LÉGISLATION INDUSTRIELLE
soumettre , les maires et les échevins n'osaient user de rigueur pour les y contraindre, et Colbert, persuadé qu'avant tout il fallait se faire obéir, multipliait sur tous les points du royaume les avertissements et les menaces. L'opposition se montra si tenace que pour en triompher le ministre lit rendre un arrêt conçu en ces termes : « Ouy le rapport du sieur Colbert, conseiller ordinaire au conseil royal , contrôleur général des finances, Sa Majesté, estant en son conseil royal de commerce , a ordonné et ordonne que les étoffes manufacturées en France qui seront défectueuses et non conformes aux règlements seront exposées sur un poteau de la hauteur de neuf pieds, avec un écriteau contenant le nom et surnom du marchand ou de l'ouvrier trouvé en faute; lequel poteau, avec un carcan, sera pour cet effet incessamment posé, à la diligence des procureurs ou syndics des hôtels de ville et autres juridictions sur le fait des manufactures, et aux frais des gardes et jurez des communautés des marchands et ouvriers, devant la principale porte où les manufactures doivent estre visitées et marquées, pour y demeurer, les marchandises jugées défectueuses , pendant deux fois vingt-quatre heures; lesquelles passées, elles seront ostées par celuy qui les y aura mises, pour estre ensuite coupées, déchirées, bruslées ou confisquées, suivant qu'il aura esté ordonné. En cas de récidive, le marchand ou l'ouvrier qui seront tombez pour la seconde fois en faute sujette à confiscation seront blasmez par les maistres et gardes ou jurez de la profession, en pleine assemblée du corps, outre l'exposition de leurs marchandises sur le poteau en la manière cy*
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dessus ordonnée; et, pour la troisième fois, mis et
ATTACHEZ AUDIT CARCAN, AVEC DES ÉCHANTILLONS DES MARCHANDISES SUR EUX CONFISQUÉES, PENDANT DEUX HEU*
res... Et sera ledit an est lu, publié et affiché partout où il appartiendra, etc.(i). » Le gouvernement de Louis XIV, réduit à s'appuyer sur de pareils arrêts, ne comprenait pas que le principe de Fautorité s'use dans toute lutte inégale entreprise par la force contre la vérité et le bon sens. N'en faisons un crime ni à ce roi, ni à son ministre; reconnaissons au contraire qu'ils se laissèrent entraîner par les idées de leur siècle, et qu'on ne saurait leur reprocher d'avoir méconnu les doctrines de Turgot , mises en honneur un siècle plus tard, et dont l'application absolue n'est point d'ailleurs aussi raisonnable, aussi utile qu'il plaît aux savants de l'affirmer. Du vivant de Colbert, les faits semblèrent venir en aide à ses théories, puisque, à part les résistances et les difficultés dont nous venons de parler, il est certain que l'industrie française s'éleva à un degré de prospérité jusqu'alors inconnu.
Au demeurant, Colbert eut cela de commun avec d'aulres hommes doués du génie organisateur qu'il fit des choses nouvelles par desmoyensqui ne l'étaient pas, et se servit comme instrument de tout ce qu'il avait sous la main. S'il n'essaya point de lutter contre les habitudes et les pratiques anciennes, il eut l'art d'en tirer des forces, vivifiant des institutions qui
(i) Édit de mars 1673, portant que ceux qui font profession du commerce , denrées ou arts , qui ne sont d'aucune communauté , seront établis en corps, communautés et jurandes, et qu'il leur sera accordé des statuts. Bec. des anc. Lois françaises , t. XIX, p. 91,