‹ Histoire de FranceChapitre 39 sur 192 · SULLY ET COLBERT · texte numérisé non relu

SULLY ET COLBERT

qui se rattachaient au développement de l'industrie nationale; quelques apologistes lui en ont fait un sujet d'éloges, mais la postérité n'a point ratifié ce jugement.

par Colbert (*). Les gains excessifs des traitants furent réprimés par tous les deux ; mais Sully connut mieux de quelle importance il est pour un Etat de rapprocher les gains des finances de ceux qu'on peut faire dans les entreprises de commerce ou d'agriculture. Les monnaies attirèrent leur attention ; mais Sully n'aperçut que les maux ou ne trouva que des remèdes dangereux ; Colbert porta dans cette partie une supériorité de lumières qu'il dut à son siècle autant qu'à lui-même. On leur doit à tous deux l'éloge d'avoir vu que la réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale ; mais l'avantage des temps fit que Colbert exécuta ce que Sully ne put que désirer : l'un , dans un temps d'orage et sous un roi soldat, annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les sciences; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque dans les plaisirs de l'esprit , donna au monde l'exemple , trop oublié peut-être , d'honorer, d'enrichir et de développer tous les talents. Sulty entrevit le premier l'utilité d'une marine : c'était beaucoup en sortant de la barbarie ; nous nous souvenons que Colbert eut la gloire d'en créer une. Le commerce fut protégé par les deux ministres ; mais l'un voulait le tirer presque tout entier des produits des terres (**) , l'autre des manufactures. Sully préférait, avec raison, celui qui, étant attaché au sol , ne peut être ni partagé ni envahi , et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire ; Colbert ne s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de caprice ou de goût, et qu'il peut passer avec les artistes dans tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la connaissance des véritables sources du commerce ; mais Colbert l'emporta sur lui du côté des soins , de l'activité et des calculs politiques ; dans cette partie il P emporta par son attention à diminuer les droits intérieurs du royaume , que Sully augmenta quelquefois par son habileté à combiner les droits d'entrée et de sortie , opération qui est peutêtre un des plus savants ouvrages d'un législateur

■ Sully, peut-être, saisit mieux la masse entière du gouvernement ; Col-

(*) Cetle expression est bien mal appliquée ici; car, ne pas ménager une chose, c'est en faire .abus, c'est en faire un usage exagéré. Colbert, qui ne voulut point recourir au crédit, le ménagea donc plus que qui que ce soit ; il eut même le tort de le repousser systématiquement.

I**) « Pâturage et labourage, disait Sully, sont les deux mamelles de l'Etat. »

Sully dut peut-être plus à Henri IV que ce roi ne lui fut redevable, et ce fut le contraire entre Louis XIV et Colbert. Henri IV imposa presque toujours ses idées à Sully ; Louis XIV s'appropria celles de Colbert, et cette différence essentielle nous semble tout à l'avantage du dernier de ces deux hommes célèbres. Quant à la probité de Colbert, elle fut réelle, maisce ministre exploita évidemment la faveur de Louis XIV dans son intérêt personnel. On ne saurait en outre oublier les manœuvres qu'il employa pour hâter la chute de Fouquet, et l'histoire dira qu'à sa mort il laissa une fortune évaluée à dix millions. Voilà ce que pouvait faire alors un ministre des finances sans cesser d'être honnête homme; depuis lors, ceux qui se sont enrichis dans l'accomplissement de leurs labeurs n'ont point vu les sources de leur fortune soumises à un * contrôle judiciaire, mais on s'est dispensé de porter jusqu'au ciel leur austérité.

Colbert cherchait naturellement dans le commerce et l'industrie les éléments de la prospérité matérielle

bcrt en développe mieux les détails ; l'un avait plus de cette politique qui calcule, l'autre de cette poli tique des anciens législateurs qui voyaient tout dans un grand principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée , où il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues ; le plan de Sully était simple et uniforme comme la nature. Cx>lbert attendait plus des hommes, Sully attendait plus des choses; l'un créa des ressources inconnues à la France , l'autre employa mieux les ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir plus d'éclat , et celle de Sully dut acquérir plus de solidité. .

