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QUESTION DE PRÉSÉANCE

La rivalité qui existait entre le roi de France et Philippe IV donna lieu à un conflit assez grave, bien qu'en apparence on ne dût y vpjr qu/une affaire d'étiquette. J^ors de la conclusion de la paix des Pyrénées, on avait eu soin de régler le cérémoqial entre les deux cours sur un pied de complète égalité ; mais Louis XIV prétendait, à juste titre, que le roi de France ne devait céder le pas, en Europe, qua l'empereur d'Allemagne. Longtemps , ppur ne point engager la question de préséance eptre l'Espagne et la France , on avait eu soin d'empêcher }es ambassadeurs des deux couronnes de se rencontrer aux mêmes solennités publiques ; mais Louis XIV se lassa d'éluder la difficulté et résolut de l'aborder de front. Par ses oroVes le comte d'Estrades, son ambassadeur à Londres, disputa ouvertement la prééminence au baron de Vatteville, ambassadeur de S. M. C. près du roi d'Angleterre. Le comte d'Estrades avait annoncé que, si l'envoyé du roi d'Espagne osait prencjre Je pas sur lui , il ordonnerait à ses pages et aux gens de sa suite de couper les traits des mules du carrosse espagnol. Averti à temps, le baron de Vatteville prit ses mesures pour déjouer une pareille attaque.Le iooctobre 1 66 1, lecomte d'Estrades commença l'agression; mais ses gens furent vigoureusement repoussés, et l'escorte de l'ambassadeur d'Espagne, après avoir tué quelques hommes de la suite de l'ambassadeur de France , prirent le pas sur le représentant de Louis XIV.

Cet événement fit grand bruit à Londres et n'en fit pas moins à Paris. Le rpi de France commanda au comte de Fuendalgne, ambassadeur d'Espagne en

France , de quitter immédiatement la cour et de sortir du royaume dans un bref délai ; il fit enjoindre au marquis de la Fuente, qui venait le remplacer en France , de ne point franchir la frontière. Il suspendit l'exécution du traité des Pyrénées et manda à l'archevêque d'Embrun , son ambassadeur à Madrid , d'exiger du roi d'Espagne une réparation proportionnée à l'attentat qui venait d'être commis, c'est-à-dire la disgrâce éclatante du baron de Vatteville, et, de la part du gouvernement espagnol, une déclaration solennelle destinée à bien établir le droit de préséance de la France.

Philippe était vieux et affaibli ; il voulait passer en paix les dernières années de sa vie et léguer à son héritier un royaume tranquille ; il blâma publiquement la conduite de son ambassadeur à Londres. Louis XIV ne se tint pas pour satisfait de ce désaveu; il persista à demander une reconnaissance plus formelle des droits de la couronne et des torts de l'Espagne. L'affaire fut portée au conseil de Madrid et y fut ti ès-vivemenl débattue. Les ministres du roi d'Espagne paraissaient disposés à repousser les prétentions du roi de France, comme aussi à approuver la conduite du baron de Vatteville; mais Philippe IV, persuadé qu'une nouvelle guerre ne pourrait avoir qu'une issue fatale aux intérêts de sa monarchie, fit cesser les incertitudes de ses conseillers en disant : « N'irritons pas le roi très-chrétien ; c'est un prince jeune et belliqueux qu'il faut ménager. Il agit selon son âge et son tempérament ; agissons en père aussi bien qu'en roi , et ne précipitons rien. » La discussion fut close, et le

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marquis de la Fuente eut mission de venir déclarer en plein Louvre que désormais les ambassadeurs d'Espagne céderaient le pas à ceux de France dans toutes les cérémonies. Louis XIV mit de la solennité à cet aveu, sorte de foi et hommage qu il recevait. Le procès- verbal en fut dressé en présence du conseil et du corps diplomatique (i), et, lorsque le marquis de la Fuente eut dit en espagnol : « Le roi notre seigneur reconnaît que la préséance est due aux ambassadeurs de France », Louis XIV répondit avec dignité : a Je suis aise d'avoir entendu la déclaration que vous avez faite de la part du roi votre maitre , d'autant qu'elle m'obligera à continuer de bien vivre avec lui. » Puis, se tournant vers le nonce, qui était là comme doyen des ambassadeurs, le roi ajouta : « Vous avezouï la déclaration que M. l'ambassadeur d'Espagne m'a faite; je vous prie de l'écrire aux rois vos maîtres, afin qu'ils sachent que Sa Majesté Catholique a donné ordre à ses ambassadeurs de céder le rang aux miens en toute occasion (2). » Les ministres qui, en même temps que

(1) Procès-verbal a été gardé de cet hommage de l'Espagne; voici quelques fragments du texte, qui est en original à la Bibliothèque impériale, manuscrit de Béthune : « Cejourd'hui a4 mars 1662, Sa Majesté ayant eu agréable de donner audience dans son grand cabinet au marquis de la Fuente , nouvellement arrivé en sa cour, et M. le comte d'Armagnac l'ayant amené à Sa Majesté, ledit marquis de la Fuente, après lui avoir présenté la lettre de créance du roi catholique, qui le déclaroit son ambassadeur, et fait ses compliments en la manière accoutumée, rendit à Sa Majesté une seconde lettre du roi catholique, aussi en créance sur lui, au sujet de l'attentat commis par le baron de Vatteville, etc. •

