ACTE ^ACCUSATION
qui était contre Jes règles , étant lui-même ordonnateur ;
3° D'avoir confondu les deniers du roi avec les siens et de les avoir employés à ses affaires domestiques;
4° De s'être intéressé dans les fermes et traités, sous des noms supposés, et d'avoir acquis à vil prix des droits et biens sur le roi ;
5° D'avoir pris des pensions et gratifications des fermiers et traitants, pour leur faire avoir leurs fermes et traités à meilleur marché ;
6° D'avoir fait revivre de vieux billets surannés, achetés au denier 3o, et de les avoir, pour cet effet, employés dans des ordonnances de comptant pour en tirer profit ;
7° D'avoir réformé de mauvais billets sur de bons fonds, et par ce moyen acquis de grandes sommes, au préjudice de l'État.
8° Enfin on alléguait contre lui que son administration avait été ruineuse, qu'il avait fait des traités désavantageux au roi et en avait consommé les fonds dans de mauvaises dépenses (i).
(i) En dix mois Vatel avait reçu, en sa qualité de maître d'hôtel , 336,ai2 livres ; en 1660, la dépense pour les domestiques seulement s'élève à 371,407 livres; de i653 à i656, il est dépensé à Saint-Maudé, pour divers ouvrages , 327,607 livres ; argent donné à madame Duplessis- Bcllière, 204,498 livres ; à la même, 3i,26o livres; sommes payées à des dames , 32,5o6 livres ; au sieur de Graves , pour affaires secrètes et particulières, i52,8oo livres; à Jarnay, pour idem, 66,3oo livres; à Gargot, pour idem, i3,5oo livres, etc., etc. (Extrait du réquisitoire de M. Talon. ) Il faut ajouter que Bruant des Carrières, le principal commis de Fouquet, avait eu le temps de brûler tous ses registres.
Aux termes des lois et des ordonnances, la plupart de ces chefs d'accusation étaient susceptibles d'entraîner contre l'accuse la peine capitale, et, à d'autres époques, il n'en avait pas tant fallu pour conduire un homme au dernier supplice.
Ainsi qu'on l'a vu plus haut , après son arrestation Fouquet avait été dirigé sur le château d'Angers, sous l'escorte de cent mousquetaires commandés par d'Artagnan. Dès ce moment l'attimosité dé ses âccùsateiirs s'était trahie par Une série non interrompue de mesures et de fautes qui éternisèrent le procès et aboutirent à un résultat tout différent de celui qu'ils avaient espéré. Les inventaires furent faits de la manière la plus irrégulière par les créatures de Colbert, qui évidemment aspirait à la survivance du surintendant et lui avait porté dans l'ombre les plus terribles coups. Lui-même s'arrangea de manière à assister, bieh qu'il n'en edt pas le droit et que les convenances le ltii interdissent, au dépouillement des papiers de Saiht-Mandé , et ce fut plus tard une opinion généralement accréditée qu'il avait soustrait oti fait soustraire des lettres qui auraient gravement compromis le cardinal, tolit eti atténuant les torts de Fouquet (i). Conformément à l'ancien projet de Colbert, on avait organisé une chambre de justice instituée spécialement pour là recherche des malversations imputées aux financiers ; c'est devant
(i) Colbert, qui aspirait au poste élevé de surintendaut , moutra Quelque impatience de connaître par anticipation Fissile de ce procès, et l'on raconte qu'un jour qu'il cherchait à sonder le jugement de M. de Lamoignon , celui-ci lui dit avec toute la dignité d'une belle conscience : Un juge ne donne son avis qu'une fois , et sur les fleurs de fh.
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elle que Fouquet eut à répondre, malgré ses énergiques protestations , fondées sur les termes mêmes de sa commission, d'après lesquels il n'était justiciable que du roi, et tout au moins sur sa qualité de vétéran, qui, d'après les anciens usages et les précédents, lui conférait le droit de ne pouvoir être jugé que par le Parlement. Au Heu de cela, on lui donna un tribunal spécial, exceptionnel, choisi dans la magistraturedes différents ressorts. Enfin le chancelier Séguier, président de la chambre de justice, Talort, avocat général, fils de celui qui avait joué un rôle sous la Fronde, Foucault^ greffier, et, en cette qualité, maître de toutes les pièces du procès, le conseiller Pussort, étaient formellement récusés par Fouquet, les deux premiers comme ses ennemis personnels , le troisième comme un des serviteurs les plusdévoués de Colbert, le dernier comme oncle même de Colbert. On savait de plus que, derrière le président, le procureur du roi et le greffier, il y avait un autre agent de Colbert , nommé Berrier, qui dirigeait le procès avec une passion extraordinaire et tellement manifeste qu'il en résulta bientôt une réaction marquée en faveur de Fouquet, non-seulement dans le public, mais près de la chambre de justice elle-même ( i).
Durant l'instruction, presque interminable, qui fut poursuivie contre l'accusé, Fouquet ne se lassa point de rédiger ou de faire imprimer des Mémoires destinés à établir son innocence. Il était impossible d'atteindre ce résultat : d'une part, les juges étaient pour
(i) M. Pierre Clément , Surintendants, Contrôleurs généraux, etc
ainsi dire convaincus d'avance de l'existence du crime ; de l'autre les faits accumulés de dilapidation ou de péculat ne pouvaient être détruits par des arguments oratoires. Cependant Fouquet ne se découragea nullement et conserva l'attitude d'une victime politique luttant contre des ennemis redoutables et invoquant jusqu'au bout le droit et la vérité. Et d'abord il mettait en cause la mémoire de Mazarin, dont il n'avait fait, disait-il, que suivre les ordres. Il suppliait « ceux qui pourroient lire ses Mémoires d'être persuadés, en prenant Dieu à témoin, qu'une de ses plus grandes douleurs étoit de ne pouvoir se défendre sans parler du cardinal. » Insistaut une fois encore sur le peu de cas qu'il fallait faire du plan de révolte qu'on lui attribuait, il persistait à établir qu'un tel écrit, dût-on le prendre au sérieux , n'était qu'un projet de résistance destiné à repousser l'oppression illégitime exercée par un ministre, et jamais l'exécution d'un ordre émané du roi lui-même. Quant à l'armement de Belle- Ile, il invoquait un brevet du roi, ainsi conçu : « Sa Majesté, désirant que cette place (Belle-Ile) soit entre les mains d'une personne dont la fidélité lui soit connue, lui permet (au surintendant) d'en traiter à tel prix qu'il voudra, d'en jouir comme le faisoient les précédents seigneurs , d'y faire travailler aux fortifications et autres ouvrages, d'y mettre du canon et des munitions de toutes sortes, et telle garnison et officiers qu'il jugera à propos. » Quant aux griefs purement financiers, il les discutait l'un après l'autre, ne s'avouan t jamais répréliensible,et opposant à toutes les preuves décisives une justification au moins spécieuse.