‹ Histoire de FranceChapitre 29 sur 192 · MISÈRE DES PROVINCES · texte numérisé non relu

MISÈRE DES PROVINCES

inouïe , désolait les provinces. Chassés par la disette , les pauvres des villes et des campagnes voisines de Paris accouraient en niasse dans la capitale pour y mendier. On prit des mesures pour les refouler sur le théâtre de leurs souffrances , et tous les monuments de l'époque s'accordent à constater l'horreur à laquelle ils étaient en proie (i).

(i) La supérieure des Carmélites de Blois mandait à une dame de Paris :

« Nous scavons certainement que la misère présente fait un si grand nombre de pauvres que Ton en compte trois mille dans la ville et dans les fauxbcurgs. Toutes les rues résonnent de leurs cris lamentables ; leurs lamentations pénètrent nos murailles, et leurs souffrances nos' âmes de pitié.

• Le bled , mesure de Paris, a esté vendu ici 200 escus le muid , et tous les jours il renchérit.

« Les pauvres des champs semblent des carcasses déterrées ; la pasture des loups est aujourd'huy la nourriture des chrestiens ; car, quand ils tiennent des chevaux , des asnes et d'autres bestes mortes et estouffées , ils se repaissent de cette chair corrompue, qui les fait plutost mourir que vivre.

« Les pauvres de la ville mangent comme des pourceaux un peu de son destrempé dans de l'eau pure, et s'estimeroient heureux d'en avoir leur saoul. Ils ramassent dans les ruisseaux et dans la boue des tronçons de choux à demy pourris , et , pour les faire cuire avec du son , ils demandent avec instance l'eau de morue sallée qu'on respand ; mais elle leur est refusée.

- Quantité d'honnestes familles souffrent la faim et ont honte de le dire. Deux damoiselles de qui la nécessité n'estoit point connue ont esté trouvées mangeant du son détrempé dans du laict ; la personne qui les surprit en fut si touchée qu'elle se mit à pleurer avec elles.

« Considérez, je vous prie, quelques tristes effets de cette pauvreté qui se peut dire générale. Un homme, après avoir esté plusieurs jours saus manger, a trouvé un charitable laboureur qui l'a fait disner ; mais , comme il avoit l'estomac trop foible et les entrailles rétrécies , il en mourut subitement.

Ainsi qu'on Fa vu plus haut, le traité signé à Montmartre , par le duc de Lorraine , pour la cession de ses États au roi de France , n'avait pas reçu son entière

« Un autre homme se donna hier un coup de cousteau , par désespoir de ce qu'il mouroit de faim.

« Un autre a été rencontré sur le pavé, agonisant de faim , et, luy ayant porté le Saint-Sacrement de l'autel au mesme endroit , le prestre a esté contraint de le reposer sur une pierre pendant qu'il parloit au malade ; et , Payant fait transporter sous un hautvent, à couvert de la pluie, il luy donna le Viatique , et le pauvre expira quelque temps après , n'ayant sur soy que des habits pourris.

- L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant à la mamelle , qui la tettoit encore après sa mort , et qui mourut aussi trois heures après.

- Un misérable homme, à qui trois de ses enfants demandoient du pain, les larmes aux yeux, les tua tous trois, et ensuite se tua luy-mesme. Il a esté jugé et traisné sur la claye.

« Un autre , à qui sa femme avoit pris un peu de pain qu'il se réservoit, il luy donna six coups de hache, et la tua à ses pieds, et s'enfuit.

* Bref, il n'y a point de jour où l'on ne trouve des pauvres morts de faim dans les maisons , dans les rues et dans les champs ; nostre meusnie vient d'en rencontrer un qu'on enterroit dans le chemin.

« Enfin la misère et la disette se rendent si universelles qu'on asseure que , dans les lieux circonvoisins , la moitié des paysans est réduite à paistre l'herbe , et qu'il y a peu de chemins qui ne soient bordés de corps morts.

« Le missionnaire qui , depuis dix ans , assiste continuellement les pauvres des frontières ruinées , en allant à Sedan a passé à Donchéry , Mézières , Charleville, Rocroy et Maubert, d'où il escrit qu'il n'a jamais veu une telle pauvreté que celle de ces lieux -là et des villages des environs. Voici ce qu'il mande :

« J'ai trouvé partout un grand nombre de pauvres mesnages qui meurent de faim. Si quelques-uns mangent un peu de pain de son, d'autres sont deux et trois jours sans en manger un seul morceau. Ils ont vendu jusqu'à leurs habits et sont couchés sur un peu de paille, sans couverture. Ce sont les meilleures gens du monde , si honteux de leur estât pitoyable qu'ils se couvrent le visage quand on va les voir.

