‹ Histoire de FranceChapitre 136 sur 192 · LOUIS XIV AU POINT DE VUE MILITAIRE · texte numérisé non relu

LOUIS XIV AU POINT DE VUE MILITAIRE

des sièges. Dans ses écrits militaires il apparaît plus homme d'organisation que général , plus instruit qu'habile, plus au fait du métier que de l'art de la guerre , et médiocre connaisseur dans cette science, dont les plus illustres maîtres servaient sous ses ordres. Jamais il ne soutint jusqu'au bout une campagne; jeune, la vie des camps l'ennuyait; plus tard, elle devait lui imposer de trop lourdes fatigues. Et cependant, à la tête des armées comme dans les retraites de Versailles , chaque fois qu'il fut question de guerre ou de choses militaires, s'il ne fut jamais général en chef, il fut toujours roi, et nul monarque ne l'égala dans la science si rare d'utiliser l'épée, le talent, le courage et le sang des autres.

Saint-Simon, ordinairement sévère, parfois malveillant dans ses jugements, ne craint pas de dire, en parlant de Louis XIV : « En glissant sur la conduite du cabinet et des armées, jamais prince ne posséda l'art de régner à un si haut point. » Au premier abord cette phrase semble empreinte d'une ainère ironie , et l'on peut croire que Saint-Simon ne découvre dans Louis XIV, comme roi , qu'une grandeur de parade , qu'une splendeur de théâtre, et ne lui reconnaît aucune valeur réelle. Cette interprétation serait injuste.

« 11 est pour le souverain un art d'imposer par ses seuls dehors une vénération extraordinaire à tous ceux qui l'approchent. Par cet art subtil il saura faire valoir tout ce qui émane de lui, en mêlant la politesse et la hauteur, l'air de maître avec l'air gracieux, et, dans l'habitude d'une réservesilencieuse, l'à-propos de quelques discours bien pesés, d'une dignité toujours

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débonnaire. Il distribuera ses refus et ses faveurs avec assez de justice pour ne point paraître capricieux, avec assez d'empire pour ne point paraître céder même à l'équité vulgaire; il fixera continuellement sur sa personne l'attention publique ; il usurpera sans partage toutes les déférences , exigera tous les respects d'usage, et saura s'en faire rendre plus encore qu'il n'en exige ; il attachera aux moindres signes de sa bienveillance le haut prix que sait y mettre une coquette habile; il se créera ainsi, dans l'expression diversifiée de son attitude , un fonds inépuisable d'ascendant et d'attrait, de récompenses et de punitions tacites, un nombre infini de petites chaînes très-fortes, pour captiver le commun des esprits; enfin il accoutumera les hommes à lire leur sort dans ses regards, sur son visage nébuleux ou serein , qui , comme le sourcil de Jupiter, ébranle le monde d'un seul froncement. Cet art de tenir une cour, Louis XIV non-seulement le posséda, mais avant lui on l'avait peu connu ; il en fut en quelque sorte le créateur et le porta même à sa perfection.

« 11 se peut, comme la philosophie le prétend, qu'un tel art, fondé sur la bassesse du cœur et la pauvreté d'esprit du peuple des cours, tende à J'augmenter sans cesse , et par là devienne de plus en plus facile et méprisable. Il se peut encore qu'il ait le double inconvénient de rabaisser le prince qui aura peu de mérite à maîtriser des âmes volontairement serviles, et de le tromper dangereusement en le portant à juger de sa nation par ses serviteurs et de l'humanité par ce que l'homme a de plus dégénéré. Mais il n'en faut

m VOV'S IIV AGISSAIT COMMB ROI. 399

pas moins reconnaître que, à l'époque où Louis XIV démêla les secrets de celte royale industrie, tout concourait à la rendre efficace et utile (t). »

L'histoire a salué en Loujs XIV le représentant le plus vigoureux cju principe monarchique, l'homme qui donna au gouvernement çle la France un caractère d'unité e{ <\e majesté dont les traditions nationales n/offraient encore aucun modèle. Sans oublier ses fautes et |es calamités qu'elles firent rejaillir sur le royaume , elle l'houppe, et parce qu'il mit sa gloire dans la gloire du pays? et pa.rce que , même dans les erreurs de sa politique, il ne se sépara jamais de l'opinion et ne désespéra point du peuple. La confiance est le signe auquel on reconnaît les rois forts : comme ils comptent sur la France, la France compte sur eux.

