KM8M] MORT DU CARDINAL DE RETZ
Durant cette période du règne de Louis XIV, madame de Longue ville, sœur du prince de Condé, qui avait joué un rôle fort peu honorable sous la Fronde, mourut à Paris, inconsolable de la mort de son fils, tué au passage du Rhin. Depuis longtemps elle s'était retirée du monde pour vivre dans une pénitence austère , liée d'amitié avec certains chefs du jansénisme, et ne paraissant pas, néanmoins, engagée dans leurs erreurs de doctrine. Sa fin fit très-peu de sensation ; elle avait été précédée de cette mort anticipée qu'on appelle l'oubli.
Vers le même temps (1679) mourut Paul de Gondi, cardinal de Retz. « On a de la peine à comprendre, dit l'historien qui le juge, comment un homme qui passa sa vie à cabaler n'eut jamais de véritable objet. 11 aimaitl'intrigue pour intriguer : esprit hardi, délié, vaste et un peu romanesque , sachant tirer parti de l'autorité que son état lui donnoit sur le peuple, et faisant servir la religion à sa politique; cherchant quelquefois à se faire un mérite de ce qu'il ne devoit qu'au hasard, et ajustant souvent après coup les moyens aux événements. Il fit la guerre au roi , mais le personnage de rebelle étoit ce qui le flattoit le plus dans sa rébellion. Magnifique, bel esprit, turbulent, ayant plus de saillies que de suite, plus
gnes qu'il faudra toujours élargir ; une société où l'on vivra très-confortablement et très à son aise , pourvu qu'on ait ses mains sur ses poches et un gendarme à sa porte ; un peuple d'industriels et de commis, gouvernés au temporel par des sergents de ville, au spirituel par des pédants de collège. C'est ce que nous serons si Dieu n'y pouvoit ; mais Dieu , je l'espère , y pourvoira. »
( Fr. db Champ agi» y. ) T. XïV. 30
de chimères que de vues, déplacé dans une monarchie, et n'ayant pas ce qu'il falloit pour être républicain, parce qu'il n'étoit ni sujet fidèle ni bon citoyen ; aussi vain, plus hardi et moins honnête homme que Cicéron, enfin plus d'esprit, moins grand et moins méchant que Catiliua. Ses Mémoires sont très-agréables à lire; mais couçoit-on qu'un homme ait le courage ou plutôt la folie de dire de lui-même plus de mal que n'en eût pu dire son plus grand ennemi? Ce qui est étonnant, c'est que ce même homme, sur la fin de sa vie , n'étoit plus rien de tout cela , et qu'il devint doux, paisible, sans intrigue , et l'amour de tous les honnêtes gens de son temps : comme si toute son ambition d'autrefois n'avoit été qu'une débauche d'esprit et des tours de jeunesse dont on se corrige avec l'âge ; ce qui prouve bien qu'en effet il n'y a voit en lui aucune passion réelle (i). » A coup sûr il y eut en lui l'oubli des devoirs qu'impose le sacerdoce, le mépris des redoutables fonctions de l'épiscopat. Si la fin de sa vie sembla démentir ses premières années , on est autorisé à ne voir dans cet amendement que le résultat des déceptions ou des mécomptes, et nullement le repentir du chrétien. Ses Mémoires , que nous jugerons ailleurs au point de vue littéraire, sont un scandale à plus d'un titre, et assurément par cela seul qu'ils témoignent de l'audace avec laquelle le cardinal de Retz parle de ses désordres et de ses hontes , sans les déplorer avec amertume, sans gémir devant Dieu d'avoir donné au monde de si lamentables exemples.
(i) Hist. de France, par le président Renault.
I6S0.IWS) GRACE ACCORDÉE A LAUZUH. 407
Eu parlant de madame de Longueville le cardinal de Retz avait dit : « Héroïne d'un grand parti, elle en devint l'aventurière. » Ce jugement, sévère, mais juste, peut également lui être appliqué.
