NICOLAS FOUQUET
aux emprunts les plus onéreux, d'avoir compromis l'avenir, de s'être enrichi, à l'exemple de Mazarin, de la manière la plus scandaleuse ; mais enfin il avait trouvé le moyen de subvenir aux exigences du Trésor; il avait fait face aux dures nécessités de la guerre; il avait pourvu au faste prodigieux de la cour ; et ces résultats, qui témoignent de sa capacité et de son esprit, semblaient militer en sa faveur et excuser les dilapidations et les déprédations dont il s'était rendu coupable. Louis XIV ne se trouvait point en mesure de le briser ; ne pouvant encore se passer de lui , il voulait s'en servir. A tout prix il lui fallait trouver de l'argent pour sa magnificence et ses plaisirs. Bien que Fouquet eût servi l'État comme un intendant infidèle sert un maître qui se ruine, il connaissait le mécanisme financier ; il pouvait rendre compte au roi de la situation du crédit, des ressources de la France et de tout ce qui constitue la science fiscale. « Ses voleries m'étoient connues, dit Louis XIV, mais je savois qu'il avoit de l'esprit et une grande connaissance du dedans de l'État ; ce qui me faisoit imaginer que, pourvu qu'il avouât ses fautes passées et qu'il me promît de se corriger, il pourroit me rendre de grands services (i). » Le roi crut donc prudent de mander Fouquet; il lui promit de lui pardonner le passé, s'il avait soin de ne prêter désormais la main à aucun abus, à aucun gaspillage, en un mot de le servir avec loyauté et probité. Fouquet promit tout ce qu'on réclamait de lui et peut-être fut-il de bonne foi; mais il
(i) Mémoires de Louis XIV, t, I".
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avait mis ses dépenses personnelles sur un pied impossible. Entré aux affaires avec une fortune de seize cent mille livres , y compris la valeur de la charge de procureur général, il avait gagné quatre cent mille livres par an à son emploi de surintendant des finances, et il en était venu non-seulement à emprunter une somme de douze millions, mais encore à dépenser pour sa propre maison trois ou quatre millions chaque année. Un seul de ses domaines, le château de Vaux, lui avait coûté plus de neuf millions en achats de terrain, constructions, embellissements et meubles. Il avait consacré des sommes énormes à acquérir de la famille de Retz la place de Belle- Isle-sur-Mer, à la fortifier, et à élever des habitations fastueuses soit a Paris, soit aux environs de cette capitale, particulièrement à Saint-Mandé, où il avait une maison de plaisance. Il avait des ambassadeurs particuliers dans les divers pays de l'Europe, et payait tant à ses émissaires qu'à ses amis plusieurs millions de traitements annuels ou de pensions. Comment pouvait-il supprimer d'un seul coup ces causes de déprédations fiscales et se retrouver en face de dettes énormes que nulle fortune privée n'aurait suffi à combler? Il se trouvait donc dans la fatale nécessité ou de se déshonorer ou de continuer les abus qui seuls lui permettaient de se maintenir au premier poste fiscal du rovaume. Il usa de mauvaise foi envers Louis XIV ; il chercha à le rebuter en l'accablant sous le fardeau des comptes à faire et des chiffres à vérifier, en rendant de plus en plus obscure et impénétrable au jeune roi la situation financière de son royaume. Louis XIV, plein
m\) JEAN-BAPTISTE COLBERT.
d'une juste défiance, comprit ce qu'il fallait attendre d'un homme pareil ; il attendit , mais avec la détermination d'en finir énergiquement et promptement. Or l'entreprise n'était exempte ni de difficulté ni de péril; il fallait à la fois se procurer des preuves multipliées et précises des vols de Fouquet et se tenir en garde contre les nombreuses créatures de ce ministre, qui pouvait en quelque sorte organiser la révolte ou la résistance à l'aide de ceux dont il avait soldé à beaux deniers l'influence ou le dévouement. On ne devait pas non plus perdre de vue qu'il était procureur général au parlement de Paris, et que, tant qu'il n'aurait pas vendu sa charge , il n'avait guère à redouter la justice de cette compagnie. Pour surmonter les obstacles de cette situation Louis XIV eut recours à ce même Colbert que Mazarin, à son lit de mort, avait désigné lui-même à sa haute confiance. Celui-ci était « un homme de pierre (i), » au regard
(r) Vir nmrmoreus, dit un poète du temps.