Dans le jugement qu'on vient de lire il y a parfois plus de recherche que de vérité ; mais il ne faut pas demander à un rhéteur une exactitude trop rigoureuse ; Sully ne nous semble pas d'ailleurs avoir eu sur Coll>ert cette espèce de supériorité dont on le loue.

1661-1672) C0LBERT PROTÈGE ^INDUSTRIE. 119

de la France; sans être insoucieux ni ingrat pour les intérêts agricoles , comme on le lui reproche trop volontiers, il mit ses soins à fonder des manufactures, à rendre l'Europe tributaire de nos fabriques. 11 avait sous les yeux le spectacle de la Hollande et de l'Angleterre. Ces deux nations avaient prospéré en dépit des guerres civiles, et, plus que toute autre, elles étaient en mesure de faire face aux dépenses de la guerre étrangère. D'où leur venait cette fortune, sinon du commerce et de l'industrie? Cette idée frappa Louis XIV, et le roi, habilement conseillé par son ministre, n'épargna aucun effort pour doter la France des établissements et des institutions qui manquaient à la richesse nationale.

En théorie Colbert admettait : i° qu'il ne fallait point importer les marchandises que la France pouvait fournir, mais se passer autant que possible des autres ou se les procurer uniquement par des échanges, afin qu'il ne sortît pas d'argent du royaume; a° qu'il fallait expédier le superflu au dehors, en faisant rechercher les produits français aux étrangers pour recouvrer les capitaux; 3° qu'il fallait, dans ce but, multiplier le nombre des manufactures et les fairç prospérer, non pas au moyen de privilèges, mais par la diminution des droits d'entrée sur les matières premières, par l'établissement de communications sûres et faciles, par l'avance des fonds de l'Etat, même à perte, par le perfectionnement de la fabrication, enfin par une activité nouvelle imprimée aux affaires du négoce.

Or, entre autres obstacles qui contrariaient ce

système, il importait de tenir compte de l'organisation même du royaume. La France d'alors était un rassemblement de pays sans unité, où, indépendamment de vingt-sept généralités gouvernées par des intendants, se trouvaient des provinces (la Bretagne, le Languedoc, l'Auvergne, le Roussillon , le Perche, l'Alsace, l'Artois), des duchés (la Lorraine, le Barrois, la Bourgogne) et des pays distincts (le Bugey, Gex, la Bresse), avec un système d'impôts différent et des exemptions particulières. L'Artois ne payait ni tailles, ni gabelles, ni droits; aussi fallait-il le tenir comme en état de siège pour que les pays du voisinage ne profitassent pas de ses franchises. Une pièce d'étoffe fabriquée à Valenciennes devait, pour être transportée à Bayonne, payer l'entrée en Picardie, la sortie en Poitou, la contablie à Bordeaux, la traite d'Arras à son entrée dans les Landes, la coutume à Bayonne (i). Depuis longtemps les meilleurs esprits s'étaient préoccupés des inconvénients de ce système. En 1614, les états généraux, assemblés à Paris^ durant la minorité de Louis XIII, avaient remontré au roi que, bien que les droits de douane ou traite foraine dussent être levés, comme leur titre même l'indiquait, sur les seules marchandises transportées hors du royaume, néanmoins ces droits étaient perçus de province en province, comme si les marchandises passaient en pays étranger, au grand préjudice de ses sujets, entre lesquels cela conservoit des marques de division qu'il es toit nécessaire d'os ter, puisquet outes les provinces de

(i) Boulainvilliers , État de la France; Paris , 1748.