D'autres incidents éveillaient encore l'attention du pays et de la cour.
Vers la fin de l'année 1681, Louis XIV s'était rendu à Ensisheim, où siégeait le conseil supérieur de l'Alsace ; il y reçut les félicitations des Suisses par l'organe d'une députation choisie dans les treize cantons. Cette année eut pour couronnement la paix avec Tripoli , paix imposée par la France à cet État barbaresque , dont Duquesne avait détruit la marine dans le port de Cliio.
L'année suivante (1682), en revenant d'Alsace, le roi fit grâce au comte de Lauzuu , mais il n'eut garde de lui rendre la faveur dont il avait joui avant son emprisonnement. Ce noble aventurier était sorti de Pignerol l'année précédente, un an après la mort de Fouquet , son compagnon de captivité. D'abord on s'était borné à lui permettre l'usage des eaux de Bourbon ; peu de temps après ou l'avait autorisé à résider au château de Chalon-sur-Saône , sous bonne garde, et enfin à aller d'abord à Amboise, puisa Paris, sans escorte. Sa liberté fut l'effet d'un marché plutôt que d'un généreux pardon : mademoiselle de Montpensier, toujours éprise de lui, bien qu'elle fût alors âgée de cinquante-deux ans, avait supplié madame de Montespan d'user en faveur de Lauzun du crédit dont elle jouissait encore auprès du roi. La maîtresse de Louis XIV, conduisant adroitement une
double intrigue , obtint du roi la grâce du prisonnier; mais, en même temps, elle réussit à déterminer la petite-fille de Henri IV à céder sa principauté de Dombes au jeune duc du Maine. Mademoiselle avait souscrit à cette donation importante, sous la condition que son mariage serait toléré et que Lauzun pourrait reparaître à la cour. Louis XIV eut la faiblesse de donner la main à cette transaction , et Lauzun l'indignité de méconnaître la générosité d'une princesse qui , tout en lui procurant de grands biens et l'indemnité de ses anciennes charges , ne pouvait cependant l'élever au rang qu'avait rêvé son ambition (i).
En cette même année, le 16 août, laDauphine mit au monde, à Versailles , un fils qui reçut le titre de duc de Bourgogne; cet événement fut accueilli par un grand enthousiasme populaire.
La fin de l'année fut consacrée à des] négociations
(i) « Mademoiselle s'attendoit, de la part de son captif délivré, à des empressements , à des transports , et elle ne trouva que froideur et indifférence. Quarante mille livres de rente qu'elle lui laissoit auraient bien dû fondre cette glace ; mais Lauzun , qui ne manquoit pas de bien, parce que madame de Nogent, sa sœur, pendant onze années de prison , lui avoit accumulé ses revenus , aurait bien mieux aimé rentrer dans le inonde par sa charge auprès du roi , par quelque commandement distingué ou par une ambassade. 11 ne pardonnoit pas à Mademoiselle d'avoir fait de si grands sacrifices uniquement pour l'avoir auprès d'elle. Pour lui , il se défendoit de cette assiduité tant qu'il pou voit , et souvent même jusqu'à manquer aux bienséances. La princesse s'en plaint amèrement dans ses Mémoires : malheureuse d'avoir conservé presque jusqu'à sa mort un attachement qu'elle aurait dû finir noblement en éloignant l'ingrat immédiatement après qu'elle lui eut procuré la liberté et qu'elle l'eut comblé de bienfaits. » (Louis XI sa cour, etc., Anquetil. )
TÉKÉLY ET SOBIESKI.
actives de la part de Louis XIV et de Léopold. Tékély avait chassé les troupes impériales de la Hongrie et obtenu du divan l'investiture de ce royaume (i). Ma-
(i) Les Hongrois, exaspérés par le despotisme de l'empereur Léopold, excités par les émissaires de Louis XIV, soutenus par Abaffy , prince de Transylvanie, et encouragés par la Porte ottomane, venaient de se révolter et s'étaient donné pour chef le jeune comte de Tékély.
