AVERTISSEMENTS DE BOSSUET
où je me sens obligé de le faire... Jamais , Sire , votre cœur ne sera paisiblement à Dieu tant que cet amour violent qui vous a si longtemps séparé de lui y régnera. Cependant, Sire, c'est ce cœur que Dieu demande; Votre Majesté a vu les termes avec lesquels il nous commande de le lui donner tout entier ; elle m'a promis de les lire et de les relire souvent. Je vous envoie encore, Sire, d'autres paroles de ce même Dieu, qui ne sont pas moins pressantes, et que je supplie Votre Majesté de mettre avec les premières. Je les ai données à madame de Montespan, et elles Jui ont fait verser beaucoup de larmes; et certainement, Sire, il n'y a pas de plus juste sujet de pleurer que de sentir qu'on a engagé à la créature un cœur que Dieu veut avoir. Qu'il est malaisé de se retirer d'un si malheureux et funeste engagement ! Mais cependant , Sire , il le faut , ou il n'y a pas de salut à espérer. Je ne demande pas que vous éteigniez en un instant une flamme si violente : ce seroit vous demander l'impossible ; mais, Sire, tachez peu à peu de la diminuer; craignez de l'entretenir. Tournez votre cœur à Dieu... Mes inquiétudes pour votre salut redoublent de jour en jour, parce que je vois tous les jours de plus en plus quels sont vos péchés(i). » Une autre fois l'éloquent évêque mandait au roi : « Vos peuples s'attendent , Sire, à vous voir pratiquer plus que jamais ces lois que l'Écriture vous donne. La haute profession que Votre Majesté a faite de vouloir changer dans sa vie ce qui déplaisoit à Dieu les a remplis de consolation ;
(1) Œuvre» de Boasuet, t. XXXVIÎI, Lettres et Mélanges.
elle leur persuade que Votre Majesté se donnant à Dieu se rendra plus que jamais attentive à leur misère... 11 est arrivé souvent qu'on a dit aux rois que les peuples sont plaintifs naturellement, et qu'il n'est pas possible de les contenter, quoi qu'on fasse. Sans remonter bien loin dans l'histoire des siècles passés , le nôtre a vu Henri IV, votre aïeul, qui, par sa bonté ingénieuse et persévérante, a voit trouvé moyen de rendre les peuples heureux et de leur faire sentir et avouer leurbonheur... llavoit gagné les cœurs, et, s'il avoit ôté de sa vie la tache que Votre Majesté vient d'effacer, sa gloire serait accomplie (i). » Ces exhortations , empreintes d'une respectueuse énergie , attestent le rôle que la religion remplissait auprès du grand roi, dans l'intérêt même de ses peuples et pour la condamnation du scandale. On n'en était plus aux jours de saint Ambroise, interdisant à Théodose le seuil du temple , mais la voix du prêtre ne se taisait point et se faisait encore écouter. En cette période de notre histoire, signalée par l'affermissement du pouvoir absolu , il n'y avait plus d'autre contre-poids au despotisme, et la postérité, trop ingrate, l'oublie bien souvent lorsqu'elle juge l'Église de France au dix-septième siècle.
Madame de Montespan s'éloigna pour quelques mois de la cour; madame de Maintenon se rendit dans les Pyrénées avec le jeune duc du Maine, dont la santé était gravement compromise, et auquel les médecins avaient successivement conseillé l'usage des
(i) Œuvres de Bossuet, t. XXXVm, Lettres et Mélanges.
tm) LUTTES ET REMORDS DU ROI. 445*
eaux de Barèges et de Bagnères. Durant le cours de ce voyage, on rendit au fils adultérin de Louis XIV et de madame de Montespan les honneurs qu'un prince du sang royal aurait seul dû revendiquer. Ainsi les populations trop complaisantes légitimaient à leur tour les faiblesses du roi. Cette situation fut d'ailleurs de courte durée ; bientôt madame de Montespan, à la grande consternation du clergé, reparut dans les salons de Versailles. Toutefois elle ne triomphait qu'à demi ; le roi écoutait de plus en plus la voix de ses remords , et, de son côté , madame de Maintenon, dont la faveur ne cessait de croître, contribuait à éclairer Ix)uis XIV sur ses devoirs, à lui en rendre l'accomplissement plus facile.
L'année suivante (1676) il y eut un jubilé ; le roi éloigna de nouveau madame de Montespan, qui se rendit aux eaux de Bourbon ; le roi partit pour la guerre de Flandre, et madame de Maintenon resta à Versailles. Après le jubilé la favorite fut rappelée à la cour; on prit, de part et d'autre, rengagement de ne se voir désormais que devant des témoins respectables; mais cette résolution ne fut pas longtemps gardée, et l'intimité des deux amants amena de nouveaux scandales. Deux enfants naquirent encore de ce coupable commerce : ce furent mademoiselle de Blois et le comte de Toulouse. On s'abstint de confier leur éducation à madame de Maintenon, dont on redoutait le froid silence ou les reproches. Quelques autres années se passèrent ainsi , madame de Montespan toujours maîtresse en titre , le roi échappant souvent, mais toujours ramené dans ses chaînes, et
madame de Maintenon entrant chaque jour plus avant dans l'estime, la confiance et la faveur du souverain (i).
Madame de Sévigné, le plus aimable des historiens du dix-septième siècle, mandait à sa fille la chronique de cttte cour où l'adultère était effrontément installé. On voit avec quelle complaisance les seigneurs et les grandes dames acceptaient ce spectacle comme une situation naturelle. « J'ai vu madame de Montespan , écrit madame de Sévigné. Certainement c'est une chose surprenante que sa beauté. Sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit; ses yeux sont toujours aussi vifs , son teint et ses lèvres aussi frais. Elle étoit habillée de point de France, coiffée de mille boucles; les deux des tempes lui tomboient fort bas sur les joues. Des rubans noirs à la tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital , accompagnées de boucles et de pendeloques de diamants de la dernière magnificence. Trois ou quatre poinçons, point de coiffe, en un mot une triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle empêchoit toute la France de voir le roi ; elle l'a redonné, comme vous voyez , et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. » Elle décrit ainsi le cercle : « Cette agréable confusion , sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi , dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il arrive des courriers, le roi se retire un moment pour lire ses lettres et puis revient.
(i) M. le duc de Noailles, 1. 1, p. 5a9.