‹ Histoire de FranceChapitre 160 sur 192 · M*] ÉCOLES DE MARINE · texte numérisé non relu

M*] ÉCOLES DE MARINE

forteresses s'élevaient sur toutes les frontières du royaume, tandis que, depuis plusieurs années, la marine, par les soins de Colbert et de Seignelay, son fils, avait pris un développement prodigieux.

Le marquis de Seignelay, jeune comme Louvois, apportait dans toutes les institutions navales l'énergique et persévérante volonté du maître. Depuis les armements unis de l'Angleterre et de la Hollande, la marine de France dut redoubler de zèle et d'efforts. Duquesne, le maréchal d'Estrées avaient alors le commandement principal des escadres, et le marquis de Seignelay lui-même étudiait profondément les théories navales pour se trouver en mesure de diriger en personne les flottes du roi.

Durant cette période , et grâce au zèle intelligent de Seignelay, eut lieu la création de l'école des cadets de marine et des gardes du pavillon. Les écoles spéciales sont nécessaires pour toutes les armes d'exception ; il n'y a que quelques esprits d'élite qui peuvent s'élever par la pratique à la théorie et grouper d'eux-mêmes les faits en système. Les écoles de marine furent destinées à donner l'instruction première aux jeunes cadets qui se vouaient à la mer. Pour entrer dans ces écoles il fallait être gentilhomme, car les armes étaient le privilège d'une seule classe , et on appelait officiers de fortune les hommes de naissance obscure qui arrivaient aux grades de l'armée ou des escadres. Dans ces temps de corporations séparées et distinctes, à chaque condition sociale était attachée une destinée : la bourgeoisie faisait le négoce, acquérait de la

fortune , et la noblesse dédaignait toute autre carrière que le métier des armes. Les gardes de la marine devinrent fort nombreux ; d'après les statuts des deux écoles de Brest et de Toulon, les élèves recevaient une instruction particulière , une véritable éducation de mathématiques , de sciences exactes, puis tout ce qui constituait l'agilité et l'élégance d'un gentilhomme d'épée. À l'âge de quinze ans ils passaient des écoles sur des navires de guerre, avec le titre de gardes-marine ; et c'est après cet apprentissage sur les vaisseaux du roi, avec les amiraux, dans les grandes mers, que les gardes étaient admis au rang d'officiers dans les escadres de Sa Majesté.

Homme absolu , organisateur énergique, Louyoîs réforma l'armée de terre , et ses réformes ont duré aussi longtemps que la vieille monarchie. S'il conserva le système des enrôlements volontaires , pratiqué depuis trois siècles , il en diminua les abus et les dangers par une discipline plus exacte et des règlements sévères. Il établit Y uniforme en ordonnant que chaque régiment fût distingué par la couleur des habits et par des marques différentes ; il introduisit l'usage de la marcheaupas; il substitua aux piques ,qui prévalaientencore, le fusil et la baïonnette ; mais ce n'est qu'après lui que Vauban parvint à faire du fusil à la fois une arme de jet et une arme d'escrime. 11 introduisit l'usage des pontons de cuivre pour franchir les rivières ; il institua les magasins de vivres et d'approvisionnements , les casernes , des hôpitaux militaires, l'hôtel des Invalides, toutes choses à peu près inconnues avant lui. Il créa le corps les ingénieurs , d'où sont sortis les meilleurs élèves du

UÉPORMES DUES A LOUVOIS.

grand Vauban ; des écoles d'artillerie à Douai , à Metz et à Strasbourg ; les compagnies des grenadiers dans l'infanterie ; les régiments de hussards; enfin les compagnies de cadets , sortes d'écoles militaires pour les gentilshommes. Il fit une révolution dans l'armée par Y ordre du tableau et par la création du service d'inspection. Il ne détruisit pas la vénalité des offices, qui s'était aussi introduite dans les régiments et qui ne s'exerçait qu'au profit des nobles ; mais, pour mériter de l'avancement , il ne suffît plus à ces nobles d'avoir des aïeux ; il leur fallut avoir des services , et les grades devinrent , à partir du rang de colonel , le prix de l'ancienneté (i).