Celte continuelle solidarité de la nation et du roi renferme le secret de la puissance de Louis XIV. Il identifia le peupleen lui, mojns peut-être par orgueil quepar nécessité, et la nation se sentit trop fière de son maître pour se séparer de sa cause; elle vit dans le roi la clef de voûte de la prospérité publique et se soumit volontairenjement à lui obéir, comme le corps obéit au cœur. Si le roi fut injuste, elle fut sa complice; s'il se montra ambitieux , elle l'approuva ; s'il fit peser sur l'Europe un joug dur et impérieux , elle s'en enorgueillit la première; le despotisme, elle l'accepta comme une garantie; la guerre , elle s'en fit un levier ; le luxe, elle y trouva sa vanité; l'intolérance , elle la

(i) Considérations sur Louis XIV , par Grnuvelle , "servant d'à va ritpropos aux Œuvres de Louis XIV.

commanda. Que si plus tard elle se montra lasse et épuisée , ce fut moins peut-être de ses sacrifices et de ses souffrances que de la monotonie de leur durée.

Les historiens les plus dignes de foi l'ont justement remarqué, la grandeur de Louis XIV ne tenait point exclusivement au faste royal , aux productions du génie , à la réunion fortuite de tant de personnages éminents et admirés ; elle tenait à l'action d'un pouvoir intelligent et fort, qui plaçait la France à la tête de l'Europe civilisée. Les guerres mêmes de Louis XIV eurent ce caractère. « Jusqu'à cé prince , en effet , les guerres n'avaient été que de grands mouvements dépeuples, poussés sans calcul et par enthousiasme, comme au moment des croisades, ou bien des combats multipliés pour repousser l'étranger et dompter des vassaux rebelles , ou bien encore des expéditions lointaines de souverains cherchant des États ou des aventures , mais sans aucune considération politique, sans autre motif que leur fantaisie personnelle, et pour faire la conquête de pays éloignés qui ne s'adaptaient nullement aux convenances territoriales de leur empire. Les guerres de Louis XIV , pour la première fois, furent celles d'un gouvernement régulier, fixé au centre de ses États , travaillant à conquérir autour de lui, à étendre ou à consolider son territoire ; en un mot, pour la première fois ce furent des guerres politiques. Elles peuvent avoir été plus ou moins justes, avoir péché par excès , avoir coûté trop cher, avoir été mêlées d'orgueil personnel et de fautes; mais elles ont eu des motifs sérieux ; elles ont été conçues dans un intérêt français, dans l'intérêt de la puissance

et de la sécurité du pays (i). » Quant à l'action de ce glorieux pouvoir dans tout ce qui concernait la réorganisation intérieure du royaume, nous la voyons concourir au même but. « L'administration, dit l'historien que nous venons de citer, l'administration, prise dans son sens le plus général, c'est-àdire l'ensemble des moyens destinés à faire arriver le plus promptement et le plus sûrement possible la volonté du pouvoir central dans toutes les parties de la société, et à faire remonter vers le pouvoir central toutes les forces de cette même société, était, au commencement du dix-septième siècle , une chose inconnue en France et dans tous les États de l'Europe. C'est à cela que Louis XIV a travaillé et réussi, non pas au point où nous le voyons aujourd'hui, mais incomparablement mieux que tous les gouvernements qui l'avaient précédé (2). »

On serait injuste envers Louis XIV si, pour apprécier le caractère et la valeur personnelle de ce roi, on l'isolait des hommes de génie qu'il sut mettre en œuvre, des circonstances au milieu desquelles il dut se mouvoir. Dans une certaine mesure, il emprunta aux circonstances un mérite de plus, parce qu'il sut les préparer et les dominer , et, quant aux hommes célèbres dont il fut entouré, leur mérite accrut le sien , en quelque sorte, parce qu'il le devina et sut l'utiliser au profit de sa pensée.

Avant lui la France n'avait point eu le temps de

(1) M. Guizot, Hist. générale de la Civilisation en Europe, XIVe leçon.

(2) Id., ibid.

