‹ Histoire de FranceChapitre 184 sur 192 · UL PORTRAIT DU CARDINAL DB KBTZ · texte numérisé non relu

UL PORTRAIT DU CARDINAL DB KBTZ

Monsieur le cardinal est fils de monsieur le général des galères , appelé le Père de Gondy, prestre de l'Oratoire. Voicy le sujet pourquoy il s'estoit rendu religieux : ce fut que , parlant au Roy de quelque chose , il cita monsieur de Liancourt sur ce sujet; ce seigneur ma qu'il eust dit la chose à monsieur de Gondy . Il eust fallu là-dessus se battre après un si sensible démenty ; mais , donnant son ressentiment à Dieu en faveur de cet amy, il résolut de quitter la cour et le monde, et se retirer chez les Pères de l'Oratoire. Son fils , pour lors abbé de Saint-Bénigne , fut choisi pour coadjuteur de monsieur son oncle, premier archevesque de Paris. 11 a esclaté sous ce nom durant les troubles, qu'il fit un régiment pour les Parisiens qu'on appelloit à la cour par mocquerie les Corinthiens , à cause qu'il est nommé à l'archevesché deCorinthe, inpartibus infidelium. Il obligea la cour à le faire cardinal comme malgré elle ; car le cardinal Mazarin, ne pouvant rompre autrement le party de la Fronde, dont il

APPENDICE

estoit des premiers , se résolut de le frustrer du chapeau de cardiual et de le tromper en dissipant cette ligue formée contre luy. On luy accorda donc la nomination du Roy pour le cardinalat ; mais ou fit partir aussitost un courrier après le sien , pour traverser sa promotion à Rome. Dequoy s'estant douté, et ayant donné avis à son parent le bailly Gondy, secrétaire d Estât du grand-duc de Florence, il employa tous ses amis et tous les ressorts de son pouvoir en Italie pour faire réussir l'affaire à l'avantage de sa maison. Et, pendant ce temps-là , ayant fait surprendre au passage le courier du cardinal Mazarin , on l'arresta, tandis qu'on expédia l'affaire à Rome et qu'on obligea le Pape à tenir chapelle extraordinaire pour le nommer au cardinalat ; si bien qu'ayant éludé la fourbe du cardinal par une autre , il commença d'estre fort suspect à la cour, et on l'a cru capable de grandes choses . Il donna de la jalousie et de la crainte au cardinal Mazarin , en sorte que, pour le surprendre, on le flatta du ministère ; et la Reine-mère semblant pencher de son costé , cette extraordinaire faveur luy ayant enflé le courage , il conceut l'espérance d'y pouvoir arriver. Il alloit au palais accompagné de ses gardes, et faisoit la cour à la Reine avec beaucoup d'exactitude. Enfin , estant un jour demeuré à son disner, la Reine luy dit qu'il allast disner luy-mesme ; mais, ayant attendu que la Reine fust au fruit , et s'estant retiré avec respect et de si lionnes paroles d'auprès de Sa Majesté , il fut arresté sur les degrés du Louvre par un capitaine des gardes , qui luy- fit commandement, de par le Roy , d'entrer dans une chambre où on luy feroit à disner; et ensuite il fut conduit à Vincennes , et quelque temps après transporté au chasteau de Nantes , et commis à la garde de monsieur le mareschal de La Milleraye.

Il eschappa de cette prison , et en courant la poste pour se sauver il se démit une espaule. On courut après luy ; mais, ayant fait continuer quelques-uns de ses gentilshommes à courir la poste par la route ordinaire , il trompa ceux qui le poursuivoient et demeura caché dans une grange , d'où par après il sortit pour prendre un chemin de traverse. Il sortit du royaume par l'endroit le plus prochain , et s'en alla se retirer au port Saint-Sébastien , qui est de la domination d'Espagne. Le' gouverneur ayant appris son arrivé en donna avis au Roy son maistre , et , suivant l'ordre qu'il enreceut , il vint trouver monsieur le cardinal de Retz et luy offrit sept mille pistoles ; monsieur le cardinal les refusa , luy disant qu'il ne vouloit recevoir de l'argent que du roy son maistre , et qu'il ne demandoit du Roy d'Espagne que le passage et la seureté contre ses ennemis , ce qu'il espéroit de sa bonté. Le gouverneur luy repartit que le Roy d'Espagne estoit assez grand seigneur pour faire tels présents, et qu'il ne prétendoit pas par là gagner à son party une personne de sa condition , mais qu'il leprioitde ne point refuser cette libéralité. Monsieur

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le cardinal s'estant obstine à ne rien prendre , quoyqu'ii fust dans la dernière nécessité, le gouverneur retourna le lendemain avec deux mille livres seulement , et disoit que le Roy d'Espagne sou maistre sçavoit bien qu'il avoit besoin de quelque argent et qu'il luy feroit plaisir d'accepter cette petite somme. Sur quoy monsieur le cardinal , ne voulant pas s'opi- 11 'lustrer davantage , en accepta seulement cinq cents pour se conduire jusques à Toscane , où il avoit dessein d'aller ; et, remerciant le Roy en la personne du gouverneur, il partit le lendemain pour poursuivre son voyage. Il arriva à Florence , où il fut receu et traitté avec toutes les magnificences possibles. Entr'autres curiosité/ qu'on luy fit voir dans. le palais du grand-duc et dans ses galleries, il s'arresta sur un portrait de Jean de Médicis,. cardinal et général d'armée , qu'il vit habillé sans façon et ainsi qu'on disoit qu'il avoit coustume d'estre; sur quoy il dit : - Ces messieurs nos devanciers ne faisoient pas tant de cérémonies de ce tempslà , et je croy qu'ils estoient plus gens de bien que ceux de nostre temps. » Quoiqu'il ayt dit dans ce temps-là qu'en dépit du cardinal Mazarin il mourroit archevesque de Paris , il a pourtant fait voir un grand acte de modération lorsqu'il en fit sa démission entre les mains de Sa Majesté , si fort elle luy a témoigné qu'elle ledésiroit ainsi.

Il est sans doute généreux, magnifique et plein d'honneur et de vertu, sçavant, grand esprit, et capable du ministère s'il y estoit appelé.

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