AFFAIRE DES POISONS
dont le stathouder était l'âme, alors que Tékéli, à la tête d'une confédération slave, menaçait Léopold de la vengeance des Hongrois, encouragés par les préparatifs des Turcs.
Tandis que de graves événements se préparaient dans les conseils et sur les champs de bataille de l'Europe, la France, élevée si haut en puissance, s'étonnait d'être témoin de scandales, de crimes et de manœuvres qui contrastaient péniblement avec la gloire du règne.
Sous le gouvernement de Louis XIV, jusque dans le sein de la cour la plus illustre et la plus civilisée, on eut à se défendre contre l'atroce manie des empoisonnements. Marie-Marguerite Dreux-d'Aubrai, marquise de Brinvilliers, acquit dans ce genre une effroyable célébrité. Cette femme, de concert avec un aventurier qui se faisait appeler le chevalier de Sainte-Croix, se livra à la fabrication des poisons les plus subtils et les plus dangereux. Un empoisonneur italien, nommé Exili, qui s'était rendu redoutable , sous le pontificat d'Innocent X, avait initié Sainte-Croix à cette science infernale ; la Brinvilliers se montra le digne disciple de pareils maîtres. Comme eux elle fabriqua ce que, dans le langage de cette époque, on appelait trivialement, la poudre de succession. Elle débuta dans la carrière du crime par le parricide : son père, son frère et un de ses enfants furent ses victimes. Enhardie par l'impunité, elle se mit à essayer ses poisons sur les malades qu'elle visitait dans les hôpitaux ; car, pour écarter d'elle les soupçons , elle affectait les dehors de la piété et de la charité. Elle tenta d'empoisonner son mari pour épouser son complice Sainte-Croix ; mais celui-ci, qui se
souciait peu de se marier avec une femme si habile à se défaire des gens, administrait un contre-poison au marquis de Brinvilliers chaque fois que la marquise essayait de le faire mourir. Sainte-Croix étant mort subitement en préparant ses poisons, on découvrit dans ses papiers la preuve des crimes de madame de Brinvilliers. Celle-ci fut condamnée à la peine capitale ; le jour où elle fut exécutée et où son corps fut livré aux flammes, beaucoup de gens cherchèrent ses os, affirmant que c'était une sainte (i).
Après son supplice, les empoisonnements se multiplièrent, et le gouvernement, pour mettre un frein à cet horrible fléau , établit à l'Arsenal une chambre de justice dont la mission dut consister à rechercher les crimes commis par le poison. Cette précaution ne fut pas vaine. En 1680, la Vigoureux et la Voisin , deux femmes du peuple, renouvelèrent avec éclat les terreurs répandues par les attentats de la marquise de Brinvilliers. Ces femmes vendaient des breuvages, des essences, des pommades, se mêlaient de deviner et de prédire l'avenir. Des personnes de qualité accoururent chez elles, et, à prix d'argent, tentèrent d'à-
(1) « Cen est fait, écrit la marquise de Sévigné ; la Brinvilliers est en l'air ; son pauvre petit corps a été jeté après l'exécution dans un grand feu, et ses cendres au vent... On l'a présentée à la question ; elle a dit qu'il n'en étoit pas besoin , qu'elle diroit tout. En effet , jusqu'à cinq heures du soir elle a conté sa vie , encore plus épouvantable qu'on ne le pensoit. Elle a empoisonné dix fois de suite son père ( elle ne pouvoit en venir à bout) , ses frères et plusieurs autres... On n'a pas laissé, après cette confession, de lui donner dès le matin la question ordinaire et extraordinaire ; elle n'en a pas dit davantage.... Elle est morte comme elle a vécu , c'est-à-dire résolument. » 17 et 11 juillet 1676.