I68M672J RÉFORMES DES DOUANES. i21

son royaume estoieni conjointement et inséparablement unies à la couronne pour ne faire (pi un mesme corps sous la domination d! un mesme roy(i). Pour faire droit à ces justes doléances il aurait fallu mettre de côté certaines préoccupations fiscales , et préférer le grand intérêt du pays aux intérêts mesquins des seigneurs et des princes dont les douanes locales alimentaient les coffres; surtout il aurait été indispensable de ne pas tenir compte des exigences locales, et de ce besoin étroit et malentendu de protection industrielle qui ne pouvait être satisfait que par des tarifs institués sur toutes les frontières provinciales. Les réclamations intelligentes du commerce ne pouvaient rien contre cette déplorable situation (i). Convaincu du

(1) Cahier du tiers-état, en 1614.

(2) On lisait dans une requête adressée en 1659 au cardinal Mazarin :

« La douane de Valence , tant de fois reconnue pour être la ruine du commerce de nos provinces , s'est accrue de telle manière qu'il y a telle marchandise qui la paye jusqu'à trois fois. Une balle de soye venant d'Italie la paye au pont de Beauvoisin ; la même balle allant de Lyon à Nantua pour être ouvrée paye une seconde fois au bureau de Montluel, et pour la troisième fois en revenant à Lyon pour être manufacturée. Aussi, de vingt mille halles de soye qui venoient à notre douane, année commune, il n'en arrive plus trois mille.... Avant 1620 une balle de soye du Levant ne payoit que seize livres... aujourd'hui elle paye en tout cent douze livres... avant que de pouvoir être employée en ouvrages. Les soyes grèges d'Italie ne payoient que dur-huit livres et les ouvrées que vingt-six; les unes payent actuellement cent vingt-six et

les autres cent quarante-trois livres (Recherches sur les Finances,

par Forbonnais, année 1661.) Le même auteur cite deux curieux exemples de la fiscalité de la douane de Valence. Les Provençaux envoyaient les moutons en Dauphiné pendant Tété. Au retour les commis de la douane exigeaient un droit à raison de deux livres de laine par

tort immense que causaient au pays la multitude et la diversité des droits de douane, Colbert aurait voulu abattre toutes les barrières qui séparaient et isolaient les provinces et faire reculer aux frontières mêmes du rovaume la ligne des douanes ; il ne put y réussir qu'à moitié, tant les intérêts particuliers se montrèrent tenaces contre l'intérêt général, mais enfin il diminua le mal, et ce fut beaucoup. Grâce à lui, les droits d'entrée et de sortie furent remaniés et les plus onéreux furent abolis. On limita les droits de péage qui entravaient la circulation des marchandises, et le libre transit fut accordé à celles qui étaient expédiées du dehors. L'ensemble de ces réformes fut consigné dans

mouton tondu en Dauphiné, sans déduction pour les moutons qui étaient morts ou que les loups avaient dévorés. Pour échapper à ces absurdes prétentions les Provençaux prirent le parti de tondre leurs moutons au moment du départ pour le Dauphiné, c'est-à-dire avant que la laine eût atteint sa maturité.

L'autre fait est plus étrange. Les commis de la douane voulaient l'aire payer au clergé de Vienne la dîme des vignes situées sur le territoire de Sainte-Colombe. Pour se soustraire à ce droit, dit Forbonnais, les ecclésiastiques allèrent processionnellemen avec croix et bannière chercher leur vendange , qui depuis a toujours passé librement.

La douane de Valence, dit M. P. Clément, prélevait un droit de 3 à 5 pour ioo sur toutes les marchandises du Levant, d'Espagne, de Provence et de Languedoc, transportées à Lyon par terre ou par eau, ainsi t que sur toutes les denrées du Dauphiné, Lyonuais, Beaujolais, de la Bresse , de la .Bourgogne et autres provinces , transportées en Languedoc, en Provence, en Piémont, par terre ou par eau, avec obligation de passer là, et non ailleurs, pour y acquitter ledroit. En 16^0, le commerce , rebuté par toutes ces entraves , ayant changé de cours , les fermiers demandèrent un dégrèvement. Qu'arriva-t-il? On tripla une partie des droits. En même temps, pour empêcher les marchandises de leur échapper, les fermiers établirent un vaste réseau de bureaux qui couvrit onze provinces.

Page 1