I6SS) DERNIÈRES ANNÉES DE COLRERT
exigea (c'est une justice à rendre à ce prince) qu'elle fût respectée des autres. Quand elle mourut , le roi son époux s'écria à haute voix : « Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné ! » C'est peut-être là un de ces mots que les courtisans arrangent et dont ils font honneur à leur maître; mais, si Louis XIV rendit ce témoignage à Marie-Thérèse, que de reproches ne dut-il passe faire en portant le regard sur son propre passé?
La mort de la reine introduisit peu de changement . à la cour : Louis XIV se montra plus grave et plus réservé , les gentilshommes l'imitèrent par hypocrisie. Pour plaire à ce prince , et plus encore à madame de Maintenon , que la confiance du roi rendait toute-puissante, ils simulèrent une dévotion et une régularité de mœurs apparentes.
Vers le même temps , un grand homme , l'un de ceux qui avaient le plus contrihué à la gloire de ■ Louis XIV, s'éteignait à son tour, après avoir lassé le roi et le peuple à force de services.
Depuis longtemps Colbert avait vu grandir l'influence rivale de Louvois ; les besoins de la guerre, les fastueuses dépenses de la cour n'avaient cessé de peser sur les peuples et de se manifester par un accroissement continu d'impôts. Colbert gémissait de servir malgré lui d'instrument à ces profusions et à ces exactions fiscales. Fort des services qu'il avait rendus, il s'était montré roide dans la soumission ; il n'avait cédé que peu à peu, et non sans résistance, aux exigences du système, et, au grand regret des hommes sages, on entrevoyait déjà des causes de disgrâce et
des symptômes de déchéance jusque dans les actes qui semblaient manifester davantage son pouvoir.
Un jour le roi, fatigué de ses conseils, lui écrivit de sa main ;
« Je fus assez maistre de moy avant ier pour vous cacher la peine que j'avois d'entendre un homme que j'ai comblé de bienfais comme vous me parler de la manière que vous faisiez. J'ai eu beaucoup d'amitié pour vous : il y paroist par ce que j'ai fait ; j'en ay encore présentement, et je croys vous en donner une assez grande marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour vous, et que je n'ay pas voulu vous dire moy-mesme ce que je vous escris, pour ne pas vous comettre à me déplaire davantage. C'est la mémoire des services que vous m'avez rendus et mon amitié qui me donne ce sentiment ; profités-en et n'asardés plus de me fascher encore ; car, après que j'aurai entendu vos raisons et celles de vos confrères, et que j'aurai prononcé sur toutes vos prétentions, je ne veux plus jamais en entendre parler. Voiéssi la marine ne vous convient pas, si vous ne l'avez à vostre mode, si vous aimeriez mieux autre chose; parlez librement ; mais, après la désision que je donneré, je ne veux pas une seule réplique. Je vous dis ce que je pense pour que vous travailliés sur un fondement asseuré et pour que vous nepreniés pas de fausses mesures. »
Colbert essaya de se justifier, de pallier les torts qui lui étaient reprochés. On n'a pas sa réponse , mais celle que lui adressa le roi permet d'en déterminer le sens.
« Ne croiés pas que mon amitié diminue : vos ser-