Tous les portraits de Colbert le représentent avec des sourcils épais , un regard austère , des plis de front redoutables. Son accueil froid et silencieux était l'effroi des solliciteurs les plus intrépides. Un jour, madame Cornuel , qui s'était fait une réputation par son esprit au milieu de la société la plus spirituelle , l'entretenait de ses affaires sans pouvoir obtenir une réponse. « Monseigneur, s'écria-t-elle enfin , piquée au vif de ce silence , faites-moi au moins signe que vous m'entendez. > Madame de Sévigné appelait Colbert le Nord, et tremblait à la seule idée de lui demander une audience.
Dans l'appréciation qu'il a laissée du caractère de Colbert, un de ses plus illustres contemporains, M. le premier président de Lamoignon, a dit que c'était un des esprits du inonde les plus difficiles pour ceux qui n'étaient ni d'humeur ni d'état à lui être entièrement soumis.
• Cela vient, dit M. de Lamoignon, plutôt de son humeur que d'aucune mauvaise volonté ; mais cette humeur est capable de produit* de bien T. xiv. 2
\S MONARCHIE FRANÇAISE. LOUIS XIV. l<66«
terne, au front plissé, à la parole rare, au geste froid, et cachant sous cette rude enveloppe une âme ardente et un cœur irascible. Il lui fallait du temps pour rassembler ses idées et pour arranger un plan, mais, si tôt que sa pensée était arrêtée en lui, elle se manifestait par des actes empreints de logique et d'intelligence. 11 étudiait avant de conclure, il hésitait avant
mauvais effets ; car il la suit entièrement et il se fortifie dans ses défauts par ses bonnes qualités ; «t , comme il est plein de la connoissance des services qu'il repd , lesquels sont en effet très-grandâ , et tels que je crois qu'il n'y a personne qui pût travailler avec plus d'application, avec plus de iidélilé et de capacité , et même avec plus de succès , pour dégager les finances du roi , pour en oter les abus et y établir un ordre excellent , cette counoissatice lui fait croire que tout ce qui ne suit pas ses sentiments est mauvais , qu'on ne peut le contredire sans ignorance ou sans malignité , et il est si persuadé que toute la bonne intention est chez lui qu'il ne peut pas croire qu'il s'en puisse trouver chez les autres, à moins qu'ib ne se rangent entièrement de son avis. C'est ce qui le porte à vouloir trop fortement ce qu'il veut , et à employer toute sorte de moyens pour parvenir à la fin qu'il s'est proposée, sans considérer que bien souvent les moyens sont tels qu'ils peuvent rendre mauvaise la meilleure fin du inonde. Sou humeur et son habileté le portent aussi à conduire toutes choses despotiquement, et, comme il n'a pas été dans les compagnies réglées , où on apprend à déférer aux sentiments des autres et à régler sa conduite et son propre jugement sur le secours de ceux avec lesquels on travaille , il veut tout décider et tout emporter par sa seule autorité , sans se concerter avec ceux qui ont titre et caractère pour juger des objets dont il s'agit} au contraire, ce sont ceux-là dont il est le plus éloigné de prendre conseil, parce que ce seroit comme un partage d'autorité qu'il ne peut souffrir; et cette même disposition le jette dans une autre extrémité qui paroit d'abord bien opposée, mais qui procède du même principe et que j'ai retrouvée dans plusieurs personnes du même caractère : c'est d'être susceptible des différentes impressions que ses valets et ceux qui sont entièrement soumis à ses ordres lui veulent donuer. La défiance et les soupçons suivent presque toujours tes dispositions-là j aussi je n'ai vu personne qui en soit plus susceptible. -
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de prendre une détermination ; mais, une fois sa volonté fixée, il en poursuivait l'accomplissement ' avec une opiniâtreté tyrannique et inébranlable. Un tel homme, pour s'élever à des conceptions grandes, pour briser la routine obscure et y faire succéder de vastes desseins , avait besoin qu'un génie plus généreux donnât l'impulsion à son âme et l'enflammât d'une ambition utile. Louis XIV se chargea de ce soin. Sous un roi moins dévoué à une mission brillante Goibert n'eût été qu'un commis laborieux et appliqué ; sous le maître qui sut le deviner et lui trouvrer un digne rôle il fut un ministre de souvenir impérissable. Dans les œuvres d'industrie, c'est une roue de cuivre qui fait marcher une aiguille d'or; mais, dans l'action simultanée de Louis XIV et de Colbert, il semble que ce fût à une roue d'or qu'une aiguille de cuivre dût de marquer si bien les progrès de la civilisation française.
