MADAME SCARRON
des seigneurs qui se réunissaient chez elle. Sa timidité s'étant peu à peu dissipée, elle avait acquis un grand charme de conversation, et tout le monde sait l'anecdote de ce rôti qui manquait un jour sur sa table , et dont elle dissimula l'absence par sa gracieuse et spirituelle causerie. Le rôti dut manquer plus d'une fois, caria fortune de Scarron, diminuée par la perte d'un procès , était devenue fort médiocre. Quoi qu'il en soit, ce genre de vie dura dix ans, au bout desquels le poète paralytique mourut , laissant sa veuve sans fortune.
Madame Scarron ne voulut être à charge à personne et se retira au couvent des Hospitalières de la place Royale, où la maréchale d'Aumont, sa parente, lui prêta une chambre. Ses petites économies durèrent peu ; la veuve du poète présenta des placets au cardinal Mazarin pour demander le rétablissement d'une pension qu'avait eue son mari, mais elle fut toujours éconduite. Ses amislui obtinrent quelques secours de la reine-mère, et de longues années se passèrent pour elle dans les alternatives d'une subsistance étroite et d'une extrême détresse. Elle continuait d'ailleurs à voir beaucoup de monde, et entre autres la fameuse Ninon de Lenclos, qui recevait chez elle une société nombreuse et jouait au dix-septième siècle le rôle de l'antique Aspasie. Ninon, tout immorale qu'elle était, rendait justice à la vertu de madame Scarron. « J'aurais voulu Ven guérir, disait-elle dans son langage presque cynique; mais elle craignait trop Dieu. » Précieux reproche qui renferme un hommage.
On lit dans Saint-Simon : « Madame Scarron , t. xrv. 28
belle, jeune, galante, veuve, et dans la misère, fut introduite par ses amis à l'hôtel d'Albret, où elle plut infiniment au maréchal et à ses commensaux par ses grâces, son esprit, ses manières douces et respectueuses, son attention à plaire atout le monde et surtout à faire sa cour à tout ce qui lenoitau maréchal... M. et madame de Montespan ne bougeoient pas de chez lui, et ce fut où celle-ci connut madame Scarron et où elle prit amitié pour elle (i). »
Elle était douée d'une beauté et surtout d'une grâce peu communes. Le portrait que Mignard nous a laissé d'elle la représente lorsqu'elle était déjà âgée de soixante ans, et cette image, si souvent reproduite par le dessin et la gravure, a contribué à nous donner une idée assez imparfaite de sa personne. On se la représente, en effet, sous la forme d'une matrone grave, déjà ridée, et qui reflète le prodigieux ennui que répandait dans la cour de Louis XIV l'étiquette espagnole sévèrement maintenue par ce prince. À trente ans, madame Scarron était pleine de charmes, et l'on ne se lassait pas de l'admirer. Mademoiselle de Scudéry, qui l'avait connue à cet âge, l'a dépeinte sous le nom de Lyriane. « Elle étoit jeune, dit-elle, admirablement belle et fort bien faite; elle étoit d'une naissance fort noble, mais, la fortune ayant été contraire à ses parents , elle avoit été dès son enfance emmenée par eux au fond de la Libye , d'où elle étoit revenue si belle et si charmante qu'on ne pouvoit presque rien lui comparer sans lui faire tort. Lyriane étoit grande
(i) Mémoires de Suint-Simon, t. I", ch. xxxv.
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et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avoit le teint fort uni et fort beau , les cheveux d'un châtain clair et très-agréables, le nez très-bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste, et , pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante , elle avoit les plus beaux yeux du monde. Ils étoient noirs, doux , passionnés et pleins d'esprit ; leur éclat avoit je ne sais quoi qu'on ne sauroit exprimer (i). »
Madame Scarron , qui cherchait des appuis , écrivit à madame de Montespan une lettre trop flatteuse pour être vraie, et dans laquelle elle l'appelait or la merveille de la France. » Ce compliment si peu mérité, et que, avec un sentiment plus sérieux de l'honnête, madame Scarron n'aurait jamais dû faire, valut à la pauvre veuve les bonnes grâces de la favorite. Madame de Montespan intercéda pour madame Scarron auprès du roi , sur l'esprit duquel elle possédait tant d'empire. « Encore la veuve Scarron! s'écria Louis XIV. — Sire, répondit madame de Montespan, il y a longtemps que vous ne devriez plus en entendre parler. Il est étonnant que Votre Majesté n'ait point encore écouté une femme dont les ancêtres se sont ruinés au service des vôtres. » Ce reproche toucha le roi , et la pension tant de fois sollicitée fut enfin accordée.
Madame de Montespan ne borna pas là les effets de sa protection; madame Scarron lui ayant paru remplir
(i) Extrait de la Clélie, première partie.] Ce roman parut en i658.
toutes les conditions qu'on exigeait de la gouvernante des enfants légitimés, elle la lui fit offrir; avant d'accepter, madame Scarron exigea que Tordre lui en fût donné par le roi lui-même. C'était se créer fort adroitement des titres à la bienveillance du souverain, et, en même temps , sauvegarder la dignité dont ne pouvait faire abstraction une femme de naissance noble.
Dès ce moment la veuve du poète Scarron se condamna à une vie retirée et laborieuse , veillant avec une sollicitude vraiment maternelle sur les enfants que le roi et madame de Montespan lui avaient confiés. Louis XIV la surprit un jour soutenant d'une main le duc du Maine , qui avait la fièvre , berçant de l'autre mademoiselle de Nantes, et tenant sur ses genoux le comte de Vexin, qui dormait. Il fut touché de sa peine etlui donna cent mille francs. « Nous avons soupé hier avec madame Scarron, écrivait madame de Sévigné à sa fille. Nous trouvâmes plaisant d'aller la reconduire, à minuit, au fond du faubourg Saint-Germain , quasi auprès de Vaugirard , dans la campagne , à une belle et grande maison où l'on n'entre point. Il y a de grands jardins, de beaux et grands appartements. Elle a un carrosse, des gens etdes chevaux. Elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité. Elle est aimable, belle, bonne et négligée. On cause fort bien avec elle. »
Madame de Montespan voulant avoir ses enfants sous les yeux, madame Scarron fut appelée à la cour et y eut une situation assez douteuse. Confidente de madame de Montespan, elle avait cependant le courage de lui parler quelquefois le langage de la vertu. Le roi la voyait