C'était le fils d'Étienne Tékély de Kesnareh, comte et grand-officier héréditaire d'Avowa, baron de Schaiffoire , qui était fort attaché à la confession d'Ausbourg et qui possédait plus de trois cent mille livres de rentes. Comme ce seigneur avait eu beaucoup de part à la première révolte de Hongrie, l'empereur envoya les généraux de Spork et deHeister assiéger Avowa , qui était le lieu de sa résidence. En vain il offrit de se justifier, et il eut beau protester qu'il n'avait jamais rien su de la conjuration de Hongrie ; on lui déclara que l'empereur souhaitait qu'il reçût garnison dans ses forteresses , avec menace , s'il le refusait , de le traiter en rebelle. Tékély ne voulut pas exposer cette place à être rasée s'il attendait qu'elle fût prise , et il se soumit à la volonté de l'empereur. Il fit cependant évader le comte Eméric Tékély, son fils unique , en habit de paysan , et le confia à deux gentilshommes déguisés de la même façon. On le fit passer au travers des bois pour le conduire en Transylvanie, d'où il gagna la Pologne en habit de fille. Son père étant mort peu de temps après , l'empereur confisqua tous ses biens, et on enleva de ses châteaux des trésors immenses en or, en argent , en pierreries et en meubles précieux . Le jeune comte Tékély ne sauva des débris de sa fortune que les biens de la comtesse de Thurlo, sa mère , fille et héritière d'Eméric de Thurlo , palatin de Hongrie, seigneur fort riche. Tékély professait la religion calviniste ; il avait beaucoup d'esprit et une grande facilité de parler. Après une retraite de plusieurs années en Pologne, il retourna en Transylvanie , où le prince Abaffy lui donna de l'emploi dans ses troupes.
Quand Tékély vit le mécontentement des Hongrois parvenu à son comble , il parut au milieu d'eux , se mit à leur tête , battit plusieurs corps autrichiens , et fit de, fréquentes incursions dans la Moravie , l'Autriche et la Styrie.
Léopold fut alors obligé de renoncer à ses projets ; il offrit de rétablir la Constitution dans toute son intégrité et de rendre à la nation tous ses privilèges. Une diète fut convoquée à OEdenbourg. La nouvelle forme
homet IV, de son côté, menaçait Vienne d'un siège. L'empereur, dans cette extrémité, s'adressa au roi de Pologne et le choisit pour médiateur entre Louis XIV et lui. Cette démarche était inutile; déjà le roi de France avait résolu et promis de laisser à l'Empire et à l'Espagne le temps de faire droit à ses griefs ; il refusa la médiation de Sohieski.
Ce prince rendit un premier service à Léopold en arrachant à Tékély l'engagement d'une trêve de six mois, qui permit à l'empereur de respirer. Cette concession, faite par le prince transylvain à un roi qu'il considérait comme son allié , devait être funeste à la cause hongroise. Sohieski se crut assez Tort pour protéger l'Autriche contre la Hongrie et la Hongrie contre l'Autriche; il ne remplit que la moitié de cette tâche.
Tandis que l'Europe occidentale frémissait sous les menaces de Louis XIV, tandis que, sur les bords du Danube, la puissance ottomane se trouvait encore en mesure de mettre la chrétienté en péril, la reine de France, cette femme pieuse dont le cœur avait été navré par tant d'outrages (i),fnt enlevée presque subitement par une courte maladie (i683).
de gouvernement fut abolie , une amnistie générale fut promulguée , le prince Esterhazy fut élu palatin , et la liberté de conscience fut rendue aux protestants.
(i) Dans les dernières années, grâce à de salutaires influences, Louis XIV avait essayé de réparer ses torts; il recherchait sa femme, conversait avec elle , avait un air d'amitié , et quelquefois les empressements de la tendresse. Madame de Maintenon entretenait cette bonne intelligence, dont la reine lui témoignait sa reconnaissance par des égards et des attentions. Elle lui donna un jour son portrait enrichi de diamants