LES PORTRAITS DE LA COUR
( La pièce suivante est un document des plus rares et des moins connus. Nous la donnons à nos lecteurs, sinon comme le complément de l'histoire de Louis XIV, du molus comme un tableau curieux de sa cour. )
Pour avoir quelque intelligence des affaires de la France et de ses intêrests , il faut connoistre les personnes qui gouvernent ou qui sont en quelque considération par leurs charges ou par leurs qualités. C'est pourquoy nous commencerons par le caractère des personnes illustres et connues. Nous y ajousterons les différentes fonctions de leurs charges ; nous distinguerons l'ordre des conseils du Roy et les différents employs de la guerre, et ensuite nous parlerons des revenus qui font subsister toutes ces choses.
bu ROY,
Et de toutes ses prééminences.
Le Roy très-chrestien est fils aisné de l'Église , le premier des Roys de la chrestienté, par le consentement des Estais chrestiens et par Paveu mesme des infidelles , qui, dans les traittez de Henri IV et le Grand-Seigneur, le nomment le plus grand Roy delà loi de Jésus-Christ, et proprement souverain , absolu et immortel en France. Il succède toujours par droit naturel , et, en vertu de la loy salique, de masle en masle, est toujours le plus proche du sang à l'exclusion des femelles , qui se sont toujours contenté de l'honneur d'estre dames de France , et de la bonne volonté du Roy, qui fait tous leurs avantages selon le sien et suivant la grandeur de sa dignité et fintérest de son Estât. Childebert Ier, de la première race, fut préféré aux filles de Louis III, sans que personne ait réclamé de ceste eslection ; Philippe IV de Valois fut préféré à Isabelle , fille de France et reine d'Angleterre , Louis XIII après Charles VIII , François Iep après luy , et Henry IV après Henry III.
Le Roy qui règne aujourd'hui est fils et successeur de Louis XU1, petit-fils de Henry IV, descendant d'Antoine de Bourbon, Roy de Na-
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varre , et de Robert de Clermont IV , fils de Louis IX. Toute sa généalogie se rapporte à Hugues-Capet, lépremier des Roys de la troisième race. Il est si bien fait et de si bonne mine que don Joan d'Austriche l'ayant veu passer sans suite et sans le connoistre , et la Reyne luy ayant dit : ■ Sçavez-vous bien que voilà le Roy, » respondit : ■ Bien que je ne le connoisse pas , Madame , je luy donnois déjà en mon cœur cette qualité , et le regardois comme le mieux fait des François et le plus digne de les commander. »
Il veut estre maistre tout seul et ne veut point se laisser gouverner de personne; il est hardy» fier, intrépide, parle fort peu et bien à propos, constant dans ses résolutions , fort secret et judicieux. L'ambassadeur de Portugal luy dit un jour : « Sire , j'accommoderay cette ajjaire avec vos ministres. — Je n'ay point de ministres, monsieur l'ambassadeur, répliqua le Roy ; vous voulez dire nos gens d'affaires. » Au retour de Lyon , monsieur le cardinal ayant éloigné d'auprès de sa personne quelqu'un qui luy estoit agréable , il dit en présence des quelques gentilshommes qui me l'ont conté : « Monsieur le cardinal fait tout ce qu'il veut , et je le souffre à cause des bons services qu'il m'a rendus ; mais je seray maistre à mon tour. » Il se pique d'imiter son grand-père et mesme de le surpasser, ainsi qu'il. témoigna un jour à Monsieur de Paris qui luy en parloit : « Le Roy mon grand-père a fait de grandes choses et en a laissé faire ; si Dieu me fait la grâce de vivre encore vingt ans , j'en pourray bien faire autant ou plus que luy. » Jamais on n'a veu un prince qui sache mieux se faire porter respect et retenir chacun dans son devoir; et il fait tout cela sans se fâcher et sans témoigner le moindre chagrin ; je l'ay veu mesme avoir une patience que personne que luy ne seroit capable de conserver. Un jour, à Fontainebleau , il avoit donné ordre à son cocher du corps de luy tenir sa calesche preste à quatre heures du soirpour aller à la chasse. Toute la cour estoit preste de partir, et les quatre heures estoient sonnées il y avoit déjà longtemps sans que le carrosse du Roy fust arrivé. Le Roy mesme sortit plusieurs fois sur le perron pour voir s'il n'estoit point venu ; cependant il estoit près de cinq heures quand il arriva. Le Roy en montant dans la calesche luy dit : « Cocher, je vous avois dit que vous fussiez icy à quatre heures. — Sire, respondit le cocher, qui venoit peut-estre de boire, il n'est que quatre heures aussi. > Le Roy, qui savoit bien qu'il mentoit , lui dit : « Marchez, vous ferez mieux, et que cela ne vous arrive plus. » On m'a assuré qu'il pardonne la première fois, fait une rude réprimande la seconde , et chasse sans rémission la troisième. Il veut que ses ordres soient exécutés inviolablement. Lorsqu'il eut donné ordre d'arrester monsieur Fouquet au sortir du conseil , par hasard monsieur d'Artagnan le manqua ; car il avoit pris une autre chaise que la sienne et s'estoit retiré dans une petite allée pour donner audience à quelques personnes.
