MARIAGE MORGANATIQUE DU ROI
de forces pour s'entretenir avec son confesseur ordinaire. Le prince, occupé de tous les actes que prescrivent la pénitence et le repentir, se recueillit quelques instants, et, élevant la voix, proféra ces paroles : a Ah ! que je vois les choses bien différemment que je ne les ai vues dans le cours de ma vie ! » Il demanda encore s'il avait longtemps à vivre ; on lui fit la même réponse qu'auparavant. « Je me soumets, dit-il; tout ce que j'appréhende, c est que mon esprit ne se soutienne pas, et que je ne puisse pas penser à Dieu jusqu'à la fin. — Mais au moins , Monseigneur, lui répondit le confesseur, votre,cœur ne vous abandonnera pas. — Je vous réponds de lui, répliqua le prince mettant la main dessus ; il ne respirera plus que pour Dieu. »
Quelques instants après il rendit le dernier soupir. Son corps fut transporté à Valéri et inhumé dans le tombeau de ses ancêtres. Par ordre de Louis XIV on observa dans ces tristes et lugubres devoirs les mêmes cérémonies qu'aux obsèques des rois, et , peu de jours après, Bossuet, en prononçant la magnifique oraison funèbre de Condé, assura à ce prince le glorieux titre de Grand qui est demeuré attaché à son nom.
Vers le même temps la cour s'entretint d'un événement étrange , auquel on ne donna aucune publicité, mais qui est resté comme un fait irrécusable.
Depuis plusieurs années le roi avait rompu les liens coupables qui l'attachaient à madame de Montespan ; l'ancienne favorite occupait encore un poste d'honneur à Versailles, mais on attribuait son reste
d'influence et les égards dont on l'honorait à la haute position de ses enfants et à un sentiment de pitié dont Louis XIV ne pouvait se défaire. La reine était morte ; la jeune Dauphine , absorbée par une dévotion mal comprise, s'isolait chaque jour davantage et ne cherchait nullement à tenir la cour. Un immense vide se serait fait dans les habitudes et dans les affections du roi sans la présence continue et les soins habiles de madame de Main tenon. Adroite et spirituelle , douée d'un cœur froid et d'une intelligence toujours en éveil, la veuve du poète Scarron, la rivale de madame de Montespan , l'ancienne amie de Ninon de l'Enclos , la femme qui avait su plaire à la reine , s'était rendue successivement utile et nécessaire à Louis XIV , et , désormais, le roi ne pouvait se passer de sa présence. La violence des passions s'était amortie chez ce prince à mesure qu'il avançait dans l'âge mûr, mais son esprit et son cœur ne cessaient d'avoir besoin d'être occupés. A force de se repentir devant Dieu de ses faiblesses et de ses fautes, le roi avait réussi à surmonter ses penchants coupables , et madame de Maintenon , animée d'une foi sérieuse, lui rappelait sans cesse les grandes vérités de la religion, l'impérieuse obligation des devoirs. Elle résistait aux empressements et aux instances du roi , et toutefois, afin de préparer l'avenir, elle avait soin (elle l'écrit elle-même) de renvoyer ce prince toujours affligé, jamais désespéré. Bien qu'elle eût atteint sa cinquantième année , elle avait gardé l'art et le bonheur de plaire , et les historiens les plus hostiles à sa mémoire lui rendent eux-mêmes ce témoignage. « Tout ce qui peut être beau sansfraî-
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cheur, disent les Mémoires du dix-septième siècle, l'étoit encore en elle : les mains, les bras parfaits; le bas du visage d'un agrément infini ; la taille à effacer les plus régulières de la cour ; les yeux si vifs et si brillants qu'on devinoit ce qu'elle alloit dire ; le souris si juste qu'on savoit , sans l'avoir entendu , ce qu'elle avoit dit; le visage d'une si éclatante blancheur que le feu sembloit sortir du milieu des neiges ; l'esprit le plus jeune du monde. Sa beauté ne vieillis* soit point. Ce qu'elle avoit perdu d'agréments, elle savoit le réparer par ce que l'art de la parure avoit de plus ingénieux, par les grâces qui sont de tous les âges, par la modestie qui est la première de toutes, et par mille choses aimables qui ne sont pas sous les lois du temps. » Il serait difficile de dire par quel mélange de résistance et de séduction, d'agrément et de sagesse, d'art et de simplicité, les sentiments de Louis XIV pour cette illustre femme se trouvèrent de plus en plus captivés et contenus tout à la fois.
Madame de Maintenon voulait amener Louis XIV à l'épouser publiquement, mais elle n'exigeait pas le titre de reine ; Louis XIV reculait devant l'effet imprévu qu'une pareille union devait produire; il craignait les reproches de sa famille , les sarcasmes de sa cour, la stupéfaction du peuple. Bossuet et Fénelon, qu'il ne craignit pas de consulter l'un après l'autre, s'accordèrent à le dissuader de contracter un pareil mariage. Cependant il fallait à la fois triompher des résistances de la marquise et demeurer fidèle à Dieu. De son côté madame de Maintenon n'était exempte ni de combats ni de perplexités ; ses propres lettres
oOO MONARCHIE FRANÇAISE. LOUIS XIV. (1681-1686
en font foi. « Je n'ai jamais mieux reconnu, disaitelle, combien je me fais illusion. Je suis bien* loin du détachement où j'aspire; mes chaînes ne furent jamais si pesantes ni si fortes. Je ne sais que dire à l'abbé Gobelin ; je crains de lui ouvrir mon cœur, parce que je crains de me rendre coupable d'une obstination qui offenserait Dieu. Je suis une malade qui cache son mal par la crainte des remèdes : » ces luttes et ces résistances se terminèrent enfin par un compromis qui a acquis une sorte de certitude historique. Ce fut un mariage secret, contracté, dit-on, en i685, et qui fut célébré par l'archevêque de Paris. Cette cérémonie eut lieu dans un oratoire particulier de Versailles, en présence du Père de La Chaise, confesseur du roi, de Bontemps, premier valet de chambre, et de Montchevreuil, ami intime de madame de Maintenon. Il n'y eut, à cette occasion, aucun acte écrit ; il ne s'agissait, en effet , que d'un mariage de conscience dont le secret devait être une condition expresse. Madame de Maintenon respecta toujours à cet égard les volontés du roi ; mais si son union avec Louis XIV ne fut jamais rendue publique, elle eut, dans le sein de la famille royale , toute la notoriété dont madame de Maintenon avait besoin pour le soin de son honneur. L'évêque de Chartres et tous les prélats qui avaient rang à la cour, les grands seigneurs, les gens de la domesticité royale ne doutèrent jamais de la légitimité des liens qui unissaient le roi à la veuve de Scarron, et, tout en jugeant fort diversement la détermination du prince, ils s'accordèrent à la respecter. Seul d'entre eux Saint-Simon en parle comme de « l'humiliation la