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MANUFACTURES CRÉÉES

« Or, si le commerce, comme il n'en faut point douter, apporte de si grands avantages, ce doit être un aiguillon à Votre Majesté pour le faire fleurir (i). »

Un peu plus loin il disait encore : « Beaucoup de gens m'ont blâmé et me blâment encore tous les jours de ce que j'ai porté Votre Majesté à établir des manufactures, et l'envie qu'ils auroientd'attirer les autres dans leur sentiment fait qu'ils lès méprisent tout haut, comme s'il ne s'y faisoit rien qui approche des étrangers. Mais il est aisé de leur faire voir combien ils s'abusent. Je conviens que dans les commencements il a été difficile de perfectionner les choses comme on l'auroit souhaité ; mais il faut qu'ils tombent d'accord à leur tour que, dans la suite, on a excellé par-dessus les autres. Je n'en veux pour preuve que les glaces qui se font à Paris ; il ne nous en est jamais venu de Venise de la grandeur de celles que l'on voit au faubourg Saint-Antoine. L'ambassadeur de cette république en est si surpris qu'il n'y a jamais voulu ajouter foi qu'il ne les eût vues, et, quoiqu'il l'ait mandé en son pays, il s'y trouve encore des incrédules qui soutiennent que cela est absolument impossible. Il est vrai que notre verre n'a pas encore le vif et le brillant de celui qui vient delà; mais, outre qu'il est aisé de le raffiner, la différence qui s'y remarque ne mérite pas que nous transportions deux ou trois millions qu'il falloit tous les ans, tant pour les miroirs que pour les glaces des carrosses.

« Je voudrois aussi qu'on me dît ce qu'on trouve à

(l) Testament de metsire Jean-Baptiste Colbert.

iâH MONARCHIE FRANÇAISE. — LOUtS XIV.

reprendre aux tapisseries de Beau v ais et à celles des Gobelins, et si Votre Majesté doit laisser passer en Flandre je ne sais combien d'argent pour avoir celles qui se font en ce pays-là. Si cet abus n'avoit pas régné jusqu'ici, il y a longtemps qu'elle seroit maîtresse de ces belles provinces, puisqu'il est constant que c'est avec l'argent de France qu'elles ont soutenu la guerre. Elles ont tiré plusieurs millions de cette manufacture qu'elles ont établie en trois endroits différents ; et, si Votre Majesté leur ôte encore le secours qu'elles tirent des chevaux et des dentelles, elles tomberont bientôt dans une extrême pauvreté. C'est donc à elle à y mettre un impôt si fort qu'il n'y ait pas presse à en faire venir. On se passera bien des tapisseries, des dentelles et des chevaux de Flandre, et son royaume est assez grand et rempli de gens assez ingénieux pour fournir à toutes choses. Mais il faut que Votre Majesté s'abstienne toute la première d'en avoir, car elle est le modèle sur lequel ses peuples se règlent ; de sorte que, pourvu qu'ils l'imitent, ils n'examinent pas s'ils font bien ou mal.

« Il en est de même de nos draps et de nos autres manufactures. Il faut établir avec grand soin, surtout ce qui empêche que notre argent sorte du royaume. Si l'on s'y plaint d'abord que l'on réussit mal, on ne doit pas pour cela se rebuter : un apprenti ne devient pas maître tout d'un coup; mais en forgeant il devient forgeron. On sait que les commencements sont difficiles, et qu'il n'y a que le temps qui perfectionne toutes choses. L'eau même est moins pure dans sa source que dans son cours; d'où il faut se donner pa-

im-\m) SYSTÈME DE COLBERT. ^27

tience, puisque c'est J'unique moyen de venir à bout de tout.

« Je sais bien que, pour combattre mon opinion, Ton objecte que, si nous nous mettons sur le pied de nous passer des étrangers, ils feront de même à notre égard ; qu'ainsi il est plus expédient de laisser les choses sur le pied où elles étoient et où elles ont toujours été. Mais pour parler de la sorte il faut être peu instruit que nous n'avons besoin de personne et que nos voisins ont besoin de nous. Ce royaume a tout généralement en lui-même, si Ton en excepte très-peu de choses. Il n'en est pas de même des États qui lui confinent; ils n'ont ni vin, ni blé, ni sel, ni chanvre, ni eau-de-vie, etil faut de toute nécessité qu'ils aient recours à nous pour s'en procurer. Ce seroit donc profiter fort mal du bien que Dieu nous a fait si nous le donnions pour des choses dont nous pouvons nous passer facilement. S'il faut que les étrangers aient de notre argent, ce ne doit être que pour ce qui ne vient pas dans le royaume, comme sont les épiceries, qu'il faut aller chercher bien loin ou les prendre des Hollandois. Pour tout le reste il faut se passer d'eux, et que le luxe ne nous tente pas assez pour faire une faute si préjudiciable à l'État. »