(i) M. V. Duruy. — Il faut voir, dans les écrits rédigés par les historiens de naissance noble , combien les classes privilégiées et la cour haïssaient et dénigraient l'œuvre de Louvois ; à cet égard on peut s'en remettre à Saint-Simon. « Louvois , dit le noble écrivain , avoit l'œil attentivement ouvert sur les gentilshommes. Ceux qui ne servoient pas, ou qui quittaient le service mal à propos , étoient assurés , eux et leur famille , d'essuyer dans leur ville ou dans leur canton toutes les mortifications et souvent toutes les vexations dont on pouvoit s'aviser, qu'on étendoit sur leurs terres et sur leurs biens. Les intendants étoient chargés d'y tenir la main. Ainsi, grands et petits ,- connus ou obscurs, furent forcés d'entrer et de persévérer dans le service. J'ai vu , continuet-il, Le Guerchois, intendant d'AIençon, me montrer un ordre de faire rechercher les gentilshommes de sa généralité qui avoient des enfants en âge d'entrer au service , de les presser, de les menacer, de doubler et même tripler leur capitation s'ils ne les y mettoient pas. »

Saint-Simon présente avec humeur la nouvelle manière d'initier les gens de condition dans le service. « Sous prétexte, dit-il, que tout service militaire est honorable , et qu'il est raisonnable d'apprendre à obéir avant que de commander, on a assujetti tout le monde , sans exception que les seuls princes du sang, à débuter par être cadets dans les gardes- (J 1 1- corps , et à faire ce service dedans , dehors et à l'armée. On a ensuite changé cette école en celle des mousquetaires, où des gens nés pour com-

48t> MONARCHIE FRANÇAISE. LOUIS XIV. [(684

La marine et la guerre étaient les deux parties actives de l'administration de Louis XIV. La chancellerie de France n'avait plus qu'à s'occuper de la rémander se trouvoient confondus avec toute sorte de personnes , et n'apprenoient qu'à obéir servilement. Après une apnée de cette pédantesque et inutile assiduité , il falloit essuyer une seconde école , qui du moins en pouvoit être une : e'étoit une compagnie de cavalerie pour ceux qui ehoisissoient ce service, et, pour ceux qui se destinoient à l'infanterie, une lieutenance dans le régiment du Roi , autre station subalterne dans laquelle on vous retcnoit plus ou moins longtemps avant que d'accorder l'agrément d'acheter un régiment. •

Saint-Simon conclut que Louvois avait inventé ce système pour se rendre plus puissant , et il en explique ainsi la manière. « Excepté des occasions singulières, comme d'actions distinguées, de porter une m grande nouvelle, et d'autres semblables, il fut établi que, quel que l'on pût être, tout ce qui servoit demeureroit, quant au service, dans une égalité entière . Cela mit le moyen d'avoir un régiment bien plus dans la main du ministre, parce que tous les avancements dépendoient du premier grade , qui se faisoit suivant l'ancienneté , qu'on appelloit Tordre du tableau. Par cet ordre les seigneurs se trouvent confondus dans la foule des officiers , sans qu'on soit tenu d'avoir pour eux aucune déférence de personne ou d'origine. Dans cet état de service devenu populaire, on est absolument sous la puissance du ministre, qui a des occasions continuelles de préférer et de mortifier qui il veut , et de préparer avec adresse les moyens d'avancer ses protégés, malgré l'ordre du tableau, ou de retarder, par cet ordre, qui bon lui semble. Lorsque tout cela fut établi, si, d'ennui d'attendre, ou de dépit de préférence, ou pour quelque dégoût, on quittoit le service, la disgrâce étoit certaine, et c'étoit merveille si , après des années redoublées de rebuts , on parvenoit à revenir sur l'eau. »

L'ordre du tableau est une institution qui choque toujours Saint-Simon , et qu'il ne cesse de regarder, sous toutes ses faces , comme contraire au but de former de bons officiers généraux. « Les promotions, dit-il, qui se firent désormais selon le tour de l'ancienneté, réservé cependant les exceptions que Louvois sut bien y faire plus en mal qu'en bien, confondirent tout, mérite, actions, naissance. Le prodigieux nombre de troupes que le roi mit en campagne servit à les multiplier, •t à inonder les armées d'un grand nombre d'officiers généraux de tout

im) DÉVELOPPEMENT DU POUVOIR. 487

forme des lois; caries institutions judiciaires étaient alors entièrement subordonnées à la volonté du roi. L'époque parlementaire paraissait finie; on n'agrade ; d'où il est résulté que c'est beaucoup s'ils marchent chacun trois ou quatre fois dans une campagne. Or, sans leçons, quel moyen rcste-t-il d'apprendre? Il faut , dans ce métier, se trouver souvent en besogne, pour s'instruire par la besogne même.

