‹ Histoire de FranceChapitre 155 sur 192 · M882] LA SOCIÉTÉ DU GRAND SIÈCLE · texte numérisé non relu

M882] LA SOCIÉTÉ DU GRAND SIÈCLE

de leur front , et se sentant à l'aise avec des privilèges que nul ne contestait ou ne menaçait, s'inquiétaient moins de s'en rendre dignes et se contentaient trop souvent de la noblesse du sang ; mais ces exceptions, si nombreuses qu'on les suppose, ne furent point assez générales pour déshériter de la reconnaissance et du respect des générations actuelles la vieille et belliqueuse aristocratie du dix-septième siècle; elle donna de brillants exemples de courage , d'abnégation et de dévouement. On peut compter, à la rigueur, les fautes et les désordres de ceux que l'effervescence des passions traîna en dehors des sentiers du devoir; mais qui pourrait énumérer ces saintes œuvres dont Dieu fut témoin , et dont le souvenir est empreint à chaque pas dans notre histoire? C'est du siècle de Louis XIV que datent les fondations pieuses dont les catholiques se montrent avec raison si jaloux pour la gloire de leur Église ; ce fut sous ce roi que mourut le vénérable Vincent de Paul , le plus sublime héros de la charité , léguant au monde ses fils et ses filles en Jésus-Christ , race que le dévouement multiplie et qui est respectée du siècle à force d'avoir été bénie par le pauvre. Ne l'oublions pas , cette noblesse , trop de fois séduite par l'attrait du plaisir ou de l'orgueil, donnait aux soldats du roi l'exemple du sacrifice : elle combattait et mourait sans ostentation et sans murmure ; cette bourgeoisie , dont on parle si peu , et qui occupait déjà une si large place , conservait pieusement dans son sein les notions héréditaires de la vertu , de la modestie , de la probité. Voilà aussi

sous quel point de vue il conviendrait d'étudier la société du grand siècle, afin de lui rendre une justice qu'on lui refuse encore (i).

(i) « Quand nous jugeons notre siècle et les autres siècles, il faut nous souvenir d'une chose : c'est que les autres siècles étaient anguleux et pleins de saillies , que le nôtre est uni et nivelé. Si l'absence d'originalité et d'indépendance morale fait la vertu, nous sommes incontestable mm t les plus vertueux de tous les hommes. Ni le vice ni le crime même ne nous manquent ; mais ils paraissent à peine, tant ils portent un uniforme pareil à celui que porte la vertu. Ils sont si vulgaires, si peu saisissants , si bourgeoisement semblables , qu'on ne les remarque pas. On se contente de les compter en masse à la fin de l'année (je parle de ceux que la loi poursuit ) , de les ranger dans des tableaux fort bien faits, et d'en présenter la somme au public . Tout cela se transforme en chiffres.

« Au dix-septième siècle , nous étions après tout une nation d'hommes, et même une nation de chrétiens : une nation d'hommes avec des vices et des vertus, des scandales et de la gloire , des passions et de l'honneur, ayant à sa tête un chef qui la représentait dans le bien comme dans le mal ; une nation de chrétiens chez laquelle souvent la foi pouvait pâlir, mais qui, malgré bien des résistances , était encore, en bien des choses , conduite par l'Église chrétienne. Voilà ce que nous étions , et, à certains égards du moins, ce que nous sommes encore. Mais si le progrès continue , si nous achevons de nous bien laisser emboîter dans un triple système de chemins de fer, de bureaux et de journaux , dont les uns maîtriseront notre vie matérielle , les autres gouverneront notre vie publique , les derniers absorberont notre vie intellectuelle , ayant charge de marcher, de vivre et de penser pour nous, et nous faisant physiquement, politiquement , intellectuellement, fonctionner à sa guise et selon son caprice , au vingtième siècle , si Dieu n'y pourvoit , que seront nos neveux ? Plus rangés sans doute, mais non meilleurs; vivant avec plus de méthode , non avec plus de probité ; n'ayant guère de vertus et guère de rimes, au moins de grands crimes , mais toujours des vices , et beaucoup de vices ; car les vices s'accommodent merveilleusement de ce mécanisme et de cette égalité de la vie. C'est l'indépendance et l'originalité qui sortent de l'ordre , en bien et en mal ; le vice ne tient pas à être indépendant ni original. Nous serons alors un peuple fort honorablement posé dans le monde, quoique ayant des prisons qui regorgent , des ba-

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