LE CANAL DU LANGUEDOC
garde, disait Riquet, mon ouvrage comme le plus cher de mes enfants ; ce qui est si vrai que, ayant deux filles à établir, j'aime mieux les garder encore chez moi, et employer aux frais de mes travaux ce que je leur avois destiné pour dot. » Quand cet ingénieur héroïque mourut, en 1680, il n'eut pas la consolation de jouir de son œuvre; celle-ci ne fut terminée qu'en 1681, mais elle a immortalisé le nom de Riquet (1).
du sieur Biquet; et enfin, comme il y a peu de personnes dans cette province qui soient versées en ces sortes de matières et qui aient l'intelligence de ces travaux , plusieurs n'en parlent que comme ils en entendent parler aux autres , et , comme il y a toujours des mécontents , ces ouvrages ne manquent pas de contradicteurs. Après que l'on a vu que la rigole a porté les eaux de la montagne Noire au bassin de Naurouse , personne n'a plus douté de la possibilité de l'entreprise. Tout le venin s'est porté alors du côté des travaux , et on les a décriés de telle sorte que c'est merveille de trouver un homme qui ne soit pas prévenu de l'impression que cette entreprise ne réussira jamais. »
( Lettre à M. Barillon , intendant de Picardie , contenant la relation des travaux qui se font en languedoc pour la communication des deux mers, par M. de Froidour. Toulouse, 1672. ) Cette brochure, dont Y Histoire du canal de Languedoc donne quelques extraits , se trouve à la Bibliothèque impér., mss., portefeuille Fontanieu, nos 717-718.
(1) - En 1684, après la mort de Biquet et de Colbert, Lcuis XIV chargea Vauban de visiter le canal de Languedoc dans toute sa longueur, peur s'assurer s'il ne réclamait pas quelque amélioration. Arrivé à Naurouse, point de partage du canal, l'illustre ingénieur, qui avait fait prendre et construire tant de citadelles célèbres , examina dans le plus grand détail tous les travaux qui avaient été faits sur la montagne Noire, et demeura surtout émerveillé à la vue de l'immense réservoir de Saint- Féréol, qui n'a pas moins de 7,200 pieds en longueur, 3,ooo pieds en largeur et 120 pieds en profondeur. Mais les difficultés que Biquet avait dû surmonter pour pratiquer sur les flancs de la montagne Noire, malgré leur affreux enchaînement , les diverses rigoles qui alimentent le réservoir de Saint-Féréol , excitèrent surtout son étonnement. Vauban admira longtemps en silence ces magnifiques travaux ; puis , s'adressant aux personnes qui l'accompagnaient : • II manque pourtant quelque chose ici, leur
On a souvent accusé Colbert d'avoir sacrifié les intérêts de l'agriculture à ceux de l'industrie. Ce reproche ne nous a jamais paru mérité, et un grand nombre de mesures, dont ce grand homme prit l'initiative, justifient à cet égard son administration. Dans le Mémoire qu'il adressa à Louis XIV, et qu'il intitula son Testament, le ministre s'exprimait ainsi : « Le labourage étant la plus grande richesse de l'État , c'est à Votre Majesté à contribuer de tout son pouvoir nonseulement à l'entretenir, mais encore à le rendre plus abondant. Dans plusieurs endroits de votre royaume beaucoup de terres demeurent incultes par la misère des peuples, qui n'ont ni les bestiaux pour les engraisser, ni les autres moyens pour les faire valoir. Pour subvenir à une chose si nécessaire, il est a propos que Votre Majesté diminue les tailles, dont le faix les accable, et qu'elle leur prête de l'argent pour avoir des vaches et des moutons. Cinq ou six millions répandus dans vos provinces les rendront florissantes, et Votre Majesté sera la première à s'en ressentir, puisque d'abord qu'elles seront rengraissées elles seront plus en état de lui donner du secours (i). »
dit-il : c'est la statue de Riquet. - Mais,à cette époque , l'auteur du canal de Languedoc n'était pas mort depuis assez longtemps pour avoir droit à une statue , et il fallait que la génération qui avait douté de son génie, de sa persévérance et du succès de son œuvre, jusqu'au moment où le succès devint un fait , eût entièrement disparu avant que l'on songeât à lui décerner un honneur qu'il avait m bien mérité. » ( M. P. Clément. )
(i) Les guerres continuelles que la France avait eu à soutenir pendant le ministère de Colbert n'avaient pas permis à ce grand ministre de réaliser les projets bienfaisants qu'il léguait à Louis XIV dans son testament politique.
