MADAME DE MA1NTEN0N
avec déplaisir; il aimait peu à se rencontrer avec ce témoin , silencieux , mais improbateur, de ses scandales. Il reprochait à madame Scarron d'être une précieuse. Insensiblement, néanmoins, il s'habitua à la voir et à souffrir ses remontrances.
En 1674 le roi lui fit présent de la terre de Maintenon, dont elle prit le nom. Il y a peu d'exemples d'une fortune écbafaudée lentement et pièce à pièce comme le fut la sienne. Le roi passa successivement à son égard d'une aversion involontaire à une bienveillance dont il s'étonnait lui-même , et de ce dernier sentiment à une sympathie beaucoup plus prononcée. Elle le devait aux charmes de son esprit et à la grâce inépuisable de sa conversation. Madame de Montespan ne tarda pas à s'en apercevoir et en fut jalouse. Plus tard, à Saint-Cyr, madame de Maintenon fit allusion à cette époque de sa vie. « Madame de Montespan et moi , dit-elle , avons été les plus grandes amies du monde. Elle me goûtoit fort, et moi, simple comme j'étois, je donnois dans cette amitié. C'étoit une femme d'esprit et de charmes. Elle me parloit avec une grande confiance , elle me disoit tout ce qu'elle pensoit. Nous comptions l'une et l'autre que notre amitié ne finiroit jamais ; car, quoique nous eussions quelquefois des querelles assez vives, elles n'altéroient point le goût que nous avions l'une pour l'autre. Nous voilà pourtant brouillées , et brouillées irrévocablement , et sans que nous ayons eu dessein de rompre , et même sans avoir formellement rompu. Il n'y a pas eu assurément de ma faute , et si pourtant quelqu'un a sujet de se plaindre , c'est elle , car elle peut dire avec vérité :
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C'est moi qui suis cause de son élévation ; c'est moi qui l'ai fait connoître et goûter au roi; elle devient la favorite , et moi je suis chassée. Il est vrai aussi que j'ai bien des choses à lui répondre; car ai-je tort d'avoir accepté l'amitié du roi aux conditions que je l'ai fait ? Ai-je tort de lui avoir don né de bons conseils? Madame de Montespan ne savoit-elle pas que je n'oubliois rien pour rompre son coupable commerce (i)? »
Pour le moment ( 1674-1679) l'influence de madame de Maintenon, tout en affaiblissant le crédit de la favorite, ne suffisait pas pour faire rentrer Louis XIV dans les sentiers étroits du devoir. Toujours dominé par le fatal entraînement de la volupté , le roi oubliait à la fois les liens qui l'unissaient à la reine et ceux qui rattachaient à lui madame de Montespan. A Versailles on s'imagina un moment que madame d'Hudicourt , autrefois aimée du roi (elle était alors inademoisellede Pons) ne tarderait pas à ressaisir son empire. « Madame d'Hudicourt, écrit madame de Sévigné, est allée rendre ses devoirs ; il y avoit longtemps qu'elle n'avoit paru. On est persuadé que, sans les indispositions attachées au mariage, elle rentreroit bientôt dans ses premières familiarités. Sa fille, depuis madame de Montgon , est jolie comme un ange. Elle a élé de son chef huit ou dix jours à la cour, toujours pendue au cou du roi. Cette petite avoit adouci les esprits par sa jolie présence. C'est la plus belle vocation pour la coquetterie que vous ayez jamais vue. Elle n'a que cinq ans, et fait mieux la cour que les plus vieux
(1) Entretiens de Saint-Cyr; passage cité par M. le due de Noaillêê.
im] FAVORITES DU ROI. 439
courtisans. » Ces agaceries innocentes de l'enfant ne réussirent pas, selon les intentions peut-être moins innocentes de la mère. Son état resta toujours incertain à la cour. Madame de Sévigné le dépeint à sa fille en ces termes : « Vous parlez de madame d'Hudicourt, et vous voulez qu'on renoue en forme. Cela n'est point : le temps efface. On la revoit ensuite, elle a une manière et une facilité qui ont plu. Elle est faite au badinage, on l'aime par là ; mais elle ne frappe l'imagination de rien de nouveau. On n'a plus besoin d'elle, et elle reste indifférente ; mais elle a par-dessus les autres qu'on y est accoutumé. La voilà donc favorisée d'un beau logement. Puis on a besoin de ce logement. Elle s'en va, et on ne songe pas seulement à lui en chercher un autre. Il manque pour ces soins un degré de chaleur. On l'aura peut-être , espère-telle , une autre fois. Et voilà le sable sur quoi l'on bâtit , la feuille volante à quoi l'on s'attache ! »
Saint-Simon parle d'une autre, qui du moins sut établir solidement les fondements de sa fortune, a et tourner une ardeur passagère en une affection qui dura toute sa vie. Elle étoit d'un blond hasardé , mais très-belle. Son mari sembloit ne s'apercevoir de rien , par les grandes précautions que l'on prenoit, comme s'il eut été fort à craindre. La belle , attachée à la cour par sa naissance et son état , y vivoit sans affectation , paroissoit au dîner, aux conversations, aux promenades, partout enfin, sans que le roi la distinguât d'un coup-d'œil ni d'un mot d'intelligence. Les préférences étoient réservées pour les moments que la maréchale de Rochefort lui ménageoit
avec le roi. Celle-ci me racontait longtemps après , dit Saint-Simon, les mesures qu'elle prenoit pour assurer ce commerce , qu'on vouloit toujours tenir secret, et les contre-temps dont il fut quelquefois traversé. Ils ne venoient pas du mari, qui restoit presque toujours à Paris , d'où il voyoit tomber dans sa maison des gratifications, des pensions, des dignités honorables et lucratives, enfin une fortune immense qu'il arrangeoit avec beaucoup d'ordre, profitant des effets sans s'embarrasser des causes.
v II réalisoit avec soin. Il acquit des terres et de bonnes rentes , et changea son chétif hôtel de la place Royale contre le magnifique palais des Guise, dans lequel il fit des dépenses qui attirèrent l'attention du public. Le roi avoit soin de voiler par des motifs honnêtes le principe des grâces dont il combloit cette famille , comme de soutenir une maison illustre , de récompenser des services , et autres raisons semblables : vrais rideaux de gaze qui n'étoient rien moins qu'impénétrables.
« Depuis que ce commerce fut fini, la dame conserva toujours un grand pouvoir à la cour. Tout y étoit en respect devant elle ; ministres, princes du sang ne résistoient pas à ses volontés. Ses billets alloient directement au Roi, et les réponses sur-le-champ. Si elle avoit à lui parler, ce qu'elle évitoit autant qu'il étoit possible, elle étoit admise à l'instant; elle avoit soin que ce fût à des heures publiques , dans le grand cabinet du roi, tous deux assis au fond, les portes ouvertes , affectation qui ne se pratiquoit que pour elle. Si elle ne vouloit dire qu'un mot, c'é-