MÉCOMPTE DES COURTISANS
fit trop souvent illusion , par orgueil , sur l'identité de sa gloire avec celle de la France; il inclina trop à absorber l'État en sa personne, à le confondre avec luimême ; et toutefois, durant de longues années, dont il faut savoir lui tenir compte, il prêta la main aux réformes les plus utiles ; il donna l'essor à des améliorations nombreuses ; il communiqua à toutes les branches du service une inspiration féconde; en un mot, il fut roi dans toute la puissance de l'idée que ce mot exprime.
Louis XIV, comme Louis XIII, comme Henri IV, avait eu beaucoup à souffrir des exigences de la noblesse et de l'humeur des princes. Les traditions de plus d'un demi-siècle lui faisaient appréhender de trouver plus d'obstacles et de résistance parmi les gens de cour que dans les rangs de la bourgeoisie et du peuple. À l'exemple de tous les rois absolus, il se défiait avant tout des grands et des seigneurs ; il trouvait son compte à employer des instruments moins dangereux et plus dociles. Les courtisans comprirent que leur influence
État , le Iwnheur de ses sujets étoit le seul pôle qu'il devoit regarder, sans se soucier des tempêtes et des vents différents qui agiteroient continuellement son vaisseau. (JbUl., t. II, p. )
• Enfin , mon fils , nous devons considérer le hien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. 11 semble qu'ils fassent une partie de nousmêmes , puisque nous sommes à la tête d'un corps dont ils sont membres. Ce n'est que pour leurs propres avantages que nous devons leur donner des lois , et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu'a travailler plus efficacement à leur bonheur. (Il>Ul.t 1. 1, p. 116.) — Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux , élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus goûter que ses sujets , par rapport à lui et à eux , tout ce qu'il y a de plus agréable dans la vie. » (Ibid.,X. II, p. 457. )
politique et administrative allait disparaître sous un roi laborieux, avide d'agir par lui-même, etqui permettaità chacun de ses sujets de s'adresser directement à lui par voie de placet ou de requête. Ils comptèrent un moment sur l'ennui et la lassitude que la multiplicité des demandes ne manquerait pas d'infliger au roi; mais Louis XIV ne justifia pas ces fâcheuses prévisions. Si de tous les points de France il eut à recevoir des réclamations parfois injustes et ridicules, l'ensemble des requêtes dont il fallut prendre connaissance et auxquelles on dut répondre contribua à l'initier à la situation intérieure de l'État , aux lacunes des règlements, aux injustices administratives susceptiblesd'une prompte réforme. Toujours dominé, il est vrai, parle soin même exagéré de sa propre dignité, ilnese montra en aucune façon accessible au public ; il s'enveloppa de sa majesté comme d'un voile, et, sans cesser de comprendre « la liaison étemelle que Dieu a mise entre le travail et l'autorité( i ), » il n'admit à l'étude des affaires réservées au conseil qu'un petit nombre de hauts fonctionnaires , et jamais le reste de ses sujets , sans distinction d'intérêts ni de classes.
Ici encore nous laissons parler Louis XIV. a Je m'imposai pour loi, dit-il, de travailler régulièrement deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois, avec diverses personnes, sans compter les heures • que je passois seul en particulier, ni le temps que je pourrois donner extraordinairement aux affaires extraordinaires s'il en survenoit ; n'y ayant pas un mo-
(i) Magnifique expression que nous empruntons à Pélissou, Hist. de Louis XI f, t. Ier, p. 22.
mi) PONCTION DES ROIS SELON LOUIS XIV. \ i
ment où il ne fût permis (aux ministres) de m'en parler, pour peu qu'elles fussent pressées; à la réserve des ministres étrangers, qui trouvent quelquefois dans la familiarité qu'on leur permet de trop favorables conjectures, soit pour obtenir, soit pour pénétrer, et que l'on ne doit guère écouter sans y être préparé (1).
«... Après cette résolution, je me sentis comme élever l'esprit et le courage ; je me trouvai tout autre ; je découvris en moi ce que je n'y connoissois pas, et je me reprochai avec joie de l'avoir toujours ignoré. Cette première timidité que le jugement donne toujours, et qui me faisoit peine, surtout quand il falloit parler un peu longtemps et en public , se dissipa en moins de rien. Il me sembla seulement alors que j'élois roi et népour l'être. J'éprouvai enfin une douceur difficile à exprimer.
« La fonction des rois consiste principalement à laisser agir le bon sens... Ce qui nous occupe est quelquefois moins difficile que ce qui nous amuse seulement. L'utilité suit toujours un roi; quelque éclairés et quelque habiles que soient ses ministres, il ne porte point lui-même la main à l'ouvrage sans qu'il y paroisse. Le succès, qui plaît en toutes les choses du monde, charme en celle-ci comme en la plus grande de toutes; et nulle satisfaction n'est égale à. celle de remarquer chaque jour quelque progrès à des entreprises glorieuses et hautes , et à la félicité des peuples dont on a soi-même formé le plan et le dessein. »
Louis XIV ajoute encore, en s'étendant avec com-
(i) Mémoires de Louis XI V% t. 1er.
plaisance sur la définition de ce qu'il appelle la fonction des rois. « C'est , dit-il, avoir les yeux ouverts sur toute la terre; apprendre incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les nations, le secret de toutes les cours , l'humeur et le foible de tous les princes et de tous les ministres étrangers ; être informé d'un nombre infini de choses que l'on croit ignorées de nous ; voir autour de nous-mêmes ce que l'on nous cache avec le plus de soin ; découvrir les vues éloignées de nos propres courtisans, leurs intérêls les plus obscurs qui viennent à nous par des intérêt* contraires , et je ne sais enfin quel autre plaisir nous ne quitterions pas pour celui-là , si la seule curiosité nous le donnoit (i). »
Louis XIV, en inaugurant son gouvernement personnel , n'avait sous la main d'autres instruments que ceux que lui avait légués Mazarin. Michel Letellier, chancelier de France, était l'homme des traditions administratives; il avait eu part aux affaires sous Richelieu, et Mazarin s'était appuyé sur lui dans la bonne et la mauvaise fortune. C'était un homme ferme et tenace, mais doué de peu d'étendue d'esprit; promettant beaucoup et tenant peu, uniquement attaché à ses intérêts , qu'il ne perdait jamais de vue. Médiocre sous le rapport de la capacité et de l'intelligence, il était néanmoins capable de pousser à terme un grand projet quand il avait réussi à le comprendre et à s'y associer ; maître de ses passions, ami inutile, ennemi dangereux, il attaquait ses adversaires dans
(i) Mémoires de Louis Y// , t. Ier.