1661-1673) l'agriculture protégéë. 455
Pour Colbert, la nécessité de travailler à l'amélioration des racés chevalines , si chétives èd Francé, n'était pas moins évidente que celle de remédier à la rareté du bétail. « Cè n'est pàs éncore assez, ajoutaitil, que Votre Majesté donne de quoi avoir des bestiaux, si les chevaux manquent aux laboureurs. J'appelle leur manquer que d'en avoir dé si chétifs qu'à peine peuvent-ils égratigner la terre. Il faut enfoncer bien avant, du moins en beaucoup d'endroits, si l'on veut qu'elle produise. Il faut donc que Votre Majesté répahdé éncore del'argent pour un si pressant besoin ; elle y est d'autant plus obligée qu'elle y trouvera encore un autre avantage. Qu'elle donne des juments de bonne taille , et elles jetteront des poulains qui serviront à monter la cavalerie, de sorte qu'il ne sera plus besoin d'aller en Suisse et en Allemagne pour ce sujet. » Il disait encore :
« Mais il faut que ceux qui ont des étalons eti prennent plus de soin qu'ils n'ont fait jusqu'ici. C'est pourquoi mon sentiment seroit de les ôter à ceux qui les ont actuellement et de ne les donner qu'aux gentilshommes ; ils sauront mieux que personne comment les gouverner : c'est bien plus leur fait que de ceux qui les ont présentement entre leurs mains. Cependant la somme que Votre Majesté a trouvé bon qu'on employât à cette dépense ne suffit pas pour mettre les choses en état. Quatre-vingt-quatre étalons qu'il y a dans tout le royaume ne suffisent que pour deux ou trois provinces, et il y en a d'autres qui sont propres pour tenir des haras (i). »
(i) Testament de messirc Jean-Baptiste Colbert,
Durant le cours de son administration Colbert fit remettre en vigueur les sages ordonnances de Sully, qui défendaient de saisir les bestiaux pour le payement des tailles. Son édit date du mois d'avril 1667, et les effets en furent presque instantanés. En 1669, son frère, ambassadeur en Angleterre, lui ayant donné connaissance d'une proposition de quelques marchands anglais d'envoyer des salaisons d'Irlande dans nos colonies, Colbert lui répondit, à la date du 10 juin, que l'état du royaume et les diligences faites de toutes parts pour augmenter le nombre des bestiaux ne permettaient pas d'écouter ces propositions, et qu'on pourrait même leur en vendre s'ils le souhaitaient. Son attention extrême et constante à réduire l'impôt des tailles que cette population acquittait en grande partie; la réduction du nombre des offices et du taux de l'intérêt ; la défense de saisir les bestiaux pour le payement des charges publiques ; les soins donnés à l'accroissement, à l'amélioration du bétail ; la diminution du prix du sel ; le rétablissement des haras, tous ces faits prouvent que Colbert n'eut jamais la pensée de sacrifier l'agriculture à l'industrie, le travail de la terre à celui des manufactures. Colbert aimait véritablement, sincèrement le peuple, et il fit au privilège, cette ruine du peuple, toute l'opposition que comportaient la forme du gouvernement et le caractère du roi. Comment donc eût-il été indifférent au sort de ces cultivateurs, source première de toute richesse, et dont la condition a d'autant plus de droits à l'intérêt du gouvernement que leurs travaux sont plus rudes, leurs privations plus gran-
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des ( i ) ? Colbert favorisa l'agriculture en faisant réparer ou au besoin ouvrir les chemins et les routes, et on peut lui reprocher d'avoir, sous le point de vue de la largeur, dépassé les bornes de l'utile. Cela tenait à un système de grandeur dont aucun détail ne pouvait être affranchi. Colbert avait l'intention de supprimer les corvées, contribution en nature qui retombe sur le laboureur pauvre. Il établit au Louvre une pépinière pour les parcs et les jardins des maisons royales, et ce fut à ses encouragements que la France dut de voir s'étendre la culture du mûrier. Pour encourager la noblesse à se livrer aux travaux agricoles, Colbert obtint de Louis XIV que tout gentilhomme qui cultiverait ses terres jouirait d'une pension ; il fit également décider que toute famille d'hommes taillables qui compterait douze enfants obtiendrait une allocation annuelle de i ,000 livres.