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se façonner au pouvoir absolu exercé par un ministre; elle obéissait au roi, et non à un intermédiaire placé entre elle et la royauté , et il fallut de longues luttes , de sanglantes défaites , pour que la noblesse et les parlements se résignassent au joug imposé par Richelieu ou Mazarin. Lorsque le grand Condé lit sa soumission, c'est que le roi était de ceux qui régnent par eux-mêmes. « Il fut alors convaincu , dit Bourdaloue , qu'il y avait quelque chose de nouveau sous le soleil, et, parce qu'il avait un cœur droit, il vit avec joie un plus fort que lui, selon les termes de l'Ecriture, sur le théâtre du monde, obscurcissant tous les héros et lui causant à lui-même de l'étonnement. » Au fond, avant l'intervention personnelle de Louis XIV dans les affaires de l'État , il y avait en France beaucoup de lassitude succédant à une affreuse anarchie ; mais l'autorité, acceptée comme un fait opiniâtre et impérieux , n'était nullement admise comme un principe. Louis XIV eut la gloire de changer tout cela. Condé avait vaincu l'Espagne à Rocroi ; Turenne avait vaincu Condé uni à l'Espagne ; Colbert ne connaissait point d'égal dans les questions fiscales et administratives; Louvois était un admirable organisateur militaire; mais Louis XIV, sans diminuer leurs titres à la reconnaissance de la France et de l'histoire, sut se servir de chacun d'eux et de bien d'autres encore ; il assigna à chacun sa place et son œuvre , et de la coopération de tant de grands hommes il fit sa propre grandeur et la gloire de son siècle. On aurait mauvaise grâce à rapetisser sa renommée, à reviser, dans une mesure étroite , l'admiration dont il

fut l'objet. De nos jours , moins d'un siècle après la mort de Louis XIV, on a vu un homme, justement décoré du nom de Grand, restaurer l'ordre social et reconstituer le pays en ruines; c'est ce travail, mieux que les triomphes du champ de bataille , qui a fait sa gloire sans pareille. A son avènement au pouvoir, Louis XIV eut, lui aussi, une monarchie à replacer sur sa base, un chaos social à remplacer par la vie et l'ordre. Pourquoi refuserions-nous d'honorer en lui ce qui nous parait grand et prodigieux dans l'œuvre du premier consul ?

S'il ne fut ni littérateur, ni poète ; s'il songea à régner et non à prendre part aux discussions élégantes et pleine d'afléterie de l'hôtel Rambouillet, il eut, en revanche, à un haut degré, toutes les qualités de l'esprit que réclame le soin de la royauté. « Son grand sens, dit madame de Motteville, et ses bonnes intentions, firent connaître les semences d'une science universelle qui avaient été cachées à ceux qui ne le voyaient pas dans le particulier; car il parut tout à coup politique dans les affaires de l'État, théologien dans celles de l'Eglise (éloge assez peu mérité) , exact en celles de finances (i). » Ou était frappé tout d'abord de la précision de ses paroles, « image, dit Bossuet, de la justesse qui régnait en ses pensées (2). » a Leur rareté et leur brièveté ajoutaient à leur force, outre le choix et la majesté qui rendait tout précieux (3). » « On les re-

(1) Mémoires de madame de Motteville.

{%) Bossuet, Oraison funèbre de Marie-Thérèse .

(3) Mémoires de Saint-Simon.

404 MONARCHIE FRANÇAISE. LOUIS XIV. (tGTft

cueillait comme les maximes delà sagesse (i). » a Cette précision et cette majesté, qui donnaient tant de poids à ses paroles , soit dans ses réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils, étaient tempérées , dans les entretiens avec les particuliers, par une politesse et une grâce de discours qui trouvait toujours à placer ce qu'on aimait le plus à entendre (2). » « Le roi, dit l'abbé deChoisy, est peut-être l'homme de son royaume qui pense le plus juste et qui s'explique le plus agréablement. Ses moindres paroles ont toujours un certain sel qui leur donne de la force et de l'agrément. Il est véritablement roi de la langue (3). » « Jamais homme , au témoignage de Saint-Simon , ne fut si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux dans ses réponses l'âge, le mérite et le rang (4). » Et quant à son caractère , ne craignons pas de dire avec ses contemporains qu'il eut en partage l'élévation, la bonté, la droiture, et qu'à toute époque , au milieu même des grandes tempêtes de la vie , on dut rendre justice à son humeur facile, bienfaisante, affable, à cette égalité d'âme qui fut toujours à l'épreuve des revers , à cette majesté qui ne l'abandonna jamais, parce qu'elle s'appuyait en lui sur l'idée de sa haute mission.

Au dehors, ce roi, que les historiens n ous représen-

(1) Massillon, Oraison funèbre de Louis XI V. (a) Id., ibid.