'< T'ai trouvé une famille à Charleville, composée de huit personnes,

1663] SIÈGE DE MAKSAL. 80

exécution , et Charles IV avait ajourné indéfiniment l'heure où il remettrait la ville de Marsal aux agents de Louis XIV. Cette place fut assiégée par une armée

qui a passé quatre jours sans manger. La pauvre femme a voulu vendre la dernière chemise de son mary et n'a jamais pu trouver S sols dessus ; toute la ville le sait. Mon Dieu ! quelle angoisse !

• J'ai rencontré d'autres mesnages de six personnes qui ne mangent de pain que pour i sol marqué. Juge/, ce que c'est d'un si petit pain partagé en six parts, et s'il ne faut pas que ces gens-là meurent !

« La plupart sont malades , secs et abattus de famine et d'aflliction ; ceux qui sont moins résignés à Dieu ont l'esprit à moitié perdu et presque au désespoir. S'ils sortent pour aller mendier, ils trouvent les autres villages aussi pauvres qu'eux. Les laboureurs n'ont pas seulement de l'avoine pour se nourrir ni d'autre grain pour semer, et , de quelque costé que les uns et les autres se tournent , ils ne voient que langueur et que mort

« Riches! courage, voici une belle occasion pour vous ouvrir le ciel !.... Dieu donne suffisamment les biens pour tous les hommes , et, si les uns en manquent, c'est que les autres en ont trop , et ce trop appartient aux pauvres dans leur extrême nécessité. Et ne doute/ pas , Messieurs et Mesdames , que , si vous les abandonnez , Dieu ne vous chastie comme des larrons et des meurtriers qui ont desrobé la subsistance de tant de pauvres et qui les ont fait cruellement mourir.

« Ceux qui tout de bon se voudront garantir de ce malheur sont priez tfescouter Dieu , et de mettre entre les mains de MM. leurs curez ce qu'il leur inspirera de donner, ou de l'envoyer à Mesdames les présidente Fouquet , rue de Richelieu ; de Herse , rue Pavce ou Traverse-Saint-Martin, ou bien à Mesdemoiselles de Lanwignon , en la court du Palais , ou f iole, en la rue de La Harpe. »

• Suite de P ad vis important de l'état déplorable des pauvres du Hlaisois

et de quelques autres provinces.

■ ... Si vous estiez réduits à la faim extrême pendant que d'autres personnes mangent à souhait, vous diriez avec justice qu'ils sont impitoyables de vous laisser cruellement mourir, pouvant vous soulager.

« Pardonnez à plus de trente mille pauvres qui, mourant de nécessité, vous font le mesme reproche avec justice.

- Car il n'y a rien de plus véritable que , dans le Blaisois , la Sologne,

française aux ordres du maréchal de La Ferté, et le roi s'avança lui-même jusqu'à Metz pour soutenir son lieutenant. Hors d'état de tenir tête à ce redoutable

le Vendomois , le Perche , le Chartrain , le Maine , la Touraine , le Berry, partie de la Champagne , et autres lieux où le bled et l'argent manquent , il y a plus de trente mitte pauvres dans la dernière extrémité , et dont la plus grande part meurent de faim.

• Hastez-vous donc , s'il tous plaist , de les secourir, car il en meurt tous les jours un grand nombre ; vous ave/ pu voir, par la dernière relation , la rage , le desespoir, la mortalité et les autres accidents sinistres arrivés du costé de Blois. »

• Un curé du diocèse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint Viatique à un malade il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim , et son enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui luy avoit mangé une partie du bras.

« On escrit du Mans que , se faisant une aumosne publique de quatre deniers à chaque pauvre , pour le déceds de feu M. le lieutenant général , il s'y trouva une si grande aftluence de pauvres que dix-sept furent estouflez dans la presse et portez dans un chariot au cimetière , et (ju aux distributions faites par les abbayes de Saint-Vincent et de la Cousture on a compté pour l'ordinaire douze mille pauvres, dont la pluspart mourront s'ils ne sont assistez promptement.

• On a trouvé dans les roches qui sont proches de Tours grand nombre de personnes mortes de faim et desjà mangées de vers. Dans la ville, les pauvres courent les rues la nuit comme des loups affamez. Dans le reste de la Touraine les misères sont inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain , mais des racines.

« Enfin, Messieurs, enfin, Mesdames, la désolation incomparable des villes et des villages dont nous venons de parler suffira pour vous persuader le pressant besoin des autres lieux de ces provinces , dont nous ne pouvons pas vous raconter par le menu les extrêmes misères dans si peu d'espace.

• Un très-digne curé de Blois, nommé M. Guilly, après une longue narration des souffrances publiques , des personnes mortes de nécessité, dit qu'il y a des femmes qui portent des jupons de taffetas qui passent des journées entières sans manger de pain , et que les chrestiens mangent

Page 1