Les idées de Colbert étaient grandes par le principe et le but; cet homme, dont le génie contribua si puissamment à la gloire du pays et à la fortune du maître, voulait énergiquemeut doter la France des institutions industrielles et des établissements manufacturiers à l'aide desquels le royaume pourrait lutter contre les autres nations, telles que l'Angleterre et la

Hollande. Dans l'application Colbert se trompa souvent, et ce fut tantôt la faute de son propre siècle , tantôt Terreur d'un caractère ferme, absolu, qui procède armé d'une logique inflexible et n'admet pas assez l'intervention des idées contraires, la ténacité des obstacles.

Le système de Colbert, dans les choses qui se rattachaient au progrès et à la prospérité de l'industrie nationale , comprenait trois éléments principaux : i° l'organisation des artisans de tous métiers en corporations; 2° l'intervention de l'autorité royale ou de l'administration publique en tout ce qui concernait la fabrication et la vente des produits manufacturés ; 3° des tarifs protecteurs destinés à mettre l'industrie française à l'abri de la concurrence étrangère.

Ces idées, combinées ensemble et fortifiées l'une par l'autre , ont reçu des économistes modernes la dénomination un peu dédaigneuse de colbertisme (i).

(i) L'école des économistes modernes, celle qui a pris pour principe « laissez faire , laissez passer, » reproche à la mémoire de Colbert l'élévation des tarifs que ce ministre célèbre crut devoir établir pour garantir l'industrie française de la concurrence étrangère ; ce n'est point ici le lieu de discuter la valeur de cette accusation et de la doctrine au nom de laquelle on la formule. L'expérience n*a guère consacré dans ses applications absolues une théorie qui a sans doute le mérite d'être large et favorable à la consommation , mais qui , assez belle au point de vue cosmopolite, pourrait avoir, pour les nations qui l'adopteraient prématurément , l'inconvénient de les rendre dupes de leur propre confiance. Généralement ce sont les peuples qui redoutent le moins la concurrence industrielle qui proclament cette maxime, et toutefois bien peu se hasardent à la prendre pour base de leurs règlements. L'Angleterre , malgré l'incontestable supériorité de sa fabrication , hérisse ses côtes de tarifs soupçonneux. N'est-ce point assez montrer que le problème en est demeuré à l'état d'étude, et peut-on avec justice blâmer Colbert d'un

l6W.|«7ai ORGANISATION DU TRAVAIL. 429

Le système de l'organisât ion industrielle par corporations remontait fort avant dans notre histoire. Dès le dixième siècle il s'était manifesté avec une certaine force, et, aux époques où tous les éléments de prospérité matérielle tendaient à se dissoudre, il avait porté des fruits utiles en permettant aux travailleurs pauvres de s'unir en faisceau pour résister à l'oppression féodale. A. la longue les abus de cette idée s'étaient produits, et les rois, par des édits successifs, avaient essayé de remédier, sous plusieurs rapports, aux exagérations du réseau de maîtrises, de corporations et de jurandes, étendu peu à peu sur les industries du pays. Toutefois, comme un malade tourmenté de la fièvre se retourne sans cesse sur un côté, puis sur un autre, sans rencontrer de soulagement durable , l'ancienne monarchie , tantôt en affaiblissant la corporation, tantôt en lui rendant sa puissance , n'avait jamais su rassurer ni contenter tous les intérêts, et vainement avait-elle cherché à résoudre le problème, sans doute insoluble, de l'organisation parfaite du travail.

Ainsi qu'onil'a vu plus haut, à la suite de l'assemblée des notables tenue à Rouen en 1597, Henri IV avait rétabli les règlements sur les maîtrises ; mais les plaintes, les réclamations des classes ouvrières avaient ensuite déterminé h gouvernement à entrer dans le régime des

système qui maintint la richesse et la prospérité du royaume? De quelque façon d'ailleurs qu'on résolve la question pour le présent et pour l'avenir, c'est en tenant compte des faits de l'époque qu'il faut apprécier la pensée de Colbert, et, sur ce terrain , nous croyons que le régime protecteur ne peut être battu en brèche.

