‹ Histoire de FranceChapitre 38 sur 192 · M672] LOUIS XIV ET COLBERT · texte numérisé non relu

M672] LOUIS XIV ET COLBERT

Ces grandes et utiles réformes ne s'accomplirent pas, il est vrai, sans répression violente, sans mesures arbitraires ; mais le mal réclamait l'intervention de la force plus encore peut-être que le respect des formes

sant que la voie des emprunts , quinze ans après , le mal était déjà tellement considérable que des moyens énergiques pouvaient seuls y mettre ordre. Ainsi, dans la province de Bourgogne, la ville de Beaune, dont les revenus patrimoniaux et les octrois n'atteignaient pas 17,000 livres, devait 56o,ooo livres; dans la même province, Arnay-le-Duc , petite ville de quelques mille âmes, ne devait pas moins de 317,000 livres. Le mal eût été moindre encore si ces sommes eussent été employées en dépenses utiles ; mais il s'en fallait de beaucoup , et les comptes annuels d'Arnay-le-Duc établissent, par exemple , qu'à cette époque la meilleure partie des deniers de la ville était employée en frais de voyage alloués aux magistrats qui se rendaient à Dijon sous prétexte de réclamer des exemptions de logements militaires ou pour suivre des procès qu'ils traînaient exprès en longueur. Et ce n'était pas là un abus local , car, quelques années après, Louis XIV rendit, pour le réformer, un édit trèssignificatif et qui mérite d être rapporté.

■ Le roy ayant esté informé que les dettes des villes et communautés procèdent en partie des frais de voyage et desputation des maires, eschevins , consuls et autres qui ont l'administration des affaires publiques , lesquels, ayant des procès en leurs mains ou autres affaires particulières en la ville de Paris, ou à la suitte de la cour ou ailleurs, font naistre ou supposent des affaires auxdites villes et communautés, et, soubsce prétexte, se font nommer députez pour les solliciter et poursuivre, et ensuite payer des frais de leurs voyages et des longs séjours qu'ils font pour leurs propres affaires; à quoy estant nécessaire de pourvoir, Sa Majesté, en son conseil, a ordonné et ordonne qu'il ne sera faict à l'advenir aucune députation par les villes et les communautés que préalablement les maires , eschevins ou consuls , n'en aient faict connoistre les raisons et le besoin aux commissaires despartis par Sa Majesté dans les provinces , et pris sur ce leur advis ; et , en cas qu'ils estiment lesdites desputations nécessaires , lesdites villes et communautés pourront desputer ceux qu'elles jugeront propres à cet effect, autres, toutefois, que 1rs maires , eschevins ou consuls en charge , auxquels Sa Majesté de/fend très-expressément d'accepter lesdites députations, si ce n'est en déclarant T. XIV. 8

et l'observation scrupuleuse des droits individuels. L'intérêt public fut seul écouté, et, à un point de vue assez élevé, ce fut peut-être là encore bonne justice.

Colbert, homme rude pour ses inférieurs, dur pour ses égaux, fléchissait sous l'ascendant de Louis XIV bien plus encore qu'il n'avait fléchi sous l'autorité de Mazarin; mais, peu fait pour le métier de courtisan, il était parfois du nombre de ces hommes qui ont plus de respect pour leur conscience que pour les volontés des maîtres de la terre. Louis XIV nous apprend luimême combien il faisait cas des hommes de cette trempe. « Tant que nous sommes dans la puissance,

sur le registre du greffe qu'ils ne prétendent aucune chose pour leur voyage et séjour; sinon seront condamnés à restituer le quadruple. »

On peut voir par là quelle espèce de garantie trouvaient les communes dans leurs anciennes franchises municipales. Il fallait que les gaspillages eussent été bien fréquents , bien avérés , pour que la couronne mit ainsi en suspicion tout un ordre de magistrats . Cependant les dettes n'en existaient pas moins, et, pour les villes comme pour l'Etat, dans l'impossibilité de les payer sans embarrasser l'avenir pour très-longtemps, il fallait les liquider et les réduire. Colbert fit d'abord annuler par la Chambre de justice les baux par lesquels les octrois des villes avaient été affermés à vil prix sous l'administration précédente. Ensuite il fit rendre un «dit qui accordait au roi la moitié seulement du revenu des villes, sans y comprendre leurs deniers patrimoniaux , au lieu du revenu total que lui attribuait la déclaration de ifi47« Intéressées de nouveau à la perception de leurs revenus , les villes y apportèrent la plus grande surveillance, et en peu d'années la part seule du roi s'éleva au même chiffre qu'avant l'édit qui semblait devoir la diminuer de moitié. Comme toute réforme , cette mesure , on le pense bien , souleva de vives réclamations.

