H] FONCTION DES ROIS SELON LOUIS XIV
donné des peines infinies , ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres. Rien n'est si dangereux que la faiblesse , de quelque nature qu'elle soit. Pour commander aux autres il faut s'élever au-dessus d'eux, et, après avoir entendu, ce qui vient de tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu'on doit faire, sans préoccupation , et pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de soi , du caractère qu'on porte, ni de la grandeur de l'État. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et une grande application à se rendre capables, trouvent tant de différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connoitre qu'ils doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se garder contre soi-même , prendre garde à son inclination, et être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand , noble , flatteur, quand on se sent digne de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ; mais il n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétude. L'incertitude désespère quelquefois, et, quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire , il faut se déterminer et prendre le parti qu'on croit le meilleur.
« Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi : le bien de l'un fait la gloire de l'autre; quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux , et par conséquent doit plus goûter que ses sujets , par rapport à lui et à eux , tout ce qu'il y a de plus agréable dans la vie. Quand on
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s'est mépris , il faut réparer sa faute le plus tôt qu'il est possible , et que nulle considération n'en empêche, pas même la bonté. »
Dans les passages qu'on vient de lire, il y a un certain mélange de sagesse et d'orgueil , de confiance raisonnable et d'opiniâtreté hautaine, sentiments divers qui se disputaient en quelque sorte le cœur du grand roi.
Au nombre des devoirs qu'un souverain doit remplir, Louis . XIV oubliait volontiers celui de l'exemple ; au lieu de ranger le désordre et l'adultère parmi ces faiblesses aimables qu'il faut pardonner à la puissance suprême , tandis qu'on les blâme dans les classes inférieures , il aurait dû comprendre que plus le scandale trône au-dessus des peuples, plus il est dangereux, plus il afflige ou pervertit la société elle-même. Sa conscience le lui disait peut-être, mais l'emportement des passions imposait silence au remords , et bientôt après les flatteurs, les courtisans, les poètes, les artistes, à force de louanges , de servilités, d'opéras et de petits vers, exaltaient jusqu'à ses fautes et les signalaient au monde, comme un passe-temps légitime de la royauté.
Pendant plusieurs années madame de La Vallière avait continué de partager le cœur du roi avec madame de Montespan. La favorite à demi disgraciée ne trouvait ni dans ses épreuves, ni dans ses hontes , assez d'énergie pour rompre le joug honteux qui pesait sur elle. Ce n'était plus d'ailleurs ^ette femme timide qui rougissait de ses fautes et ne
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savait comment supporter les regards. Elle avait été mère à plusieurs reprises , et , sans s'apercevoir que sa beauté avait disparu , elle se disait que le roi reviendrait à elle, et elle supportait les dédains du maître , les sarcasmes mal dissimulés de la cour , en attendant cette heure, qui ne devait jamais venir, ou Louis XIV lui rendrait son amour d'autrefois. Tandis qu'elle luttait contre le remords ou le mépris, sa rivale, remarquable par l'esprit, l'audace et la beauté , étalait à tous les yeux d'odieux triomphes et ne craignait même pas de contrister la reine par l'aveu , indirect sans doute , mais public , de ses adultères. Parfois madame de La Vallière manquait de force pour soutenir un pareil spectacle ; alors son âme tendre et humiliée se tournait vers Dieu et lui demandait secours. Il y avait de longues heures durant lesquelles la voix de la grâce parlait à son cœur, sans être entièrement écoutée , mais aussi sans être absolument dédaignée , et alors l'idée d'une retraite expiatoire s'offrait à la pauvre pécheresse. Les tourments de la jalousie lui venaient également en aide. « Quand j'aurai de la peine aux Carmélites, disait La Vallière , je me souviendrai de ce que ces gens-là m'ont fait souffrir. »
A la fin elle ne put résister davantage aux étranges misères qui l'accablaient. L'abandon visible du roi était le premier châtiment qu'elle endurait pour avoir elle-même déserté les sentiers de Dieu. Après de longues et douloureuses hésitations, repoussée du monde, elle se réfugia aux pieds des autels et demanda à embrasser la règle sévère du Carmel. Le 19 avril 1674,
elle reçut les adieux de la cour, chez madame de Montespan, y soupa, entendit le lendemain la messe, s'humilia devant la reine en lui demandant pardon , et se rendit dans le couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, pour y commencer son noviciat. Le 4 juin de Tannée suivante, elle y fit profession , en présence delà reine, de toute la cour. Ce jour-là Bossuet monta dans la chaire chrétienne et remercia Dieu d'avoir triomphé du monde dans le cœur pénitent et brisé qui se donnait à lui. Louis XIV , quand madame de La Vallière revêtit la bure pour dire un éternel adieux aux joies de la terre, approuva cette résolution, sans avoir la force d'en tirer des fruits pour lui-même. Chose inouïe ! le dernier repas que madame de La Vallière prit dans le monde fut le souper que , la veille de son entrée en religion , elle partagea avec madame de Montespan , à laquelle elle abandonnait le cœur du roi. Ce qui surprendra davantage encore, c'est que madame de Montespan elle-même allait souvent aux Carmélites visiter sœur Louise de la Miséricorde et lui demander d'utiles conseils. Elle observait scrupuleusement l'abstinence et le jeûne aux jours prescrits. Plus d'une fois, aux approches de la fête de Pâques, on la vit quitter le roi pour chercher une retraite dans quelque asile éloigné; souvent alors le roi , qui cédait au même cri de la conscience , prenait de son côté des résolutions pareilles; puis, lorsque la voix du prêtre tonnait avec de moindres menaces en apparence , quand les solennités pascales étaient passées , la pénitence paraissait trop