Jean-Baptiste Colbert était né à Reims, le 29 août 16 19, île Nicolas Colbert et de Marie Pussort. Le Dictionnaire de la Noblesse qualifie le père de Colbert du titre de seigneur de Vandières ; d'un autre côté, les descendants de Colbert assurent qu'il n'y a rien dans son acte de naissance, qui est à leur disposition, d'où Ton puisse inférer « que le père du grand Colbert, ni aucune des personnes nommées dans cet acte , fussent des marchands (1). » Cependant non-seulement les contemporains de Colbert, mais Colbert lui-même, ne semblent pas toujours avoir cru à la noblesse de
(1) Mémoires de l'abbé Ckoisy. — - Voir le très-remarquable travail sur Colbert dû à M. Pierre Clément , membre de V Académie des Sciences morales et politiques.
sa famille, et ce fait semble accroître sur cette question les incertitudes de l'histoire. Les écrivains modernes, nonobstant les documents et les titres sérieux invoqués par les descendants de Colbert, s'accordent presque tous à ne reconnaître à cet homme illustre qu'une origine plébéienne, à le représenter comme Ris d'un marchand de draps, tenant boutique à Reims à l'enseigne du « Long vêtu. » Dans une instruction tracée de sa main pour son propre fils, Colbert, après avoir donné des conseils à ce jeune homme, ajoute : « Pour cet effet, mon fils doibt bien penser et faire souvent réflexions sur ce que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas béni mon travail, et si ce travail n'avoit pas été extrême(i) ». Une épitaphe satirique, sans doute, mais qui n'aurait été qu'une lourde injure facile à démentir si Colbert eût été noble, accuse ce grand ministre d'avoir eu pour père « un courtaud de boutique; » l'un des biographes les plus anciens de Colbert dit que son père avait été « marchand de vin comme son aïeul, puis marchand de drap, et ensuite de soie. » Nous pourrions, sans nécessité, multiplier ici les textes (2). Mais il im-
(1) Cette phrase, sur le manuscrit déposé à la Bibliothèque impériale, a été biffée de la main du marquis de Seignelay, fils de Colbert , comme si déjà la famille eût rougi de ce qui lui rappelait une origine en dehors de la noblesse.
(a) La famille de Colbert possède les trois pièces suivantes : i° l'acte de naissance de Colbert, du 29 août 1619 ; a° les preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de Saint-Pouange, du 18 septembre 1647, antérieurement au crédit de Colbert; 3° les preuves pour le même ordre du propre fils de Colbert, du 1er août 1667.
« La complaisance des généalogistes n'y est-elle pour rien? Quoi qu'il en soit, ajoute M. Pierre Clément, un historien tout à fait désintéressé a eu en
«661) COMMENCEMENTS DE COLBEHT. 21
porte qu'on sache bien qu'à nos yeux Colbert ne perdrait aucun de ses titres à la reconnaissance de la Frauce alors même qu'Userait issu d'un père commer-
sa possession des lettres nombreuses, écrites de 1590 à i635 à un négociant de Troyes nommé Odart Colbert, frère des Colbert de Reims. Toutes ces lettres concernaient le commerce de la draperie, des étamines, des toiles, des vins, des blés, en France , en Flandre et en Italie, où Odart Colbert avait des associés. C'était la maison Lorenzi à Milan, Polaillonà Marseille, Paolo Mascrannie Giov -Andréa Lu ma pua à Paris et à Lyon. Les lettres de Lumagna constataient qu'il était banquier de la cour. A l'époque du meurtre du maréchal d'Ancre, qu'on soupçonnait d'avoir, par son intermédiaire, envoyé des fonds considérables en Italie , il vit sa caisse scellée et ses livres enlevés. Plus tard Lumagna devint le banquier du cardinal Ma/arin , et plusieurs historiens pensent que ce fut lui qui donna Jean-Baptiste Colbert au cardinal. Parmi les lettres dont il s'agit, il s'en trouvait un grand nombre de Marie Bachelier, veuve de Jean Colbert , frère d'Odart, et marraine de Jean-Baptiste Colbert. Marie Bachelier faisait à Reims, pour le compte d'Odart, des achats considérables d'étaraines. Quant à ce dernier, son commerce ayant prospéré, il acheta plusieurs terres , et traita vers 1612 d'une charge de secrétaire du roi. Il mourut en 1640, et cette inscription fut gravée sur sa tombe : Cy gist Odard Colbert , seigneur de V illacer j ', Saint- Pouange et Turgis , conseiller~secretaire duroy, etc., etc. Le marchand , on le voit, avait déjà tout à fait disparu. Grâce aux bons offices du ban* quier Lumagna ,"dont le crédit était considérable à Paris , un de ses fils épousa une sœur de Michel Letellier, alors conseiller au parlement et depuis chancelier de France. Il y avait en outre les Colbert de Troyes et ceux de Paris. Un de ces derniers , Girard Colbert , était établi à Paris, rue des Àrcis , à la Clef d'argent , et c'est chez lui que descendaient , dans leurs voyages à Paris, les Colbert de Troyes et ceux de Reims.