Colbert, il est vrai, ne fut point toujours heureusement inspiré lorsqu'il eut à réglementer les matières qui se rattachaient à la production agricole; on lui a justement reproché les entraves qu'il mita l'exportation des grains et le peu de fixité de la législation qu'il adopta pour déterminer le plus ou moins de liberté du commerce intérieur et extérieur des céréales. Cependant Une faut rien exagérer, et il importe de tenir compte des <* circonstances atténuantes. » Nous admettons, en thèse générale, que, trop exclusivement préoccupé du soin d'assurer les subsistances du royaume, il ait laissé volontiers en oubli l'intérêt
(1) M. P, Clément, surintendants et contrôleurs généraux, etc.
du producteur et celui du marchand de grains ; mais les économistes ont bien vite condamné d'une manière absolue spp administration , et peut-êj re seraitil juste de se demander si un homme doué d'un tel génie s'est trompé d'une manière complète, si tous les modernes ont raison contre lui lorsqu'après tout il se trouva moins en présence des théories que de$ choses, lorsqu'il eut à discuter des faits et non des idées. Ceux qui, avec orgueil, imposent silence à toute espèce de contradicteurs, en répétant cette formule : « Laissez faire, laissez passer, » ne peuvent-ils pas parfois encourir le reproche d'avoir sacrifié uj) pays à une abstraction ?
De nos jours, on a inventé une combinaison fort sira* pie pour régler le tarif des exportations en matière de céréales (i). Si le prix des blés s'élève à l'intérieur,
(I ) On sait en quoi consiste ce mode de tarification. Les droits d'importation sont calculés de telle sorte qu'ils décroissent, et même qu'ils se réduisent à un simple droit de balance, quand le prix du blé s'élève, tandis que les droits d'exportation augmentent ou diminuent à mesure que le prix du blé augmente ou diminue lui-même. Ce qu'on s'est propose en mettant les droits d'entrée et de sortie en rapport avec le prix du blé, c'est de venir en aide à l'agriculture ou à la consommation , suivant que, par suite des vicissitudes des récoltes, l'une ou l'autre peut avoir à souffrir. Les prix sont-ils surélevés : la consommation se trouve protégée par la suppression à peu près complète des droits d'entrée et par l'augmentation des droits de sortie. Les prix sont-ils avilis : l'agriculture se trouve protégée , à son tour, par la suppression à peu près complète des droits de sortie et par l'augmentation des droits d'entrée. Il n'y a là rien que de parfaitement logique, de parfaitement rationnel.
