mesures ni la règle n'étaient de lui, mais il maintenait la règle et il suivait les mesures.
il y eut ceci de singulier dans l'intervention personnelle, de Louis XIV, que ce prince dirigea par lui-même les grandes affaires et les affaires de détail chaque fois qu'elles se rattachèrent à la politique extérieure ; qu'il donna l'impulsion à ses ministres en tout ce qui concernait l'administration dû royaume, abandonnant à leur expérience la solution des questions d'un rang subalterne ; et que, dans tout ce qui avait rapport aux armées et aux guerres, il se préoccupa presque exclusivement des détails d'exécution, des difficultés de troisième ordre, laissant à Louvois l'immense tâche d'organiser les armées, à Condé, à Turenne, aux maréchaux formés à leurs exemples le soin de livrer les batailles et de mener à fin les campagnes.
A son lit de mort il fit cet aveu : fai trop aimé la guerre ! Peut-être se trompait-il en ce sens qu'il aima surtout la domination, le pouvoir, les conquêtes territoriales, la prééminence politique et sociale, la grandeur de la France servant de base à la grandeur de la couronne, tandis que la guerre ne fut pour lui qu'un des moyens dont il se servit pour atteindre les divers buts proposés à son ambition. Il sut apprécier les hommes de guerre et les mettre en œuvre, mais il n'eut pas, comme le grand capitaine des temps modernes, la puissance de les conduire et de régler leur action. Quoique doué de courage, Louis XIV ne tira guère sa royale épée. A l'armée il se lassait vite et se risquait peu ; les historiens parlent de sa constance et ne citent pas ses faits d'armes. Jamais il n'assista à un engagement général ; les armées qu'il commanda semblaient éviter les batailles, et il se plaisait surtout à conduire