« On ne se méprendra pas sur Tes motifs qui ont déterminé à entrer dans ces deuils . Colbert ne perd aucun de ses titres à la reconnaissance de la France pour être issu d'un père commerçant. Qui sait même si ces souvenirs de famille n'ont pas fortement influé sur la direction de ses idées? Au lieu de compléter son éducation et de lui apprendre le latin , ce qu'il n'eût sûrement pas manqué de faire dans une position différente, son père l'avait envoyé fort jeune encore à Paris d'abord , et de Paris à Lyon , « pour y apprendre la marchandise , » dit son premier historien.
cant, et bien au contraire. Quoi qu'il en soit, et parce qu'il dut avoir été initié de bonne heure aux besoins de l'industrie, aux procédés de la fabrique, à toutes les souffrances du négoce, Colbert sut introduire dans la législation française cet ensemble de réformes, ces améliorations pratiques, ces règlements d'une sagesse incontestée, qui, mieux que les triomphes militaires, contribuèrent à la grandeur du règne de Louis XIV et au progrès de la puissance nationale.
« Il étoit né pour le travail, ditGourville, au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. » Attaché d'abord à la maison du cardinal Mazarin, il avait été nommé intendant de ce ministre, et avait fait preuve, durant la Fronde, d'intelligence pour les affaires et de dévouement envers son protecteur. Sa fortune s'en était bien trouvée. On se lasserait à énumérer
Cette éducation pratique, la plus utile de toutes dans le commerce, a dû exercer une action salutaire sur le développement des qualités par lesquelles Colbert s1 est le plus distingué , et nul doute qu'il n'ait puisé là cet amour excessif de l'ordre, cette ponctualité, cette exactitude, cette ardeur pour le travail qui lui ont permis d'accomplir tant de choses. Aurait-il reçu d'aussi précieux exemples et d'aussi utiles leçons dans un palais ou dans un château?
■ Cependant le jeune Colbert ne resta pas longtemps à Lyon. 11 se brouilla, dit-on, avec son maître, revint à Paris, où il entra chez un notaire, puis chez un procureur au Châtelet, du nom de Biterne, qu'il quitta bientôt pour passer, en qualité de commis, au service d'un trésorier des parties casuelles nommé Sabaticr. Tous ces détails sont-ils bien exacts? On ne sait là-dessus rien de précis. Cest à cette époque qu'il aurait été présenté à Colbert de Saint-Pouange , intendant de Lorraine et beau-frère du ministre Letellier, qui possédait alors toute la fjontiance du cardinal Mazarin, dans les bureaux duquel son parent l'aurait fait employer. C'était eu io/,8, et la fortune de Colbert date de là » (*).
{*) M. Pierre Clément, de Tlostitot, Surintendants et Ministres, etc., article Colbeht.
m\) MAZARIN PROTÈGE COLBERT. 23
les pensions, les emplois, les bénéfices de toute espèce qu'il obtirit , par la faveur du cardinal, pour lui et pour les siens, et qui récompensèrent largement son zèle (i). Loin de borner ses vues et sa surveillance
(i) Lettre du sieur Colbert, intendant de la maison de monseigneur le cardinal , à Son Érainence.