‹ Histoire de FranceChapitre 159 sur 192 · DÉCLIN DE COLBERT · texte numérisé non relu

DÉCLIN DE COLBERT

vices continuai! t , cela ne se peut ; mais il me les faut rendre comme je le désire et croire que je fais tout pour le mieux. La préférence que vous craignésqueje donne aux autres ne vous doit faire aucune peine. Je veux seulement ne pas faire d'injustice et travailler au bien de mon service. C'est ce que je ferai quand vous serés tous auprès de moy. Croyés, en attendant, que je ne suis point changé pour vous, et que je suis dans les sentiments que vous pouvés désirer. »

Dans une autre circonstance , Colbert, contraint par le roi de pourvoir à de fastueuses dépenses, occasionnées par les constructions de Versailles, se vit au moment de donner sa démission. Le roi l'aurait acceptée. Cependant Colbert hésita; sa famille, dit Charles Perrault, lui persuada de ne point quitter la partie, et que c'étoit un piège qu'on lui tendoit pour le perdre en V éloignant des affaires» Colbert resta donc ministre, « Mais , ajoute Perrault, tandis qu'auparavant on le voyoit se mettre au travail en se frottant les mains de joie, depuis cet événement il ne travailla plus qu'avec un air chagrin et même en soupirant. De facile et aisé qu'il étoit, il devint difficultueux, et l'on n'expédia plus, à beaucoup près, autant d'affaires que dans les premières années de son administration. »

Ainsi, par un singulier retour de fortune, l'accusateur, le remplaçant de Fouquet en était venu, vers la fin de sa vie, au point de craindre un piège, qui, s'il eût réussi, ne lui aurait pas seulement 6 té le pouvoir. Aveuglé par ce vertige de la faveur auquel si peu d'hommes savent résister, comme Fouquet, à qui lui-

même, vingt ans auparavant, il reprochait l'orgueil de ses alliances, il avait, de la même manière, cher* ché des appuis dans les plus puissantes familles du royaume, et le même reproche venait l'atteindre. Ses ennemis craignaient ou feignaient de craindre son insatiable ambition et lui prêtaient de coupables projets. Une lettre de Madame de Main tenon elle-même montrera tout à l'heure qu'ils l'accusaient de tramer des desseins pernicieux. Quels étaient ces desseins? Peut-être d'usurper le rôle du cardinal de Richelieu, de Mazarin, de devenir comme eux premier ministre et ministre h impuissant. 11 est certain qu'avec un prince moins altier, moins absolu que Louis XIV, Colbert aurait atteint ce but. « Je crois, a dit G ou rv il le, que son ambition étoit plus grande que le monde et lui-même n'eu jugeoient; mais, quand il a voulu faire quelques démarches pour excéder sa place, il a bientôt pu voir que le roi ne s'en accommoderoit pas. » On comprend en effet que, jaloux comme il l'était du pouvoir, et surtout de l'apparence du pouvoir, Louis XIV n'eût jamais souffert une pareille usurpation , et Colbert devait le savoir mieux que personne. Les bruits répandus contre lui , les desseins pernicieux qu'on lui attribuait étaient donc sans aucun doute inventés et colportés par le parti de la guerre pour le forcer à sortir du conseil (i).

La mort se chargea de ce soin, et, par malheur pour la France, beaucoup plus tôt que les lois de la nature ne semblaient l'annoncer. On était en i683.

(i) M. Pierre Clément, art. Colbkrt.

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A cette époque, dit-on, Colbert, plus que jamais en butte à la malveillance de la faction Louvois, cherchait à captiver les faveurs incertaines de Louis XIV par un dernier effort plus digne d'un courtisan que d'un grand ministre. Il projetait de faire construire sur le terrain de l'hôtel de Soissons , où la Halle au Blé a été bâtie depuis, un vaste bassin du milieu du* quel se serait élevé un immense rocher portant à ses angles quatre statues colossales de fleuves, et dominé par Louis XIV terrassant la Discorde et l'Hérésie. Déjà un artiste célèbre, le statuaire Girardon, avait fait le plan de cette montagne de marbre et de bronze ; mais, à la mort du ministre qui en avait eu l'idée, ce projet fut abandonné, et son successeur eut le bon esprit d'épargner à la France les frais de cette nouvelle adulation (i).

Colbert était alors âgé de soixante-quatre ans. Depuis plusieurs années, sa santé, altérée par un travail opiniâtre , lui commandait les plus grands ménagements. Louis XIV, assez las de sou ministre, ne se gênait guère pour lui porter de rudes coups. Un jour, le contrôleur général, rendant ses comptes au roi , présente l'article de la dépense concernant la grille du château de Versailles. « Il y a là de la friponnerie, i dit Louis XIV en interrompant Colbert. — « Sire, » s'écria le plus intègre des ministres, je me flatte que l'opprobre d'un pareil reproche ne remonte point jusqu'à moi? — Non, » reprit le monarque, « mais il fallait apporter plus d'attention

(i) Œuvres de Lemontevy, t. V. Notice sur Colbert. V. également M. P. Clément , Surintendants, Contrôleurs généraux , etc.

