AFFAIRE DE LA GARDE CORSE
se réfugièrent vers le palais Famèse, occupé par leur ambassade. En les voyant accourir, les gens de la maison du duc de Créqui sortirent en armes et repoussèrent les Corses jusque dans leurs casernes; ceux-ci, faisant appel à leurs camarades , revinrent à la charge , tambour battant , officiers en tète, et la lutte recommença. Des coups de fusil furent tirés contre le palais de l'ambassadeur ; la duchesse de Créqui , ramenée en ce moment à son hôtel , vit son carrosse arrêté par les soldats corses , et l'un des pages qui marchait à pied près de sa portière fut mis à mort. Quant aux soldats de la garde du pape, plusieurs d'entre eux furent également tués dans la lutte. Évidemment il y avait eu violation des privilèges de l'ambassade; mais il n'était pas douteux que l'ambassadeur, par ses défis arrogants et son attitude provocatrice, n'eût amené lui-même cet événement regrettable. Quant aux ministres du pape , dès qu'ils avaient eu connaissance du tumulte, ils s'étaient empressés d'y mettre fin; ils avaient pris toutes les précautions nécessaires pour assurer sécurité aux Français, et , pour première garantie, ils avaient fait arrêter tous les soldats de la garde corse que les rapports signalaient comme les plus coupables.
Le duc de Créqui ne laissa point échapper l'occasion qui s'offrait à lui d'humilier la cour de Rome et de menacer le pape. Vainement le pontife envoya-t-il un seigneur de sa cour auprès de l'ambassadeur pour désavouer la garde corse ; l'envoyé de Louis XIV ne voulut pas même prêter l'oreille à ces excuses. Une
autre démarche, faite parlecardinal Impériali, gouver-
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neur de Rome, ne fut pas plus favorablement reçue. Feignant ensuite de ne point se croire en sûreté, nonobstant l'intervention active du gouvernement pontifical, il arma sa suite et fit ostensiblement mettre son palais en état de soutenir un siège. Le pape éprouva un grand déplaisir de cette offense , mais il n'en chercha pas moins tous les moyens possibles d'apaiser l'ambassadeur. Or, plus il usait de condescendance, et plus le duc de Créqui se montrait intraitable et superbe. A la fin le représentant de Louis XIV quitta Rome et se retira en Toscane, où il attendit les ordres du roi. Dans l'exaltation de sa colère, le duc de Créqui voulait que le pape privât le cardinal Impériali du chapeau 5 qu'il livrât son propre frère, Don Mario Chigi, au roi de France; qu'il fit pendre sur la place Farnèse le capitaine, le lieutenant, l'enseigne des Corses, avec cinquante soldats, et sur la place Navona le bargello et cinquante sbires ; il exigeait enfin qu'il envoyât en France un légat désigné parle roi pour lui faire des excuses. Loin de désavouer ces réclamations insolen tes, Louis XIV les aggrava encore en écrivant au pape dans des termes durs et offensants.
Le pape protesta que, tenant pour innocents Don Mario Chigi et le cardinal Impériali, il ne pouvait se résoudre à les traiter en coupables ; il consentit néanmoins à ôter au cardinal Impériali les fonctions de gouverneur de Rome et de légat de la Marche; il fit en outre juger et pendre deux soldats corses plus compromis que les autres. Louis XIV se montra plus exigeant : il s'empara d'Avignon et du Comtat , et donna ordre à l une de ses armées d'entrer en Italie.