PRÉCÉDENTS HISTORIQUES
haut, plus il rejaillit au loin d'une façon désastreuse. Vainement cherche-t-il à se dissimuler le mal qui naît de ses fautes, la démoralisation que propagent ses exemples; il n'est pas de compromis avec le devoir, et l'adultère royal est non-seulement un outrage au foyer domestique, c'est un malheur public. Disonsle encore, non pour absoudre Louis XIV, mais pour condamner son siècle : autour de lui, alors que ses fautes n'étaient un secret pour personne, il trouvait une cour pour les favoriser de ses sympathies, des poètes pour les chanter, des écrivains dramatiques pour leur donner l'approbation du théâtre; il vit le génie lui-même se ranger parmi ses flatteurs , il se sentit comme adoré jusque dans ses faiblesses (i).
La légitimation des enfants de madame de La Vallière et de madame de Montespan , ce fait qui révolte aujourd'hui la conscience publique, s'appuyait au dixseptième siècle sur des précédents assez nombreux, et Louis XIV, dans ses Mémoires, en parle comme d'une chose très-naturelle, dont la légalité ne lui semble pas même susceptible d'être discutée.
En remontant aux premiers siècles de notre histoire, il trouvait plusieurs illustres bâtards élevés sur le trône au même titre que s'ils eussent été fils légitimes. C'étaient Thierry, né de Glovis ; Sigebert , fils de Da-
(i) Il serait trop long de citer ici les Mémoires contemporains , les vers de Racine, ceux de Molière, de Quinault, deBenseradeet de tant d' autres. La correspondance de madame de Sévigné parle sans cesse des amours du roi et ne garde aucune trace des regrets ou du blâme qu'aurait manifesté la cour. Partout des adulateurs, des complaisants et des complices.
gobert Ier ; Louis et Carloman, fils de Louis le Bègue; Guillaume le Conquérant, également né d'un commerce coupable. A une époque beaucoup plus rapprochée des temps modernes, il avait toujours été admis en France que le souverain , de sa pleine autorité et par faveur royale, conférait des lettres de légitimation, comme aujourd'hui il confère des lettres de naturalisation. L'effet de ces lettres, sans être égal à celui du mariage, était, selon les juristes, de laver la tache de la naissance , et la légitimation s'accordait alors aux enfants adultérins eux-mêmes. « Tous les jours , dit d'Aguesseau , on obtient des lettres du prince pour la légitimation de bâtards adultérins, et l'on a même commencé par le chevalier de Longueville à légitimer des bâtards sans nommer la mère. » On voit que Louis XIV n'avait pas besoin de remonter au temps de Thierry Ier, de Guillaume de Normandie et même de Dunois, le bâtard d Orléans , et qu'il ne faisait après tout qu'appliquer à ses enfants naturels le droit jusqu'alors incontesté dont les rois étaient investis en France et dans le reste de l'Europe. « Mais, dit à ce sujet un illustre écrivain moderne , le scandale donné par les rois ne se justifie pas aux yeux de Dieu par l'exemple de leur race et par les adulations de leurs peuples. Qui sait si ces fautes ne sont point entrées pour une part d'expiation dans les maux que nous avons vu fondre sur la maison royale ( i ) ? » A cet égard nous croyons qu'il n'y a pas de doute.
Ci) M. le duc de NoaiMes.
1678) FRANÇOISE d'aUBIGNÉ. 429
Madame de Montespan semblait d'ailleurs se glorifier de sa honte; elle affichait un luxe éblouissant, et la richesse prodigieuse de ses parures contrastait bien souvent avec la misère des populations, accablées sous le double poids des impôts et de la guerre. La duchesse de Richelieu avait persuadé à la reine de lui faire un bon accueil plutôt que de demeurer à la cour humiliée devant la maîtresse. Bientôt il fut question de faire élever les enfants que madame de Montespan avait donnés au roi et dont la légitimation venait d'avoir lieu. La favorite voulait, par un reste de pudeur, que l'éducation de ces jeunes princes fût entourée d'un grand mystère et remise à une personne digne, par sa discrétion et ses vertus, d'une pareille marque de confiance. Son choix tomba sur Françoise d'Aubigné, petite-fille de Théodore Agrippa d'Aubigné et veuve du poète Scarron.