dans l'examen des devis. Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en Flandre, et vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu coûté. »

Cette comparaison , tout en l'honneur de Louvois, fut un coup de foudre pour Colbert , il était accusé d'incurie, lui qui avait consacré ses jours et ses nuits aux affaires publiques pendant vingt-cinq ans, lui qui avait usé sa vie, détruit une santé robuste et brisé tous ses organes au service de l'État ! Il s'affaissa pour ne plus se relever. Vainement le roi, apprenant le cruel effet de ses reproches, se hâta-t-il d'écrire à l'illustre mourant : le coup était porté, et Colbert s'éteignit l'âme remplie d'amertume. Se voyant face à face avec la mort : Mon Dieu ! dit-il, si f avais /ait pour vous ce que f ai fait pour cet homme, je serais sauvé dix fois , et je ne sais ce que je vais devenir. Et comme madame Colbert ne cessait point de l'entretenir d'affaires : Ne me laisserez-vous donc pas le temps de mourir? s' ecriat-il. On lui remit une lettre de Louis XI V ; il la posa sous son chevet. On est peu sensible aux attentions des rois, dit-il , quand il faut rendre compte à Dieu. Ce fut au célèbre Bourdaloue qu'appartint la consolation de disposer son âme à paraître devant le Juge suprême.

Ainsi mourut, dans son hôtel de la rue Neuve-des- Petits-Champs, un des plus grands ministres qui aient honoré l'administration française. 11 mourut , on le voit, haï de ses collègues, du roi peut-être, et à coup sûr de la bourgeoisie, qui le regardait comme le promoteur d'une multitude d'impôts établis depuis 167a ; odieux au peuple de Paris qui ne pouvait lui pardon-

1684) TRÊVE DE RATISBONNK. 481

ner d'avoir donné à bail les échoppes des halles dont il avait joui gratuitement jusqu'alors. La haine de ce peuple fut telle qu'on n'osa faire enterrer de jour le corps de celuiquienétaitl'objet. D'ignoblespamphlets, de honteuses satires retentirent autour de sa dépouille à peine refroidie. Son convoi n'eut lieu que la nuit ; encore fallut-il , dans la crainte d'un plus grand scandale , le faire escorter par des archers du guet , de son hôtel à l'église Saint-Eustache , où plus tard sa famille lui fit construire un magnifique mausolée.

Après la mort de Colbert, l'influence appartint presque tout entière à Louvois, son ennemi le plus irréconciliable.Désormais rien ne semblait de voir entraver ni contrarierle système de Louis XIV. Le roi et son ministre , comme s'ils eussent agi de gaieté de cœur, ne cessaient d'envoyer de nouveaux défis à l'Europe, et les autres nations, stimulées par le prince d'Orange, disposaient tout pour recommencer la lutte.

Nous avons vu qu'une alliance s'était formée contre la France; la Suède et la Hollande avaient pris l'initiative par un pacte signé à la Haye le 3o septembre 1681 , qui avait pour objet de maintenir les dispositions des traités de Westphalie et de Nimègue. L'empereur y accéda le 28 février et le roi d'Espagne le 2 mai 1682. Plusieurs cercles de l'Empire entrèrent successivement dans la confédération ; mais personne n'osait porter les premiers coups à une puissance qui devenait de jour en jour plus redoutable. Le défaut d'union entre les Etats de l'Empire, la faiblesse de l'Espagne, le découragement des Hollandais épuisés par la dernière guerre ,

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les inquiétudes que donnaient à l'empereur la révolte de la Hongrie et les entreprises des Turcs, qui s'avancèrent jusqu'à Vienne en i683, empêchèrent les alliés de prendre une résolution vigoureuse contre la France et leur firent préférer la voie de la négociation. En 1681 il se tint à Francfort un congrès où les ministres de France déclarèrent , au nom de leur maître, que ce prince, pour donner une preuve de son amour pour la paix, se contenterait de la ville de Strasbourg et des districts qu'il avait fait occuper avant le 1er août de cette année. On ne put alors s'accorder, et le congrès fut dissous en 1682. Les négociations furent depuis reprises à Ratisbonne , et, le eS août 1684, on signa dans cette ville un traité qui stipulait une trêve de vingt ans entre la France, l'Espagne et l'Empire. Le même traité portait que le roi resterait en possession de Strasbourg et du fort de Kelil, ainsi que de tous les lieux et seigneuries qu'il aurait occupés jusqu'au Ier août 168 1, en vertu des arrêts des trois chambres de Metz , de Brisach et de Besançon. Ces concessions furent arrachées par la crainte qu'inspiraient aux confédérés l'état formidable de la France et la puissance toujours croissante de Louis XIV. En effet, tandis que ce prince faisait en pleine paix plus de conquêtes qu'il n'aurait pu en attendre de la guerre la plus heureuse, il travaillait à se mettre en état de les conserver et de braver le ressentiment de l'Europe. Par les soins habiles de Louvois , ses troupes de terre, bien disciplinées, payées régulièrement, et exercées saus relâche, étaient toujours prêtes à entrer en campagne. Des

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