‹ Histoire de FranceChapitre 18 sur 192 · SUITE DE L'INSTRUCTION · texte numérisé non relu

SUITE DE L'INSTRUCTION

Des années entières se passaient; et cette grave affaire était toujours pendante devant la justice. Louis XIV, impatienté de ces retards, stimula luimême lesjuges, s'étonnant de la lenteur des procédures. Un jour, à Fontainebleau , où la chambre avait dû se transporter, MM. d'Ormesson et de Sainte-Hélène, les deux rapporteurs, furent mandés au château. Us trouvèrent le roi dans son cabinet, avec Colbert et de Lionne. Le roi leur dit alors qu'il fallait que le procès eût une fin, qu'il y alloit de sa réputation, surtout dans les pays étrangers, où l'on ne voudrait pas croire à sa puissance s'il ne pouvait venir à bout de ce qu'il considérait comme une affaire de rien « contre un misérable. » Cependant il demandait la justice, ne voulant pas, comme il s'agissait de la vie d'un homme, dire une parole de trop , et souhaitant avant toutde voirlafmde l'affaire, de quelque manière que ce fût(i). Sur ces entrefaites, tout en s'occupantdu procès de Fouquet, la chambre de justice jugeait aussi d'autres affaires, et se montrait parfois d'une sévérité peu rassurante pour la famille de l'accusé. Déjà deux sergents des tailles d'Orléans avaient été condamnés à être pendus et exécutés ; d'autres avaient été envoyés aux galères. De Gourville, l'ami intime , le confident de Fouquet, avait été condamné à mort pour « crime d'abus, malversations et vols par lui commis ès finances du roi, sans compter les violentes présomptions de crime de lèse-majesté pour sa participation à cet écrit fameux qui contient un projet de moyens

(1) Journal (TOrmesson,

pour rallumer la sédition dans le royaume. » Tels furent les termes de l'arrêt. Mais Gourville était déjà à l'étranger. Un financier de moindre importance, nommé Durnofit, he fut pas aussi heureux. Condamné à mort pour crime de péculat, par douze Voix contre huit, il fut pendu, le i5 juin 1664, devant la porte même de la Bastille, où Fouquet était lors renfermé (t).

On à vu que la chambre de justice avait siégé à Fontainebleau pendant le séjour qu'y fit la cour. La comparution de Fouquet pouvant être nécessaire d'un moment à l'autre, il avait été, avec une foùle d'autres prisonniers pour faits de finances, transféré à Moret, à la suite de la chambre. Le retour du surintendant à la Bastille fut marqué par une scène des plus attendrissantes. La femme et les enfants de Fouquet attendaient la voiture sur le pont de Charenton, où elle devait passer. Arrivé sur le pont, d'Àrtaghan, qui fut toujours plein d'humanité pour son prisonnier, malgré la rigueur des précautions qu'il lui était commandé de prendre, permit à la voiture de marcher au pas, et Fouquet put embrasser sa femme etses enfants, qu'il n'avait pas vus depuis trois ans. Entrevue cruelle et déchirante malgré ses douceurs ; car, peu de temps auparavant, le roi avait vu, sans s'arrêter, la femme et la fille de Fouquet agenouillées sur son passage, et les récents arrêts de la chambre de justice n'étaient que trop faits pourjeter l'épouvante dans tous les cœurs (2).

Enfin M. de Chamillart fit connaître ses conclusions, par lesquelles il requérait que Fouquet, « atteint et con-

(l) Journal d'Ormesson.

(a) M, Pierre Clément, Contrôleurs, Surintendants et Hinistrés, ete.

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vaincu du crime de péculat et autres cas mentionnés au procez, fust coridamné à estre pendu et estranglé, tant que mort s'en silivè. m

Trentè-bUit mois s'étaient écoulés depuis l'arrestation de FoucjUèt, et ce long drame judiciaire touchait à son ternie. Lé i4 novembre 1664 il comparut devant la charirtbrè de justice. îl était vêtu d'Un habit coUrt, tloir, de drap uni, avec un petit collet et tih manteau. Il salua la compagnie, et personne ne lui rendit le salut. Invite à s'asseoir, II se plaça sur la sellette, mais il refusa de prêter serment, rie vôulâht pas dérôgër à son privilège. Là chambré de justice délibéra sur l'incident et décida que , s'il ne voulait pas se soumettre à la formalité du serment, on lejugerdit comme s il étoit muet, sauf à faire meritionde ses protestations. Alors il se détermina à lever la main, puis à répondre. Les jtiges se montraient durs et sévères. Lorsqu'on eut donne lecture un fols encore du plan de résistance ârmée trouvé parmi ses papiers : a Cottiment, lui dit le chancelier, accordez-vous le zèle et l'afTeCtiori pour l'État, dont vous avez parlé si souvent, avec le dessein que Vous aviez projeté de le troubler et bouleverser de fond en comble, pour l'Unique bùt de conserver votre charge ? Vous ne pouvez pas dire que ce Ile soit là un crime d'État? — Non, répondit Fouquet; ohnesauroit être accusé d'un crime d'État pour avoir eu une folle pensée qiii n'est pas sortie du cabinet, qui n'a reçu aucun commencement d'exécution, qu'on a si bien oubliée depuis plus de deux ans que l'on en croyoit toute trace disparue. » « Un crime d'État, poursuivit-il, c'est quand on est dans une

charge principale, qu'on a le secret du prince et que tout d'un coup on se met du coté de ses ennemis, qu'on fait ouvrir les portes d'une ville dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à son véritable maître, qu'on porte dans le parti tous les secrets de l'État. » H y avait là une récrimination dirigée contre le chancelier lui-même et contre les hauts personnages qui s'étaient rangés du parti des mécontents, aux mauvais jours de la Fronde. Le président cessa d'insister.

Le 4 décembre les interrogatoires furent clos ; le conseiller-rapporteur d'Ormesson prit la parole ; son résumé remplit à lui seul sept audiences. Ce magistrat avait eu à passer en revue quatre-vingt-seize chefs d'accusation. Il reconnut vrais la plupart des griefs concernant le péculat, « trouvant inconcevable, dit-il, que le surintendant eût pu voler en quatre mois plus de quatre millions. A l'égard des dépenses faites par l'accusé, elles étoient, ajoutait-il, au delà de toute raison. Il est vrai qu'on l'avoit vu garder assez de mesure dans l'adversité, mais il n'en avoit gardé aucune dans sa prospérité. L'on vouloit prétendre que la dissipation n'étoit pas un crime, mais quant à lui il n'étoit pas de cet avis, les fortunes subites lui paroissant suspectes. Pour ce qui étoit du crime d'État, le projet en étoit fort méchant, absolument inexcusable, et on ne sauroit trouver une bonne raison pour le défendre. Ce projet étoit l'effet d'une ambition déréglée, d'un esprit blessé de la maladie du temps de se rendre considérable ; c'étoit l'œuvre d'un homme enivré de sa fortune, dont les pensées étoient vagues et se portoient partout; pour

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