Elle avait été élevée dans le calvinisme , et, dès sa plus tendre jeunesse , elle avait connu l'abandon , la misère et les mauvais traitements (i); on la convertit à grand 'peine à la religion catholique. Intelligente et animée d'une volonté forte, elle résista aux injonctions , aux menaces, et ne céda qu'à la démonstration vive de la vérité. Elle était âgée de seize ans , en
(i) « Tous les matins, un loup (sorte de masque) sur le visage pour conserver le plus beau teint du monde , un chapeau de paille sur la tête , un panier dans le bras, une gaule à la main , elle allait garder les dindons , avec ordre de ne toucher au panier où était le déjeuner qu'après avoir appris cinq quatrins de Pibrac. • (Mémoires du temps, cités par Anquetil. )
i65i (i), lorsque, ne sachant comment se soustraire aux angoisses de la pauvreté , elle consentit à épouser Scarron , poète burlesque , accablé d'infirmités et impotent (a). Sa jeune épouse lui prodigua des soins
(i) Étant née en 1 635 , trois ans avant le roi.
Loret, dans la feuille du 9 juin i65a, mentionna le mariage de Scarron :
Monsieur Scarron, esprit insigne...
Avoit un procès d'importance.
Lequel il a perdu tout net.
Car enfin ledit personnage
Ayant contracté mariage
Avec une épouse ou moitié
Qu'il a prise par amitié,
Il étoit chargé, ce me semble,
De deux pesants fardeaux ensemble.
(Gazette de Loret , 1652.)
(2) Les détails qui suivent sont empruntés au livre si intéressant de M. le duc de N on il les.
« Le mauvais état des affaires de la mère et de la fille , nous dit Segrais, le détermina à demander Mlle d'Aubigné , qui n'avait que quatorze à quinze ans. ■ Ce passage indiquerait que ce fut beaucoup plus tôt et du vivant de Mme d'Aubigné que Scarron fit sa demande , d'autant que Segrais ajoute : « Le mariage se fit au bout de deux ans . » Au reste , selon Labeaumelle , Scarron voulut en causer avec la jeune personne ellemême. Il lui fit sentir qu'en présence de la misère qui la menaçait il n'y avait pour elle d'asile que dans le couvent ou dans le mariage , seuls moyens d'échapper aux périls auxquels l'exposaient une beauté déjà célèbre, l'isolement» l'inexpérience et la séduction. Quoi qu'il en soit, et quelles que soient la date et la forme de la demande de Scarron, MUe d'Aubigné, sans ressources, sans expérience, sans famille, laissa faire, et le mariage fut conclu. A ceux qui lui demandaient pourquoi elle avait épousé un tel homme , elle répondait : « J'ai mieux aimé l'épouser qu'un couvent. »
Dans l'intervalle du mariage, et pendant que MUe d'Aubigné était en Poitou , Scarron se monta la tête et lui adressa des lettres et des vers qui nous le montrent sous un aspect nouveau , celui de Scarron amoureux.
