LR CARACTÈRE OU LE PORTRAIT DR MONSIEUR
Il est frère unique du Roy, un prince fort beau , très-bon et fort galant ; il n'a pourtant point cette majesté égale à celle du Roy, ny ce fond de bonté généreuse qui paroist en nostre grand monarque ; il n'a pas cette haute sériosi té ny cette fierté naturelle. Il est doux, agréable, d'humeur enjouée, civil et obligeant, complaisant aux dames , toujours gay et agissant, curieux des choses belles et rares, qui s'entend aux assortiments des habits , des meubles , des cabinets, et se connoist parfaitement bien aux agréments que l'art fait paroistre dans l'architecture , la peinture, la musique , la perspective et l'agriculture. Bien que ce prince ay t toujours eu une parfai déférence aux volontez du Roy et un extrême respect pour la Reine-mère , il n'a jamais voulu fléchir en la faveur du cardinal Mazarin. Mesme on raconte qu'un jour, à Saint-Germain, le cardinal ayant passé devant luy et ayant osté son chapeau pour le saluer, il le regarda sans se lever ny faire aucun semblant de luy vouloir rendre le salut. Le cardinal, ayant aussitost passé à l'appartement de la Reine-mère , s'en plaignit galamment tout haut en ces termes : « Je ne sçay ce que j'ai fait à Monsieur, qui me traitte avec tant de mespris ; je croyois estre mieux dans son esprit , ne luy ayant jamais donné aucun sujet de me traitter de la sorte. • La Reine , ayant fait appeller Monsieur, luy fit mille reproches de celte action , et le menaça avec quelque sorte d'indignation de ce qu'il ne s'estoit point levé devant monsieur le
cardinal ; à quoy Monsieur respondit sur-le-champ : « Quand il eust esté le Pape , je ne me serois pas levé. » On le meuaçoit de le chastier de ceste parole , mais il s'expliqua galamment en disant : « On ne se lève pas devant le Pape , puisqu'on se met à genoux devant luy ; j'aurois esté obligé de faire de mesnie. -'Il s'est toujours montré contraire au procédé de ce ministre, principalement à cause qu'il ne luy donnoit de quoy entretenir sa maison et ses divertissements dans la splendeur et dans la magnificence qu'il souhaittoit et qui est deue à sa qualité de fils de France.
Il a été nourry dans une grande crainte et dans un grand respect pour le Roy , saus beaucoup de culture pour les lettres et pour les exercices de la guerre . U s'est pourtant exercé parfois à monter à cheval , mais non pas avec ta ut d'assiduité que le Roy. H a une merveilleuse présence d'esprit pour dire ce qu'il veut. Entre autre occasion de la faire paroistre, celle-cy n'est pas des moindres.
Il estoit avec le Roi à visiter les bastimcnts du Louvre avant la disgrâce de M. Fouquet , et le Roy se plaignoit qu'il n'avoit pas d'argent pour la continuation de ce grand édifice ; sur quoy Monsieur res pondit galamment : « Sire, il faut que Votre Majesté se fasse surintendant des finances seulement un an , et elle aura de quoy bastir. » Il aime la paix et le repos, et ne se met guère en peine du tumulte de la guerre. Il a pourtant suivy le Roy et a enduré toutes les fatigues des voyages sans en estre incommodé ni chagriné, il a eu, avant son mariage, beaucoup d'amitié pour madame de Hourdon, et la Reine, pour découvrir ses sentiments, luy dit un jour qu'il sembloit qu'il fust amoureux de cette dame , à cause qu'il luy avoit envoyé des pendants d'oreille de quatre mille esc us en estreine au premier jour de l'an, ilrespoudit que, pour beaucoup d'amitié et de compassion,'il en avoit véritablement pour une pauvre étrangère hors de son pays et sans biens, et que c'eatoit la raison qui l'avoit obligé à la régaler de ce présent.