« Les troupes d'élite augmentent cet inconvénient. J'entends par là , continue Saint-Simon , dans l'infanterie, les régiments des Gardes françoises et suisses, et le régiment du Roi; dans la cavalerie, la maison du Roi et la gendarmerie. Pour les distinguer on y a accumulé les grades , en y faisant presque à chaque promotion une fourmilière d'officiers généraux. Ceux de ces corps ne peuvent apprendre que le service de l'intérieur de leurs corps, qui est celui de lieutenant ou capitaine d'infanlerie ou cavalerie. Ils passent d'un grade à l'autre sans aucun exercice des fonctions propres à chacun, et il arrive souvent qu'ils ne servent, dans les armées , qu'à les embarrasser, par eux-mêmes ou par leurs équipages.

■ Encore s'il avoit été libre au général de nommer pour les détachements et les actions de guerre ceux dont il auroit connu le mérite, sans être astreint à l'ordre du jour ou de l'ancienneté! Mais Louvois fit enteudre au roi que l'emploi de commander une armée étoit de soi-même assez grand sans qu'on laissât au chef la facilité de s'attacher des créatures, et même les familles de ces créatures, d'abord en choisissant ses officiers , ensuite en les employant selon sa volonté ; que ce seroit donner trop grand empire au général et ouvrir la porte aux haines et aux jalousies. Il fut donc réglé que les officiers généraux et particuliers de même grade marcheroient pour les piquets et les détachements selon Tordre de l'ancienneté, sans qu'il fnt permis de l'intervertir, etc. -

Saint-Simon ajoute : - Après tant de montagnes rendues vallées, il restoit encore des collines à alwttre ; comme si elles eussent été de sable , un soufflre les aplanit. I*s régiments étoient sous la disposition des cololonels; leur fortune dépendoit du soin de les tenir complets , beaux , bien disciplinés ; leur honneur, de les avoir vaillants et bien composés ; leur réputation , en un mot , de vivre au milieu de leurs officiers avec justice, avec une noble générosité , en pères de famille , et l'intérêt de ceux-ci , de plaire à leurs colonels et d'acquérir leur estime , puisqu'à cela étoit attaché leur avancement. Cette aut rité si nécessaire au bien du service, si limitée , on peut même ajouter si dépendante, déplut encore au mi-

vait plus à redouter la résistance des cours : premiers présidents , présidents à mortier, conseillers, procureurs généraux ou parquets, aucun n'osait opposer la moindre résistance aux volontés royales. Le temps des remontrances était passé; toute discussion politique ou financière avait été interdite par l'exprès commandement du roi , et aucune chambre ne l'eût tenté. La police administrative se faisait par arrêts du conseil. Quand le roi avait besoin d'avoir une affaire sous la main , il l'évoquait en son conseil privé , où ses ministres à départements dominaient toujours. La même sujétion se rencontrait dans les cours des comptes , des aides et monnaies, institutions autrefois libres pour l'épuration des recettes ou le contrôle des dépenses. On voit dès ce moment la tendance à confondre les fonctions judiciaires et les formes administratives ; la plupart des premiers présidents dans les parlements

nistre ; il voulut en priver le3 colonels et se l'attribuer. Afin d'y réussir il se servit du foible du roi pour les détails. Il l'entretint de ceux des troupes , des inconvénients qu'il lui forgea de les laisser à la discrétion des colonels ; que ces colonels étoient en trop grand nombre pour tenir sur chacun d'eux un œil aussi ouvert, aussi vigilant qu'il seroit nécessaire pour savoir s'ils faisoient leur devoir. Il lui proposa d'établir des inspecteurs choisis entre les colonels les plus appliqués et les plus entendus au détail des troupes , qui les passeraient en revue dans les districts qui leur seroient assignés , examineraient la conduite des colonels et des officiers , recevraient leurs plaintes et celles même des soldats , entreraient dans les détails avec autorité , tiendraient note des qualités de chacun , écouteroient et décideraient provisoirement les prétentions , examineroient l'habillement , l'armement , le complet , et en rendraient deux ou trois fois l'année compte au roi , c'est-à-dire à lui ministre , par qui dévoient passer les rapports avant que d'aller au roi ; et , sous le prétexte encore de prévenir jusqu'à la moindre négligence, il imagina des contrôleurs qui dévoient surveiller les inspecteurs eux-mêmes. »

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