1671] FRANÇOISE d'aUBIGNÉ. 431
affectueux. Comme il recevait chez lui une société fort aimable, attirée par son inépuisable gaieté, Madame Scarron doubla par son esprit, par son savoir et
« Vous êtes donc devenue malade de la fièvre tierce? lui écrit-il. Si elle se tourne en quarte, nous en aurons pour tout notre hiver; car vous ne devez pas douter qu'elle me fasse autant de mal qu'à vous. Faites-moi savoir, je vous prie , combien d'accès nous en avons déjà eus , et ce que les médecins disent , puisque vous les verrez la première. Et, en vérité, cela est assez extraordinaire que vous sachiez de mes nouvelles 'quatre ou cinq jours avant moi-même. Je méfie bien en mes forces, accablé, comme je suis, de tant de maux , de prendre tant de part aux vôtres ! Je ne sais si je n'aurais pas mieux fait de me défier de vous la première fois que je vous vis. Je le devais l'aire, à en juger par l'événement. Mais aussi quelle apparence y avait-il qu'une jeune fille dut troubler l'esprit d'un vieux garçon ? Et qui l'eut jamais soupçonnée capable de me faire assez de mal pour me faire regretter de n'être plus en état de me revaucher ?... Malepeste , que je vous aime ! et que c'est une sottise que d'aimer tant ! Comment ! à tout moment il me prend envie d'aller en Poitou, et, par le froid qu'il fait, n'est-ce pas une forfanterie ? Ah ! revenez, revenez, puisque je suis assez fou pour regretter des beautés absentes ! Jemedevois mieux connoitre, et considérer que j'en ai plus qu'il ne m'en faut d'être estropié depuis les pieds jusqu'à la tête sans avoir encore le mal qu'on appelle l'impatience de vous voir. C'est une maudite maladie, etc. »
« Scarron , écrit Tallemant , disoit qu'il ne s'étoit marié que pour • avoir compagnie chez lui , qu'autrement on ne le viendroit plus voir. « En effet, sa femme est devenue fort aimable; elle a de l'esprit, mais « l'applaudissement la perd. » On s'oubliait , il est vrai, en l'entendant causer. Tout le monde sait le mot du domestique qui, un jour, à table, vint lui dire à l'oreille : ■ Madame , encore une histoire ; le rôti nous ■ manque aujourd'hui . • Le rôti devait manquer souvent , car la fortune de Scarron ne s'était pas accrue par son mariage. Au moment où il le contracta, il venait de perdre définitivement son fameux procès , et il fut obligé en même temps de résigner sa prébende du Mans , dont il tira encore mille écus en la faisant passer à Girault , valet de chambre, secrétaire et factotum de Ménage.
Mme Scarron commença alors le dur apprentissage d'une existence toujours aux prises avec le besoin ; car Scarron , en dépit de sa pauvreté , de ses infirmités, de ses procès et des guerres civiles, conservait, avec sa
par ses rares qualités, le charme de cette compagnie d'élite. Les personnesles plus distinguées de la littérature et de la cour fréquentaient ce salon ; mais alors les habitudes de la société étaient encore rudes et grosssières. Entourée d'hommes aux allures hardies, femme d'un poète cynique, madame Scarron sut établir et maintenir dans le cercle de ses relations la décence et la dignité. Elle imposait le respect sans gêner le plaisir, a Cette jeune personne , dit madame deCaylus, imprima par ses manières modestes tant de respect qu'aucun des jeunes gens qui fréquentoient la maison n'osa jamais prononcer devant elle une parole à double entente, et qu'un de ces jeunes gens dit : S'il falloit prendre des libertés avec la reine ou avec madame Scarron , je ne balancerois pas , j'en prendrois plutôt avec la reine (i). » Toujours fidèle à ses pratiques de piété, au milieu des amis de son mari , elle continuait à donner l'exemple du devoir religieux. « Elle passait des carêmes à manger un hareng au bout de la table, et se retiroit aussitôt dans sa chambre, parce qu'elle a voit compris qu'une conduite moins exacte et moins austère , à l'âge où elle étoit, feroit que la licence de cette jeunesse n'auroit plus de frein (2). » La compagnie changeant de ton n'en devint que meilleure. Malgré son austérité, madame Scarron faisait les délices des hommes de lettres et
gaité, toutes les inclinations de sa jeunesse , le goût de la bonne compagnie , de la bonne chère , de la poésie et des arts.
(1) Souvenirs de madame de CaylUs.
(2) Ibid. Mme de Caylus remarque ici qu'elle tient ces détails de son père, M. de Beuvron. Ilssont confirmés par Tallcmant des Réanx.