(3) Mémoires de Choisy,

(4) Mémoires de Saint-Simon.

lent toujours avide de conquêtes, dominait surtout l'Europe par sa puissante et infatigable diplomatie. C'est dans les dépêches officielles dictées par ce prince, c'est dans sa correspondance avec ses ambassadeurs et ses ministres qu'il faut chercher le secret de cette politique prudente et audacieuse, organisée pour agir et pour attendre, dont le succès compléta les victoires et répara les défaites de nos armées. Le but que Louis XIV se proposait d'atteindre n'était pas la propagation du pouvoir absolu, mais l'extension de la prépondérance française en Europe et l'abaissement des puissances rivales. Quiconque étudie sérieusement les documents historiques transmis parle dix-septième siècle est frappé « de la capacité, de l'habileté de la diplomatie française à cette époque. Les noms de MM. de Lionne, de Pomponne, d'Avaux, Bonrepos, de Torcy, sont connus de tous les hommes instruits. Quand on compare les dépêches, les Mémoires, le savoir-faire, la conduite de ces conseillers de Louis XIV, avec celle des négociateurs espagnols, portugais, allemands, on est frappédela supériorité des ministres français, nonseulement de leur sérieuse activité, de leur application aux affaires, mais de leur liberté d'esprit. Ces courtisans d'un roi absolu jugent les événements extérieurs, les partis, les besoins de la liberté , les révolutions populaires , beaucoup mieux que la plupart des Anglais eux-mêmes de cette époque (i). » Ceux qui ne découvrent la grandeur et la gloire, dans

(i) M. Guûot, Histoire générale de la Civilisation en Europe, XIV* leçon.

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un souverain , qu'en le considérant au point de vue de la Constitution anglaise et des idées politiques mises en honneur par la révolution française, travaillent, depuis soixante ans, à rapetisser la figure historique du grand roi, à ne voir en ce prince qu'un comédien de royauté dont l'histoire doit enlever le masque. Tenons-nous en garde contre cette injuste réaction.

A considérer en Louis XIV la valeur de l'homme, et rien de plus, à décomposer sa gloire et sa renommée, on se sent d'abord étonné de ne pas trouver tout ce qui transporte la pensée et force l'admiration. Homme de guerre, Louis XIV, ainsi qu'on vient de le dire, borne ses prétentions à conduire le siège de quelques villes, à présider en personne au succès des mesures prises par Vauban ou par Louvois; rien en lui ne participe de la flamme de Condé et de la science de Turenne. Qu'on prenne pour exemple sa campagne de Hollande : à peine l'issue des opérations est-elle compromise par le débordement des eaux que le roi abandonne à ses lieutenants la conduite de la guerre et revient à la cour enchaîner les images des villes qu'il lui faudra bientôt restituer. Parmi les capitaines dont l'histoire a retenu les noms, dans l'antiquité et dans les temps modernes, il n'en est pas un seul qui ait à se reprocher une pareille insouciance, une semblable abdication du droit décommander.

Comme législateur, il est étranger, par l'étude, aux matières qu'il s'agit de réglementer. Comme protecteur des arts, il a le sentiment d'une grandeur fausse qui confond avec l'inspiration du génie la proportion co-

lossale des formes ; son goût littéraire est faux; son éducation est restée inachevée.

Et cependant la guerre , l'administration , l'intelligence font au plus haut degré la gloire de son règne et la splendeur de sa vie. C'est que, inexpert à faire par lui-même, nul ne le surpasse lorsqu'il s'agit de tirer parti des autres ; c'est qu'à l'énergie de la volonté il joint la persévérance des efforts ; c'est qu'il a le secret d'ordonner et d'être obéi. Les autres mettent parfois leur bonheur dans le repos et le silence; ils ont peur de commander, de faire, de remuer ; pour eux tout va bien quand tout se tait, et ils savent mauvais gré au génie d'être, parce qu'il est difficile de discipliner le génie. Mais Louis XIV se montre plus sûr de lui-même et de son avenir : il ne prend point à tâche de conserver, mais de créer; il ne laisse aucun talent sans emploi utile, aucune pensée vraie sans fécondité; il est digne de la mission de gouverner les hommes par cela seul qu'il sait les connaître, les classer, les associer, dans la mesure de ce qu'on peut attendre d'eux, à l'œuvre de la gloire commune. Ennemi de Condé, il lui confie le commandement de ses troupes ; digne juge de Turenne, il se repose sur lui du soin des expéditions difficiles; appréciateur de Louvois, il se sert de lui comme d'un instrument pour faire sortir du sol la puissance militaire qui doit permettre à la France de balancer sur quarante champs de bataille la fortune de l'Europe. C'est lui qui met au service de Vauban les trésors immenses à l'aide desquels nos frontières seront défendues; lui qui d'un commis laborieux, qu'on appelle Colbert, fait le plus habile des ministres

dont puisse s'honorer la France; lui qui distingue Molière dans la foule de ses serviteurs, et va chercher jusqu'au fond de l'Europe les savants étrangers pour réchauffer leur génie.