On a imaginé un singulier raisonnement contre l'échelle mobile ; op a dit qu'elle nous faisait vendre nos blés quand ils étaient à vil prix , et qu'elle nous faisait acheter, les blés étrangers quand ils étaient chers. Remarquons d'abord que, mime ep laissant de cfté |'échejfe mobile,
t«Mf»] QUPSTION DBS CÉRÉALES. 1^9
le droit d'exportation s'élève cjans une proportion rapide, et il peut arriver, au delà d'un certain chiffre, que l'exportation, devenant plus onéreuse que profitable, cesse d'elle-même, c'est-à-dire qu'elle constitue
cela est assez naturel. On vend lorsqu'on a de trop , et Ton achète lorsqu'on n'a pas assez : le commerce n'a pas d'autre but. Que veut-on donc que nous fassions? Que nous gardions tout notre blé quand nous avons des récoltes surabondantes? Mais ce serait ajouter encore à l'avilissement des prix. Que nous n'achetions pas quand nos récoltes sont en déficit? Mais ce serait affamer le pays. L'échelle mobile agit donc sagement en facilitant l'exportation dans le premier cas et l'importation dans le second ; elle a précisément pour effet de remédier aux inconvénients dont on se plaint ; car elle tend à régulariser les prix en les maintenant à un taux qui assure une rémunération suffisante à l'agriculture , sans être onéreux pour la consommation. Ainsi, sous ce rapport, l'échelle mobile appartient au même ordre d'idées qui fait recourir aux approvisionnements de réserve , pour déverser l'excédant des bonnes années sur le déficit des mauvaises, et pour combattre de cette manèire l'avilissement des prix pendant les unes en même temps que la hausse excessive pendant les autres.
Ici se présente le grand argument des adversaires de l'échelle mobile. Ils prétendent que , le principe fût-il excellent , on poursuit une œuvre impossible, et qu'en fait la législation de l'échelle mobile, appliquée depuis près de quarante ans, n'a protégé ni l'agriculture , ni la consommation i qu'elle n'a pas préservé la première de l'avilissement des prix dans les temps d'abondance , et la seconde de leur exagération dans les temps de pénurie. L'objection est-elle fondée? Nous ne le croyons pas.
Le législateur n'a pas pu avoir la prétention d'annuler l'influence des bonnes et des mauvaises récoltes. Par cela même qu'il s'agit d'une production dont le résultat n'est pas entre les mains de l'homme, il y aura toujours , quoi qu'on fasse , des bas prix quand les moissons seront abondantes, des hauts prix quand elles présenteront un déficit. Tout ce que peut faire la législation , c'est d'atténuer l'avilissement ou l'exagération des prix dans les années de bonnes ou de mauvaises récoltes ; c'est surtout de maintenir, dans les années de récoltes ordinaires , les prix à un taux rémunérateur pour la production nationale. Le but a été atteint, au moins sous quelques rapports, et l'agriculture aussi bien que la cou»
pour le commerce du dehors une opération ruineuse à laquelle il se gardera bien d'avoir recours. Or, en
sommation ont eu plus d'une fois à se louer du régime sous lequel elles ont vécu pendant les quarante dernières années.
Est-ce l'agriculture qui réclame contre l'échelle mobile ? En aucune façon. Il y a bien quelques personnes, plus ou moins adonnées à l'agriculture , qui l'attaquent et qui lui font la guerre ; mais nous avons tout lieu de croire que leur opinion a été surtout influencée par les doctrines économiques et par les théories préconçues auxquelles elles obéissent.
Ce qu'il y a de sérieux en pareille matière, ce sont les faits. Or il suffit de consulter les documents officiels pour reconnaître que , sous ce régime , l'agriculture a prospéré. Si elle a eu des bas prix , elle en aurait eu de plus bas encore sans les droits qui restreignaient l'importation, comme on peut en juger par ce qui se passe en ce moment même. Elle a été surtout protégée pendant les années de récoltes ordinaires , et elle a pu , à la faveur de cette garantie, accroître sa production. Les surfaces ensemencées en froment se sont élevées de 4,793,000 hectares en 1 8ai, à 6,468,000 en 1857; le rendement moyen de l'hectare de terre pendant les bonnes années a été porté de 12 hectolitres et un quart à 16 hectolitres trois quarts ; de telle sorte que notre production de blé , qui n'était que de 58 millions d'hectolitres , il y a moins de quarante ans , est maintenant d'environ 110 millions d'hectolitres ou de près du double. N'est-ce pas là un progrès assez satisfaisant ? Il est vrai que la population s'est accrue de son côté; mais clic s'est accrue dans une bien moindre proportion : elle a passé de 32, 589,000 âmes à 36, 039,000. En définitive, la production du froment, qui ne représentait que hectolitre trois quarts par habitant, représente actuellement 3 hectolitres et un quart. Voilà donc ce qu'a fait l'agriculture : elle ne s'est pas contentée de suivre les mouvements de la population ; elle donne à chacun de nous une ration presque double de ce qu'elle nous donnait il y a quarante ans. 11 nous semble difficile de nier l'efficacité d'une législation économique qui peut invoquer de pareils faits en sa faveur.