13Ô MONARCHIE PlAMÇAlSfe. — tOtllS XlV. (1681 -lAK

exceptions. Dans le sein même des états généraux de 1614 d'énergiques protestations s étaient élevées contre les lois et les ordonnances qui régissaient l'industrie et parquaient l'ouvrier dans sa sphère étroite et humble ; les états avaient demandé a que toutes les maîtrises créées depuis 1 576, époque de la réunion des états de Blois, fussent éteintes, qu'il n'en pût être rétabli d'autres, et que l'exercice desdits métiers fût laissé libre à tous pauvres sujets du roi, sous visite de leurs ouvrages par experts etprud hommes à ce commis par les juges de la police ; que tous les édils concernant les arts et les métiers fussent révoqués, sans qu'à l'avenir il pût être octroyé aucunes lettres de maîtrises ni fait aucun édit pour lever deniers à raison des arts et métiers, etc. » Ces vœux étaient sans doute restés en oubli, mais ils n'en indiquaient pas moins une révolte sourde des faits contre les règlements, mais ils attestaient que la législation surannée dont on s'était bien trouvé au treizième siècle avait fait son temps et devait cesser de peser sur le travail. Les années, en effet, au lieu d'atténuer les lâcheuses conséquences du principe, n'avaient pu que les aggraver. Par une étrange anomalie, qui révélait à elle seule les symptômes avant-coureurs d'une révolution sociale, tandis que la féodalité nobiliaire s'éteignait et s'effaçait, la féodalité industrielle, k féodalité bourgeoise pesait de jour en jour davantage sur toute la population française, et le roi lui-même se trouvait forcé de la subir. Colbert ne fit disparaître du régime des corporations, des jurandes et des maîtrises, que ce qui pouvait faire ombrage au maître , en consti-

jm.m) )l'RÀNt)ES, COKPOttATIOftS, MAITRISEE. 43*

tuant des éléments d'association et de résistance. Durant sort ministère, ou, J>our mieux dire, de 1666 à i683, il fit publier sur cette matière quarante-quatre règlements dont 1 effet, loin d'affranchir l'industrie, fut de rendre plus lourd et plus gênant le joug des anciennes ordonnances. Comme il avait institué , pour s'éclairer sur les questions de cette nature, un conseil de commerce représentant naturel de tous les monopôles et de tous les privilèges dont les classes laborieuses portaient le fardeau, il n'eut garde de voir par d'autres yeux et de chercher ailleurs la solution des problèmes difficiles que lui avaient légués ses devanciers. Pour mieux assurer l'intérêt des maîtres, pour rendre moins accessible l'émancipation industrielle du compagnon, on multiplia les confiscations et les amendes; pour réprimer des abus et des fraudes presque inévitables en matière de fabrication et de vente, différentes ordonnances réglèrent les longueurs, largeurs, qualités des draps, serges et étoffes de laine, de soie ou de fil, et, à force de protéger l'industrie , elles Temmaillottèrentsi bien que celle-ci eut besoin de toute sa vitalité pour ne pas étouffer. Des instructions en trois cent dix-sept articles furent données aux teinturiers. On se lasserait à décrire ces règlements minutieux, ces codes qui étendaient sur tous les travailleurs une tutelle jalouse et tyrannique, et qui, à force de vouloir protéger la production nationale et écarter la concurrence étrangère, supprimaient l'émulation, appauvrissaient les marchés et créaient de grands embarras pour l'avenir. Colbert, dans les questions de cette nature, ne sut point être supérieur à

son propre siècle. « Il crut, dit l'abbé de Choisy, que le royaume de France se pourroit suffire à lui-même , oubliant sans doute que le Créateur de toutes choses n'a placé les différents biens dans les différentes parties de l'univers qu'afin de lier une société commune et d'obliger les hommes par leurs intérêts à se communiquer réciproquement les trésors qui se trouveroient dans chaque pays. Il parla à des marchands, et leur demanda en ministre les secrets de leurs métiers, qu'ils lui dissimulèrent en vieux négociants. Toujours magnifique en idées et presque toujours malheureux dans l'exécution, il croyoit pouvoir se passer des soies du Levant, des laines d'Espagne, des draps de Hollande, des tapisseries de Flandre, des chevaux d'Angleterre et de Barbarie. // établit toutes sortes de manufactures qui coûtoient plus quelles ne valoient ; il fit une compagnie des Indes orientales sans avoir les fonds nécessaires, et, ne sachant pas que les François, impatients de leur naturel, et en cela bien différents des Hollandois, ne pouvoient jamais avoir la constance de mettre de V argent trente ans durant dans une affaire sans en retirer aucun profit et sans se rebuter.., (i). »

Si grande que fût la puissance de Louis XIV, si absolu que fût le génie deColbert, les difficultés s'accrurent, et cette nation qui ne réclamait point en faveur de la liberté politique s'émut pour résister à des règlements relatifs à la largeur et à la longueur des étoffes. Les maîtres et les ouvriers refusaient de s'y

(i) Mémoires de Pabbé d< Choisy; livre II.

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