(2) Procès-verbal en original. Bibliothèque impériale. — On frappa une médaille sur le droit de préséance reconnu par l'Espagne, La légende :

le nonce, assistèrent à cette réparation, étaient l'ambassadeur de Venise , les envoyés de Savoie, de Mantoue , de Modène et de Parme ; les ambassadeurs de Suède; trois ambassadeurs extraordinaires et l'ambassadeur ordinaire de Hollande ; les envoyés de Mayence, de Trêves, de Brandebourg, du Palatinat, de l'archiduc d'Inspruck, des ducs de Newbourg et de Lunebourg, du landgrave de Hesse, de l'évêque de Spire et du prince d'Orange. Les ambassadeurs et les ministres de l'empereur, du czar et du roi d'Angleterre n'avaient pas été convoqués à cette orgueilleuse cérémonie ou avaient refusé d'y paraître ( 24 mars 1662).

Plus l'Espagne se montrait faible, plus il importait au roi de France de lui imposer des conditions humiliantes. Peu de temps après le désaveu de Philippe IV, Louis XIV fit réclamer le payement de la dot de Marie- Thérèse ; le premier terme de cette dot , exigible le jour du mariage, n'avait point encore été acquitté. Le but d'une pareille démarche était bien moins d'obtenir l'exécution d'un contrat qui tendait à priver la reine de ses droits éventuels à l'héritage paternel que de constater officiellement aux yeux de toutes les puissances qu elle avait été demandée et refusée. Le ministre de Philippe IV répondit à l'ambassadeur de Louis XIV : Que la solde de cette dette pressait plus l'Espagne que le roi de France, pour les clauses essentielles du contrat de mariage, et qu'il fallait s'en rapporter à elle du soin d'y pourvoir. Louis XIV prit note de cet

Jus prœcedendi assertum , droit de préséance confirmé ; l'exergue : His* panorum excusa tioçoram XXX legatis principum, 166a.

mi) TRAITÉ CONCERNANT LA LORRAINE. 7i

aveu, et n'en continua pas moins de demander la dot ou l'annulation des renonciations de l'infante, déclarant que, si l'on continuait à négliger la clause financière du contrat, il cesserait de se croire lié par l'engagement spoliateur qu'on avait fait prendre à la reine.

Un an à peine s'était écoulé depuis que Charles IV de Lorraine avait obtenu quelque adoucissement au traité des Pyrénées, et déjà il songeait à changer complètement sa position en trafiquant de sa souveraineté. Ce prince n'avait point d'enfant, mais Charles, fils de son frère , était son héritier naturel aussi bien dans l'ordre de la succession masculine que féminine, Jesdeux frères ayant épousé les deux sœurs. Il voulut le marier à mademoiselle de Montpensier, fille de Gaston d'Orléans; Mademoiselle, à ce qu'elle affirme, refusa d'accepter sa main ; d'autres témoignages disent que le jeune prince de Lorraine, après avoir consenti à cette alliance , ne tarda pas à y renoncer lui-même et refusa également, à l'instigation de son oncle , d'épouser mademoiselle d'Orléans , l'une des filles du second lit de Gaston. On essaya encore de marier ce jeune homme à mademoiselle de Nemours, petitefilleduduc de Vendôme; mais le duc Charles, toujours léger et imprudent, donna et retira encore son consentement, au grand déplaisir du roi de France. Louis XIV fit entendre des menaces. Autant pour apaiser le roi que pour mortifier son neveu, qu'il n'aimait guère , le duc Charles IV fit proposer à Louis XIV de transporter au roi de France les droits de la maison de Lorraine. Bien que contraire aux

légitimes prétentions du jeune Charles, la proposition du duc Charles IV était de celles qu'un gouvernement fort et prévoyant se garde bien de négliger. Une des coutumes les plus favorables au développement de l'unité française avait été celle des réunions territoriales; c'était parla confiscation, les alliances et les traités que le domaine national , si restreint à l'avènement de Hugues Capet, avait été reculé jusqu'aux Alpes et jusqu'aux Pyrénées. Louis XIV tendait à l'agrandir du côté du Rhin. Déjà, sans doute, il s'était assuré les moyens de communiquer librement avec la province d'Alsace; mais il lui convenait d'occuper sans réserve un État qui , depuis le traité de Westphalie, se trouvait en quelque sorte enclavé dans les siens; il accéda donc à la demande du prince lorrain et en fit l'objet d'un traité qu'il signale 6 février. Aux termes de cet acte, le duc Charles IV « demeura d'accord avec Sa Majesté le roi de France de lui transporter la propriété de ses duchés de Lorraine et de Bar, avec leurs dépendances et annexes, pour les posséder après son décès en tous droits de souveraineté et demeurer à jamais unis et incorporés à la couronne de France, à la charge néanmoins qu'il continueroit d'en jouir sa vie durant, et qu'il ne s'y feroit aucun établissement nouveau en ce qui concernoit les levées et les impositions sur les peuples. » Pour garantie de sa parole le duc Charles IV s'engagea à livrer au roi la ville de Marsal. Le roi, de son côté, en reconnaissance de cette donation, consentit « à agréger à sa couronne et famille royale tous les princes de la maison de Lorraine, qui seroient dorénavant consj-

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