‹ Histoire de FranceChapitre 139 sur 192 · LE ROI DANS SA COUR · texte numérisé non relu

LE ROI DANS SA COUR

de France, alors fort jeune, qui tournait en raillerie un vieil officier sur sa laideur : « Je le trouve un des « plus beaux hommes de mon royaume, car c'est un • des plus braves. »

Un officier général, homme un peu brusque, et qui n'avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV , avait perdu un bras dans une action , et se plaignait au roi, qui l'avait pourtant récompensé autant qu'on peut le faire pour un bras cassé. « Je voudrais avoir perdu aussil'autre, dit-il, et ne plus « servir Votre Majesté. » fen serais bien fâché pour vous et pour moi, lui répondit le roi ; et ce discours fut suivi d'une grâce qu'il lui accorda.

Si avide de louanges que fût ce prince , il lui arriva plus d'une fois d'imposer silence à la flatterie quand elle voulut faire fumer en son honneur un encens trop grossier. L'Académie française ayant mis au concours cette question : « Quelle est, de toutes les vertus du roi, celle qui mérite la préférence ? » il rougit et ne permit pas qu'un pareil sujet fût traité. Il aimait peu qu'on lui résistât en face, mais il eut le bon goût de souffrir que Boileau fit ouvertement, en sa présence, la critique de certains vers qu'il trouvait bons; et comme le satirique ajoutait : « Je m'y connais mieux que le roi! » Louis XIV se contenta de dire : « Il a raison. »

Un jour qu'il jouait au trictrac, il eut un coup douteux; les courtisans qui se trouvaient là affectaient d'hésiter et de paraître incertains. Louis XIV, interpellant alors M. de Grammont, qui se trouvait à une autre extrémité de la salle , l'invita avenir juger par

lui-même. « Sire , lui cria le comte , c'est vous qui avez tort. — Mais , dit le roi, vous n'avez encore rien vu. — Eh! qu'importe? reprit M. de Grammont; ne savez-vous pas que , pour peu qu'il y eût matière à quelque incertitude , tout le monde vous aurait donné gain de cause? » Cette franchise spirituelle ne déplut pas au monarque. On pourrait multiplier ces anecdotes; nous ne voulons en mentionner qu'autant qu'il en faut pour venir en aide à l'histoire et initier ceux qui lisent ces pages, au caractère du grand roi. Peutêtre atteindrons-nous également ce but en transcrivant ici une page très-importante des mémoires de Louis XIV:

« Les rois, dit ce prince, sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il faut qu'ils châtient souvent , et perdent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L'intérêt de l'État doit marcher le premier. On doit forcer son inclination , et ne pas se mettre en état de se reprocher, dans quelque chose d'importance, qu'on pouvait faire mieux. Mais quelques intérêts particuliers m'en ont empêché, et ont déterminé les vues que je devais avoir pour la grandeur, Je bien et la puissance de l'État. Souvent il y a des endroits qui font peine ; il y en a de délicats qu'il est difficile de démêler : on a des idées confuses. Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès que l'on se fixe l'esprit à quelque chose et qu'on croit voir le meilleur parti , il le faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont

Page 1