I68MG72] LE CANAL DU LANGUEDOC
pensée, et qui devait unir la Méditerranée à l'Océan. Pierre-Paul Riquet , seigneur de Bonrepos , d'une ancienne famille de Florence , s'associa à la volonté de Colbert et fit exécuter les immenses travaux nécessaires au succès de l'entreprise. « Monsieur, lui avait mandé le ministre , j'ai reçu vos deux lettres du dernier juillet et du 4 août, par lesquelles j'ai été trèsaise de voir l'espérance où vous êtes du succès du grand dessein de la jonction des mers. Comme vous êtes celui qui l'a fait renaître dans notre temps, et que vous y avez donné les premières dispositions, vous ne devez pas douter qu'outre la gloire que vous en acquerrez le roi ne vousen sache beaucoup de gré, S. M. ayant résolu de le v faire exécuter par vos soins, de préférence à tous autres. » Au fond, l'entreprise présentait les plus graves difficultés , et la science n'avait point encore su résoudre des problèmes de ce genre. Quatorze lieues seulement séparent l'Aude de la Garonne, niais jusqu'alors on avait reculé devant l'impossibilité d'unir ces deux fleuves par un canal navigable. Le principal obstacle consistait à amener à un point de partage appelé les Pierres-de-Naurouse , élevé de plus de cent . toises au-dessus du niveau des deux mers , une quantité d'eau assez considérable pour alimenter la nouvelle voie. Riquet trouva le moyen de rassembler en tout ou en partie les eaux de plusieurs ruisseaux importants, auxquels on n'avait point osé songer jusqu'à lui, à cause de leur grand éloignement, et de les utiliser, en dépit des pentes et des escarpements de la montagne Noire, aux pieds de laquelle les Pierres-de-Naurouse étaient situées. Les états de Languedoc, qui devaient concou-
rir à la dépense, firent étudier les plans de Riquct, et les hommes spéciaux reconnurent qu'ils étaient praticables. Riquet, généreusement dévoué à son œuvre, y consacra sa fortune personnelle. Le gouvernement et les états de Languedoc , apprenant que la construction du canal réclamerait des avances s'élevant à plus de six millions , voulurent ajourner les travaux ; Riquet ne se laissa point rebuter par cette difficulté imprévue; il fit décider par le conseil que le canal du Midi ne serait point la propriété de l'État, mais que l'exploitation et la jouissance en seraient concédées aux particuliers qui prendraient sur eux d'avancer les fonds nécessaires , et , l'intérêt public ayant été mis sous la sauvegarde de l'intérêt personnel , le futur canal, ses chaussées et ses rigoles furent érigés en une espèce de fief dont Riquet se rendit acquéreur, à condition qu'il n'en pourrait être dépossédé qu'après remboursement des sommes consacrées à son achèvement. Ainsi, par la protection de Colbert, le génie et la persévérance de Riquet eurent gain de cause, et l'envie, longtemps déchaînée contre cet homme célèbre, fut vaincue et désarmée (i). « Je re-
(i) « Si vous voulez écouter les gens du pays, dit une relation contemporaine, vous n'en trouverez presque point qui ne vous soutiennent que l'entreprise du canal n'aura aucun succès ; car, outre les préjugés de l'ignorance , plusieurs en parlent par chagrin , peut-être parce que , pour faire le canal , on leur a pris quelque morceau de terre dont ils n'ont pas été dédommagés au double et au triple , selon qu'ils se l'étoient proposé. Il y a d'ailleurs des esprits bourrus qui vous diront la même chose , parce qu'ils sont accoutumés à désapprouver tout ce qui s'entreprend d'extraordinaire. Il s'en trouve même d'assez mal tournés pour en parler mal par l'envie et la jalousie qu'ils ont contre le mérite et le bonheur