Et maintenant faudra-t-il se montrer bien sévère à l'égard d'un homme que la flatterie de ses sujets et la terreur des autres peuples enivrèrent durant un demi-siècle? Dans cette atmosphère de Versailles, où l'on respirait le mensonge, où la vérité semblait factieuse , l'homme devant qui s'inclinait l'Europe se laissait volontiers aller à une opinion exagérée de sa valeur en tant que personne et surtout en tant que principe. Parlant lui-même, à son fils, dans ses Mémoires historiques, de la devise dont il avait fait choix, il s'étend avec complaisance sur un pareil sujet. « Ce fut là, dit-il (dans les carousels), que je commençai à prendre la devise que j'ai toujours gardée, et que vous voyez en tant de lieux (un soleil avec ces mots : Nec pluribus impar). Je crus que, sans s'arrêter à quelque chose de particulier et de moindre, elle devait représenter en quelque sorte les devoirs d'un prince et m'exciter éternellement moi-même à les remplir. On choisit pour corps le soleil, qui, dans les règles de l'art héraldique, est le plus noble de tous, et qui, par la qualité d'unique, par l'éclat qui l'environne ; par la lumière qu'il communique aux autres astres, qui lui composent une espèce de cour ; par le partage égal et juste qu'il tait de cette même lumière à tous les divers climats du monde; par le bien qu'il fait en tous lieux, produisant sans cesse detous côtés la vie, la joie et l'action ; par son mouvement sans relâche, où il parait néanmoins

toujours tranquille; par cette course constante et invariable, dont il s'écarte et ne se détourne jamais, est assurément la plus vive et la plus belle image d'un grand monarque. Ceux qui me voyaient gouverner avec facilité, et sans être embarrassé de rien, dans ce nombre de soins que la royauté exige, me persuadèrent d'ajouter le globe delà terre, et pour âme : Nec pluribiis impar; par où ils entendaient, ce qui flattait agréablement l'ambition d'un jeune roi, que, suffisant à tant de cboses, je suffirais sans doute encore à gouverner d'autres empires, comme le soleil à éclairer d'autres inondes, s'ilsétoientégalementexposésàsesrayons(i). » On devine aisément à ce langage que Louis XIV adhérait à cette baute opinion de ses courtisans et s'associait d'une manière toute spontanée à l'idée qu'ils avaient de son mérite sans bornes. Beaucoup de rois en sont là.

Et ici encore on nous pardonnera d'entrer dans quelques détails qui ne seront point tout à fait indignes de la majesté de l'histoire. Quand un roi occupe dans l'histoire une place si grande que tout un siècle se résume en lui, rien de ce qui se rattache à sa personne, à ses mœurs, à son caractère, ne saurait être mis en oubli comme peu digne d'être raconté aux hommes. Les qualités privées d'un tel prince s'élèvent, par la nature des choses , au rang de vertus publiques, et ses faiblesses , qui chez des âmes vulgaires ne seraient que des vices, doivent être en quelque sorte réputées crimes d'État ; les unes et les autres, en effet, ont réagi sur la condition et sur l'avenir des peuples.

(i) OE uvres de Louis XIV, pag. 196 et 197.

Louis XIV commandait le respect par la majesté à la fois imposante et douce de son visage ; ses traits étaient réguliers, son regard fier, son sourire grave ; il avait la taille bien prise, la démarche noble , les cheveux noirs , le nez aquilin, le port un peu théâtral (1). Une distinction naturelle étaif d'ailleurs tellement empreinte dans ses gestes, dans sa parole et dans toute sa personne, que, même dépourvu de la dignité royale et mêlé a la foule des sujets, ce prince eût appelé à lui l'attention et les regards (2).

Son éducation , ainsi qu'on l'a remarqué plus haut, avait été négligée ; mais il suppléait à cette lacune à l'aide d'un esprit droit, d'une raison exercée et d'une application sérieuse aux affaires. Il avait l'instinct de ce qui est beau et de ce qui est grand; mais l'amour de soi était sa passion dominante, et, comme il concevait une idée très-haute de sa mission et de son rôle, en donnant libre satisfaction à son orgueil il croyait remplir un devoir. Il aimait la représentation et le faste, et se montrait aussi avide d'hommages que de gloire. Un concert de soixante années de louanges universelles ne l'avait point fatigué; il souffrit, pendant trois ans, que des feux allumés brûlassent nuit et jour au pied de sa statue. Généreux par tempérament, il fut, par calcul,

(1) H conservait en jouant au billard, disait MUe de Scudéri , Pair de maître du monde.

(a) C'est lui que Racine avait en vue lorsqu'il composa ces deux vers de sa tragédie de Bérénice :

t En quelque obscurité que le Ciel l'eût fait naître, « Le monde , à son aspect , eût reconnu son maître, t

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