Si l'agriculture n'a qu'à se féliciter des résultats de l'échelle mobile , le consommateur a-t-il lieu de s'en plaindre ? Nous pourrions d'abord rappeler ce qu'on a dit, à diverses reprises, de la solidarité, de l'identité d'intérêts qui existent entre le producteur et le consommateur, dont on a voulu faire deux êtres distincts, tandis qu'ils n'en forment qu'un seul. En effet, nous ne pouvons, tous tant que nous sommes , attendre une alimentation assurée et régulière que de notre
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dépit de ce système d'une simplicité merveilleuse, au point de vue de la science, nous avons été témoins plus d'une fois de faits opposés. A plusieurs reprises, dans ces dernières années, l'exportation des grains a été interdite, et cette mesure extrême n'a en aucune façon découragé à l'intérieur de la France la production ni le commerce des blés. Dans le cas, au contraire, où il aurait fallu, envers et contre tous les consommateurs, laisser continuer le transport des céréales hors de France, on se serait vu obligé, d'une part, d'acheter, par l'intermédiaire du commerce, sur les marchés étrangers, la grande quantité de grains qui manquait à la population regnicole ; de l'autre, d'avoir un corps d'armée auprès de chaque bâtiment en charge, pour assurer une opération impopulaire et dangereuse. Les économistes auraient vraisemblablement triomphé, au nom de la théorie, mais les faits n'en auraient pas moins donné un redoutable démenti à la science.
Au temçs de Colbert la population française s'éle-
propre sol. D'ailleurs ici encore les faits se chargent de répondre. La France est un des pays de l'Europe occidentale où le prix du blé est habituellement le plus bas. Le pain est toujours à meilleur marché dans notre France protectionniste que dans la libre échangiste Angleterre. Au moment de l'Exposition universelle de i85i , nous avons été à même de constater que le kilogramme de pain valait un peu plus de 4o centimes à Londres , tandis qu'il ne se vendait que a5 centimes à Paris. Pendant les mauvaises années, la différence est moindre; mais elle ne disparait jamais , et , même dans les temps de pénurie , le pain est à plus bas prix à Paris qu'à Londres. On voit donc que le consommateur français n'a rien à envier au consommateur anglais.
(Voir les savantes études de M. Burat, l'un des publicistes qui se sont acquis la plus grande autorité dans les questions d'économie. )
vait à plus de vingt-deux millions d'hommes; les moyens" de culture étaient si arriérés, si imparfaits, tant de terres demeuraient en friche, que la France d'alors, dans les années moyennes, ne devait pas plus qu'aujourd'hui produire un grand excédant de grains. Évidemment , dans les années de mauvaises récoltes, et elles furent nomhreuses sous Louis XIV, elle produisait beaucoup au-dessous des besoins de la population. Était-il donc si fort à regretter que Colbert s'opposât à l'exportation d'une denrée de première nécessité? Ne dirait-on pas, vraiment, que, pour la gloire des économistes, rien n'est plus simple que d'envoyer au dehors des masses considérables de blé et d'en importer au dedans des masses plus considérables encore? Quatre cents navires de commerce su (lisent à peine pour transporter par mer un million d'hectolitres de grains, et, à une époque récente, le transport par voie de terre de deux ou trois millions d'hectolitres put à peine s'opérer, tant les routes se trouvaient défoncées , tant les chevaux manquaient, tant il fallait de ressources militaires pour escorter les convois. On peut évaluer à vingt millions d'hectolitres le déficit des mauvaises années sous Louis XIV (i),
(i) Cest le déficit de i853, qui ne fut pas cependant une année aussi désastreuse que 1661 et 1662.