AlTENDICK
M. d'Artagnan fort surpris, et craignant que M. Fouquet n'eust eu le vent de sa détention et ne se fust eschappé secrettement , envoya promptement un mousquetaire avertir le Roy qu'il ne le trouvoit point. Le Roy pour lors estoit occupé à escrire ta prise de ce surintendant à la reinemère , qui estoit demeurée à Fontainebleau ; et ce mousquetaire luy ayant dit cette nouvelle sans nommer personne : « Allez; dire à Artagnan , repartit le Roy , qu'il faut qu'il se trouve, et je le trouvera v bien. • Et se tournant vers monsieur le Prince : ■ Cest Fouquet, mon cousin , que je fais arrester, à cause qu'il tient toutes mes finances et que j'ay mille peines d'avoir de l'argent de luy , et que je n'en puis tirer aucun compte. » Monsieur le Prince et tous les autres seigneurs furent fort estonuez de cela; car ils n'en sca voient tous rien, et chacun d'eux loua la conduite et la résolution du Roy.
Il est fort tempéré, et on ne l'a jamais veu faire aucun excès dans l'abondance de tous les plaisirs, non plus que de se mettre en colère avec tant d'autorité, ce qui montre qu'il se possède parfaitement. Tout ce qu'on voudroit trouver à redire entre tant d'excellentes qualités , c'est la libéralité , et on veut dire que la famille de Bourbon a cela d'origine d'aimer beaucoup l'amas des richesses ; mais il a très-judicieusement satisfait à ce reproche depuis peu , quand il a dit tout haut ces sages paroles : - Il faut que mes peuples me considèrent comme un nouveau marié, qui commence à se mettre en ménage, et qui doit avoir soin de s'establir ; dans peu de temps ils s'en sentiront, car je pense à eux aussi bien qu'à moi. »
11 sçait les exerices avec avantage , les mathématiques, et principalement le traité des fortifications ; il sçait mieux , plus doucement et plut distinctement que tous les officiers, commander ses troupes ; il est fort bon et fort bel homme à cheval , et manie toutes sortes d'armes avec la mesme grâce que les maistres du mestier; il danse admirablement bien, et, quoyqu'il soit masqué, on le reconnoît toujours à son auguste mine et à sa bonne grâce. Il rit fort peu et avec beaucoup de modération , et il faut que le mot pour rire soit fin et bien donné pour l'obliger à l'approuver comme les autres. Enfin il faut avouer que nostre grand Roy à toutes les qualités et toutes les vertus qui sont nécessaires pour commander un grand royaume comme le sien , mais mesme qu'il est digne de l'empire de toute la terre , et qu'il ne luy faudroit pour cela autre chose que d'estre connu de toutes les nations, qui sans doute deviendraient amoureuses de ses incomparables vertus et se soumettraient à l'empire le plus doux et le plus réglé qui ait jusques ici paru dans ce grand univers.