« Ceux dont elle arrêtait les pillages, a dit Forbonnais, ne manquèrent pas d'accuser le ministre d'enfreindre les privilèges des villes , toujours respectables , sans doute , lorsqu'ils sont utiles au peuple , mais dont le prince, qui est le père du peuple, ne doit jamais souffrir que les intérêts particuliers puissent se prévaloir. » ( M . Pierre Clément , Surintendants, Ministres, Contrôleurs généraux, etc. )

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dit-il, nous ne manquons jamais de gens qui s'étudient à suivre nos pensées et a paroître en tout de notre avis; mais nous devons craindre de manquer, au besoin, de gens qui sachent nous contredire. Notre inclination paroit quelquefois si à découvert que les plus hardis craignent de la choquer, et cependant il est bon qu'il v en ait qui puissent prendre cette liberté. Les fausses complaisances que Ton a pour nous en ces occasions nous peuvent nuire beaucoup plus que les contradictions les plus opiniâtres. Si nous nous trompons en notre avis, celui qui l'adopte par courtisanerie achève de nous précipiter dans l'erreur, au lieu que, lors même que nous avons raison, celui qui nous contredis ne laisse pas de nous être utile, quand ce ne seroit qu'à nous faire chercher des remèdes aux inconvéniensqu'ila proposés, et à nous laisser, en agissant, la satisfaction d'avoir auparavant examiné toutes les raisons de part et d'autre (i). »

C'est parce que Louis XIV reconnaissait dans Colbert une de ces âmes que la Providence tient en réserve pour le progrès d'un siècle, c'est parce qu'il l'appréciait à sa juste valeur que, malgré l'irritabilité de son orgueil royal , il savait pardonner à ce ministre de rudes manières et un langage acerbe. Le roi ne voulait voir dans cette âpre énergie qu'une preuve de plus de l'austérité de Colbert, de la religieuse conviction qui Taniinait, de la passion dont il était transporté pour le bien public.

Nous avons vu, en esquissant le règne de Henri IV,

(i) OEuvres et Mémoires de Louis XIP 1. 1.

combien son fidèle ministre (i) fut dominé par des idées étroites dans la solution des grands problèmes

(i) Comme le souvenir de Sully se présente naturellement à l'esprit, nous pensons qu'on aimera à rencontrer ici le parallèle parfois trop partial , mais justement célèbre , qu'un philosophe du dernier siècle a trace en rapprochant les noms de ces deux hommes illustres. « Colbert et Sully , destinés tous deux à de grandes choses , dit Thomas (*) , furent élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances : Sully parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres de la Ligue ; Colbert eut à réparer les maux qu'avaient causés le règne orageux et faible de Louis XIII, les opérations brillantes, mais forcées, de Richelieu, les querelles de la Fronde , l'anarchie des finances sous Ma/arin. Tous deux trouvèrent le peuple accable d'impôts et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus; tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient le génie du gouvernement , capables de vouloir le bien , assez courageux pour l'entreprendre , assez fermes pour le soutenir, désireux de faire de grandes choses , l'un pour la France , l'autre pour lui-même. Tous deux commencèrent par liquider les dettes de l'État , et les mômes besoins firent naître les mêmes opérations ; tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique. Ils surent également combiner la nature des divers impôts ; mais Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Colbert perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions. Tous deux diminuèrent les frais énormes de la perception , bannirent le trafic honteux des emplois qui enrichissait et avilissait la cour, ôtèrent aux courtisans tout intérêt dans les Fermes ; tous deux firent cesser la confusion qui régnait dans les recettes et les gains immenses que faisaient les receveurs; mais dans toutes ces parties Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully et de faire revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de Louis XIV assura des fonds pour chaque dépense ; à son exemple il réduisit l'intérêt de l'argent . Tous deux travaillèrent à faciliter les communications ; mais Colbert fit exécuter le canal de Languedoc, dont Sully n'avait eu que le projet. lis connurent tous deux l'art de faire tomber sur les riches et sur les habitauts des villes les remises accordées aux campagnes ; mais on leur reproche à tous deux d'avoir gêné l'industrie par des taxes. Le crédit, cette partie importante des richesses publiques , qui fait circuler celles qu'on n'a pas , parait n'avoir pas été assez connu par Sully, pas assez ménagé

(») Éloge de Sully.

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