On se souvient que la première année du ministère de Colbert avait été marquée par une disette terrible. Louis XIV raconte comme il suit , dans ses Instructions au Dauphin t les mesures qui furent adoptées pour en adoucir la rigueur :
« J'obligeai les provinces les plus abondantes à secourir les autres, es particuliers à ouvrir leurs magasins et à exposer leurs denrées à un prix équitable. J'envoyai en diligence des ordres de tous côtés pour
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et, puisqu'il manquait au pays tant de grains que la population, dans certaines provinces, était réduite à se nourrir d'écorces d'arbres et d'herbes sau-
faire venir par mer, de Dantzick et autres pays étrangers , le plus de blés qu'il me fut possible ; je les fis acheter de mon épargne; j'en distribuai gratuitement la plus grande partie au petit peuple des meilleures villes , comme Paris , Rouen , Tours et autres. Je fis vendre le reste à ceux qui en pouvoient acheter; mai» j'y mis un prix très-modique, et dont le profit, s'il y en avoit, étoit employé au soulagement des pauvres, qui tiroient des plus riches , par ce moyen , un secours volontaire , naturel et insensible. A la campagne, où les distributions de blé n'auroient pu se faire si promptement, je les fis en argent, dont chacun tàchoit ensuite de soulager sa nécessité. »
Telles furent les mesures inspirées par Golbert. On a déjà vu que ces précautions et ces aumônes ne remédièrent qu'à une très-faible partie du mal. Le souvenir de la disette de 1602 demeura gravé dans l'esprit de Colbert , et cette préoccupation , toute louable qu'elle fût dans son principe , devint la source d'une erreur qui exerça sur la condition économique du royaume les plus funestes conséquences.
Le 19 août 166 1 , le Parlement de Paris avait défendu aux marchands, par un arrêt , de contracter aucune société pour le commerce des grains et d'en faire aucun amas. Trois semaines après , Colbert arrivait au pouvoir, et non-seulement l'arrêt du 19 août , cause principale de la disette de 1662, ne fut pas cassé, mais, tout en reconnaissant les avantages des exportations , ce ministre adopta un système qui , par sa mobilité , diminua leur importance d'année en année et aboutit à des disettes périodiques.
La législation sur le commerce des grains avait subi en France , antérieurement à Colbert , des variations nombreuses. Là encore c'est la liberté qui était ancienne ; la prohibition , qui n'est qu'une forme du despotisme , était venue bien longtemps après. Depuis Cnarlemague jusqu'à la fin du règne de Charles Y, c'est-à-dire pendant près de cinq cents ans , l'exportation avait été de droit commun. Dans un édit trèsdc taille , en date du 20 juin i537, François Ier rétablit la liberté du commerce des grains, que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient parfois suspendue. Quant à l'administration de Sully , elle fut surtout célèbre par la protection que ce sage ministre accorda à l'agriculture , et par la liberté d'exporter les blés qui en était la conséquence. On sait ce
vages, les marchés intérieurs suffisaient, et au delà, à l'écoulement des produits de la récolte, et l'interdiction d'exporter par mer ne pouvait guère ruiner les fermiers et les laboureurs en empêchant la vente de leurs récoltes. Les théories sont choses fort belles, mais les faits ont bien quelque valeur. Nous croyons que, si Colbert partagea les idées de son temps au sujet du commerce des céréales, que s'il ne fut ni le précurseur, ni le devancier de ïurgot, on ne saurait lui faire un crime d'interdictions et d'entraves dont la nécessité lui parut alors démontrée, à lui qui était témoin des misères publiques et qui ne pouvait avoir intérêt à les irriter.
r$En faisant refluer, par la suppression des offices inutiles, beaucoup d'argent sur les campagnes, Colbert vint en aide, au moins indirectement, aux intérêts agricoles. 11 rendit également un grand service aux cultivateurs en provoquant la répression énergique de l'usure, l'un des fléaux qui pesait le plus lourdement sur les classes laborieuses. Le premier édit que fit rendre Colbert sur le taux de l'intérêt date du mois de décembre i665. Cet édit porte, en substance, que le
qu'il écrivait à Henri IV au sujet d'un arrêt rendu par les magistrats de Saumur contre la sortie des blés : Si chaque juge du royaume en jait autant, bientôt vos sujets seront sans argent , et, par conséquent , Votre Majesté. En i63i , il est vrai , un édit de Louis XIII défendit l'exportation sous peine de punition corporelle} mais sous Louis XIV même, pendant l'administration de Fouquet , un arrêt du conseil , du il\ janvier 1657, accorda la permission d'exporter les blés hors du royaume, sur ce motif digne d'attention que les habitants des provinces, étant contraints de vendre le blé à vil prix, n'avoient pas de quoi payer leurs tailles et autres impositions. ( M. Pierre Clément. )
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commerce, les manufactures et l'agriculture sont les moyens les plus prompts, les plus sûrs et les plus légitimes pour mettre l'abondance dans le royaume, mais qu'un grand nombre de sujets ont cessé de s'y adonner précisément à cause des gros intérêts que le change et rechange de l'argent produit et des profits excessifs qu apportent les constitutions de rentes. D'un autre côté, la valeur de l'argent avait beaucoup diminué par suite de la quantité qui en était venue des Indes. En conséquence, l'intérêt de l'argent fut fixé au denier 20 (5 pour 100), et, quand le besoin des emprunts commença à se faire sentir, une ordonnance fixa au denier 18 les intérêts des sommes prêtées au roi. Enfin , longtemps après, au mois de septembre 1679, un nouvel édit fixa au même taux l'intérêt de l'argent dans toute la France, même pour cliange et rechange, si ce n'est à l'égard des marchands fréquent tant la foire de Lyon.
La répartition des tailles donnait lieu, à cette époque, à de graves abus. Dans le plus grand nombre des provinces la taille était personnelle, c'est-à-dire que la qualité, la fortune et l'état apparent des personnes y servaient seuls de base aux répartitions; dans d'autres, notamment dans les pays d états, elle était établie approximativement d'après l'étendue et le revenu présumé des terres : elle s'appelait alors taille réelle, et c'était la moins arbitraire. Colbert, ainsi qu'on l'a vu plus haut, forma le projet de faire cadastrer tout le royaume. Antérieurement, cette opération avait été tentée à diverses reprises sur plusieurs points du territoire. Grégoire de Tours parle d'un cadastre qui y aurait été
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fait à la fin du sixième siècle par les ordres de Childebert. A une époque beaucoup plus rapprochée, en 1 47 1 , l'inégalité des impositions était devenue telle en Provence qu'un cadastre fut jugé inévitable. On vit alors que la moitié des habitants était parvenue à s'exempter de l'impôt au détriment de l'autre moitié. Mais toutes ces tentatives n'eurent jamais de résultats durables ni généraux. Colbert fit commencer par la généralité de Montauban l'opération du cadastre, et en moins de trois ans, de 1666 à 1669, elle fut terminée. Par ses ordres toutes les précautions avaient été prises pour empêcher les usurpateurs de noblesse et les personnes puissantes de se soustraire aux effets de cette grande mesure. Contre toute attente, cette nouvelle forme de répartition souleva des réclamations assez vives dans le pays même qui devait en profiter. On se plaignit que les simples journaliers, c'est-à-dire ceux qui ne possédaient rien, fussent exempts de l'impôt. Soit que cette opposition ait découragé Colbert , soit que d'autres soins l'aient préoccupé vers cette époque, la généralité de Mautauban fut seule cadastrée, et l'opération en resta là sous son ministère. Après lui, plusieurs pays d'états firent cadastrer, aux frais de la province, l'étendue de leur territoire, et nous verrons ailleurs qu'au moment de la Révolution le bienfait de cette mesure était acquis au Languedoc, à la Provence, au Dauphiné , à la Guienne, à la Bourgogne, à l'Alsace, à la Flandre, au Quercy et à l'Artois (1).
La grande gloire de Louis XIV est dans l'organisa -
(1) M. Pitrre Clément , Surintendants, Contrôleurs généraux, etc.